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I.
L’appel des ombres
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Le violent orage qui s’était déchaîné toute la soirée de ce 4 Août 1985 avait pris fin depuis près de trente minutes quand deux employés du Consortium National de Construction aperçurent dans la forêt une lumière se déplaçant à grande vitesse. L’un d’eux, Pierrick Bosquet, regarda sa montre. Elle indiquait 3h10. Le cœur de la nuit. D’un même geste, les deux hommes abandonnèrent alors leur poste de surveillance et se dirigèrent vers la grille de la zone de stockage. Dans leur dos, perchées au-dessus des eaux agitées du fleuve, on percevait les silhouettes gigantesques des piles d’un pont en rénovation. D’un pas rapide, les deux gardiens parvinrent à la clôture. Au-delà de la route terreuse du chantier et de quelques champs laissés en jachère, montait le grondement d’un moteur emballé. Bosquet et son collègue, Mornand, échangèrent un regard incrédule. Il ne pouvait y avoir de doute : une voiture approchait d’eux. Eux qui se trouvaient dans un cul de sac sans autre issue qu’un pont suspendu dont la plus grande partie de l’armature avait été chargée la veille au soir sur des camions. Eux qui se trouvaient coincés tout contre une nervure du fleuve. Toute cette situation n’était pas normale et la nuit lui donnait une apparence plus inquiétante encore. Mais les deux hommes n’eurent pas le temps d’entamer une discussion à ce sujet car à quelques centaines de mètres, un puissant véhicule, à présent sorti de la forêt, s’engagea alors sur la portion de route qui menait à la zone de stockage.
Bosquet courut vers le centre de communication. Mornand recula de quelques pas sans quitter l’apparition des yeux. Le « centre de communication » n’était en fait qu’un petit abri de chantier équipé d’un talkie-walkie et de deux lignes téléphoniques qui n’avaient pas encore été raccordées au réseau. Bosquet s’y engouffra et se saisit du talkie. Il y avait urgence : à la vitesse à laquelle fonçait le véhicule, il semblait impossible qu’il ne heurte pas le grillage de protection de la zone. On avait bien mis en garde les deux hommes contre les petits voleurs de dépôts qui pourraient tenter de chaparder des outils de précision ou quelques instruments de mesure électronique, mais on ne leur avait rien dit sur une farouche lumière surgissant du fin fond des ténèbres et menaçant de s’écraser contre eux. La voiture fonçait pourtant droit devant elle : d’ici quelques instants, elle allait heurter l’entrée. En retrait, Mornand se précipitait déjà vers le petit entrepôt de matériel où il savait trouver un fusil, « seulement en cas d’extrême urgence et encore, n’en parlez pas trop… » leur avait dit le contremaître en leur confiant le trousseau de clefs. Alors qu’il courait à travers le chantier, il ne semblait plus y avoir de doute dans son esprit à propos de cette « extrême urgence ».
- 15-17… 15-17… Ici stockage rive gauche répondez centre de veille, urgence absolue, urgence absolue. Un véhicule se dirige vers nous à vive allure, je répète, un véhicule se dirige vers nous à vive allure. Code d’urgence 15-17. Vous m’entendez ? Répondez, bon dieu !… saleté d’orage ! s’énervait Bosquet en pressant toutes les touches qu’il pouvait trouver.
Mais rien ne venait en réponse. Il n’y avait que ce désespérant crépitement dans le vide et, de plus en plus proche, la fureur d’un moteur au bord de l’explosion.
- Bordel de dieu ! continuait Bosquet en essayant d’autres fréquences tout aussi inefficaces.
Non, décidément rien à faire. Le centre de veille de la société ne répondait pas. Bosquet l’apercevait pourtant, en face, sur l’autre rive du fleuve, au pied de l’immense squelette bétonné du pont. Il était juste là ! Au cœur de ces lumières qui flottaient de l’autre bord de l’eau aux côtés du monstre. « Peut-être en leur hurlant le danger à gorge déployée », songea-t-il. Mais soudain, il y eut une autre lumière dans son dos. Si forte que Bosquet en lâcha son talkie sur le sol. Il tourna vivement la tête et vit alors la voiture à quelques dizaines de mètres de lui.
Le véhicule freina dans un énorme bruit. Son moteur emballé émit un raclement formidable alors qu’il glissait sur la route de pierre et de terre. Un pneu éclata, peut-être deux. Emportée hors de la route, la voiture atteignit un remblai et rebondit. Le conducteur perdait totalement le contrôle du véhicule. Le bolide ripa contre la clôture de sécurité et l’arracha dans toute sa longueur. Ainsi entourée de grillage, la voiture s’immobilisa enfin au centre du terrain de stockage en heurtant deux énormes bobines de câble. Une portière s’ouvrit brusquement, en déformant les fils de fer qui l’emprisonnaient, et le conducteur en sortit, ou plutôt en tomba. Il hurlait de la voix de celui qui se noie.
Enfin, dans une caisse scellée qu’il ouvrit d’un coup de pied, Mornand trouva le fusil. Il le chargea, fit sauter la sécurité de l’arme et courut hors du baraquement de commande. Le conducteur de la voiture se précipitait vers lui en remuant les bras, comme fou. La réalité disparaissait petit à petit des yeux de Mornand, les formes de l’homme devenaient plus floues. Le murmure du fleuve et les bruissements de la forêt nourrissaient sa terreur. Pour la première fois de sa vie, il avait assez peur pour tuer un homme. Il levait déjà le canon de l’arme et se préparait à faire feu. Mais la réalité revint, brusque, inattendue, et Mornand retint son doigt sur la détente. Car il connaissait l’homme qui se ruait sur lui comme un fauve blessé, c’était un des ingénieurs du chantier.
- Monsieur Donelle ? Mais qu’est-ce que vous faites ? Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il, sidéré.
A peine l’arme fût-elle baissée que Donelle saisit les bras de Mornand et se mit à hurler de plus belle. Ces yeux étaient si grand ouverts que Mornand n’osa pas le regarder directement.
- Appelez tout de suite au secours ! Il faut les envoyer dans les bois ! Tout de suite ! Vous ne comprenez pas, s’emporta-t-il, tout de suite !
- Mais que se passe-t-il monsieur ? Qu’est-ce qu’il y a dans les bois ? Un accident ?
- Ils pourrissent ! Ils pourrissent tous, vous saisissez ! Il faut tout de suite appeler les secours ! Au sud de la patte d’oie, vers les collines… près des ruines…
Bosquet, qui les avait rejoint, empêcha Donelle de tomber et le tînt contre lui avec maladresse. L’ingénieur le fixa un instant, hagard. Il avait beaucoup de mal à se tenir debout, comme une flamme chahutée par un vent trop violent. Il toussait beaucoup. Il se tourna soudain vers Mornand qui posait son fusil.
- Vous avez un véhicule ? demanda-t-il avec difficulté.
- Le quatre-quatre…
- Prenez des lampes, des extincteurs et des couvertures… et puis des bandages aussi… des bandages pour leurs mains… mais faites attention à lui. Faites très attention à lui… n’y entrez surtout pas s’il n’est pas parti ! Il va vouloir vous prendre… comme pour moi…
Emporté par son délire, il tomba à genoux, ne respirant qu’avec peine. Bosquet accompagna sa chute et remarqua pour la première fois l’étrange marque qui courrait sur la nuque de l’ingénieur. Une ligne fine, infectée, comme mouvante. Une marque de fers rouges. Longue comme une main. Donelle s’effondra sur le sