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Son visage lui parut tout à fait horrible. Un véritable fantôme. D’un mouvement de la main, il s’aspergea d’un peu d’eau mais cela n’arrangea rien. Sa peau demeurait diaphane, comme privée de sang. Au travers de la porte, une voix de femme se fit entendre.
- Excusez-moi de vous déranger de nouveau monsieur, mais… nous allons bientôt atterrir, il faut regagner votre place rapidement. Je suis désolée d’insister mais les règles de sécurité sont plus strictes depuis les attentats du 11 Septembre. Cela peut paraître un peu idiot mais, au-delà d’un certain temps de présence dans les toilettes, nous devons en référer. Si vous avez besoin d’aide…
Il articula une réponse qui lui donna un haut-le-cœur. Mais il résista. Au moins, sa respiration redevenait calme et son corps tremblait moins à présent. Le mal passait. Même s’il savait que la victoire ne pouvait être que passagère. Avec tout l’aplomb qui lui restait en la circonstance, il réussit à relever la tête et à tourner le loquet de la porte. Il sortit d’un pas hésitant. L’hôtesse lui sourit et proposa de l’accompagner à sa place. Il refusa avec toute la politesse que lui permettait son état.
- Vous ne voulez vraiment pas prendre de médicaments ? Nous avons tout ce qu’il faut contre le mal de l’air, insistait la jeune femme.
- Ce n’est pas l’avion… merci. De tout façon, ça passe, répondit l’homme.
L’hôtesse l’approuva en jetant un regard furtif vers sa joue. Au dessous de la tempe, on distinguait une marque, bien détachée sur sa peau. Trois fines cicatrices sombres, qui entaillaient ce si beau visage. Trois traits parallèles, celui du centre étant deux fois plus court que ceux des côtés, formant un étrange motif. Il se rendit compte de ce regard maladroit, il y était habitué.
- Vous devez vraiment regagner votre place, monsieur, conclut l’hôtesse confuse d’être ainsi prise en faute.
Après un signe de tête, l’homme s’éloigna en s’accrochant aux bords des fauteuils de l’appareil pour tenir debout. Alors qu’il avançait vers son siège, il remarqua soudain les tourbillons de neige qui entouraient l’avion. Il lui sembla quelques instants être perdu dans un rêve brumeux : un sol mouvant, la neige glissant dans la nuit tombante, au loin les lumières d’un château isolé au cœur des bois. Un rêve qu’il faisait souvent, un rêve qui parfois lui laissait croire que le matin ne viendrait plus… Sa tête le faisait encore souffrir, elle battait. Il retrouva sa place et attacha sa ceinture. Son voisin, un énorme barbu à l’odeur de tourbe, l’accueillit avec un sourire compatissant et lui glissa quelques mots de courage en russe. Il était heureux de retrouver quelqu’un qui ne parlait pas français, un ultime port avant les dangers de la haute mer.
- Mesdames et Messieurs, les pistes étant à présent dégagées, nous allons commencer notre approche de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle. Nous vous demandons de demeurer à vos places, d’attacher vos ceintures et de ne pas fumer.
Nous vous prions de nous excuser pour ce retard dû à des conditions climatiques exceptionnelles. Ladies and Gentlemen…Sa tempe lui faisait mal, un tiraillement régulier lui envahissait la tête et le cou. Mais le venin courait de moins en moins vite. Il fallait se calmer, se laisser faire par le mal. Ainsi, il partirait plus vite et plus complètement. Il se massait donc, décrivant de petits cercles sur toute la surface de ses tempes. Et le mal partait. Il commençait à se sentir mieux. Pourtant il retira soudain sa main, dans un sursaut. De nombreuses personnes surprises du geste se tournèrent alors vers lui. Mais comme aucunes d’elles n’avaient vu ce qui avait provoqué ce violent réflexe et qu’il les regarda d’un œil interrogateur, les passagers retournèrent penauds au bouclage de leur ceinture. Son voisin russe le considérait avec sympathie ; lui avait vu le contact des doigts avec la cicatrice. Glissant une main sous sa barbe, il sortit une flasque de sa veste et la tendit à l’homme avec un regard de comploteur. Après une hésitation, l’homme à la marque prit le flacon et but une longue gorgée. Il remercia le russe alors que celui-ci goûtait lui-même à l’ignoble mélange de blé macéré. Les sièges remuèrent. L’avion se posait enfin. Luc Domfront revenait en France, vers les lumières du château isolé au cœur des bois.
L’aéroport était bondé. A quelques jours des fêtes de Noël, les voyageurs s’entassaient dans les halls décorés. Tout le terminal était électrique et débordant d’activité.
- Dom-front, Dom-front, dut-il répéter à un préposé débordé par la situation.
Il put tout de même, tant bien que mal, récupérer ses bagages, évitant de peu la cohue. Ses deux valises ne semblaient pas avoir trop souffert du long voyage qu’elles venaient de connaître. Le bruit dans le hall devenait assourdissant et Domfront sentait que son mal de crâne revenait. Il accéléra donc le pas jusqu’à la douane. On jeta un coup d’œil pressé à son passeport et, après quelques questions d’usage, il parvint à passer sans trop d’encombres. Rien à voir avec ce qu’il avait connu plus tôt à Vienne, où il avait dû attendre près de trois heures que l’on veuille bien l’autoriser à sortir de la zone internationale.
Il avançait toujours avec peine. La foule était de plus en plus dense : aux voyageurs se mêlaient les familiers venus les accueillir. Quelques agents de sécurité tentaient d’organiser le désordre, sans grand succès. On parlait fort, on bousculait, chacun était si pressé de sortir de l’agitation qu’il en créait plus encore.
Domfront se rendit aussi rapidement qu’il le put jusqu’au point de réunion K où le rendez-vous avait été fixé. De nombreuses personnes attendaient déjà sur place et donnaient à l’endroit un air de sortie d’école quand sonne « l’heure des mamans ». Il tenta un premier tour du point K mais ne put trouver son frère. L’attente, encore. La foule. Il se planta finalement à quelques mètres du point de rendez-vous et essaya de discerner des traits connus sur les milliers de visages qui filaient en tous sens devant lui.
Après plusieurs minutes, il recula de quelques pas, sortit son téléphone portable et, du coin du hall, tenta de joindre son frère. Un long silence au creux de l’oreille dans l’immense brouhaha. Puis une voix, celle de la boite vocale. Il laissa un rapide message : « Oui, c’est encore moi, je ne sais pas si tu as eu un de mes messages précédents. J’espère que tu ne m’as pas attendu pour 14 heures. J’ai raté ma correspondance en Autriche et j’ai dû attendre pour trouver une place. Il est 18h30, je suis à Roissy au point de rendez-vous K. J’attends jusqu’à 18h45, au cas où tu aies eu mes messages et que tu viennes, si je ne te vois pas, je me débrouille pour te rejoindre. Je suis désolé de t’imposer tout ça. J’ai hâte de te voir. A tout à l’heure. »
A 19 heures, Domfront restait en attente. La foule ne semblait pas diminuer et il n’y avait toujours pas trace de son frère. Il se décida donc à partir et se dirigea vers la centrale de taxis la plus proche. A travers une porte vitrée, il finit par apercevoir la gigantesque file d’attente à la station. Peut-être cent personnes le long de la petite ligne blanche du sol. Alors qu’il hésitait à continuer, il perçut une voix rigolarde derrière lui.
- Taxi pour Paris monsieur ? Taxi ?
Un grand noir s’était approché de lui. Large sourire et parka rouge. Quand il vit que Domfront réfléchissait, il insista gentiment : « Service garanti. On est à Notre-Dame en moins d’une heure… et c’est bon marché. Pas d’entourloupe, pas de problème ». Après un petit signe de tête, Domfront suivit l’homme vers le parking.
Quelques minutes plus tard, la voiture, un vieux modèle Mercedes, s’engageait sur l’autoroute A1 en direction de Paris.
La route filait. De fins flocons de neige s’entassaient au sol mais ne parvenaient que rarement à marquer la terre. Domfront sentait de plus en plus la fatigue l’envahir, et ni la mollesse du cuir des sièges, ni le chauffage extrême du véhicule n’arrangeaient les choses. Et puis il y avait la musique que diffusait la radio. De jolies chansons que reprenait le conducteur dans un murmure.
- On a de la chance, tout à l’heure c’était pas possible de passer… un accident. Juste là, à cause de la neige, dit le chauffeur en pointant des traces sombres sur la balustrade centrale de l’autoroute. Pas beau de mourir comme ça.
Mais Domfront ne percevait plus très bien les mots prononcés. Son regard laissait courir les formes et les lumières. Celles des phares, celles de la ville monstrueuse qui s’approchait. Les heures de voyage et d’attente avaient eu raison de son énergie. Dans son cou glissait un courant tiède, et dans son esprit une voix amie chuchotait. Elle chuchotait une chanson africaine au cœur de l’hiver parisien.
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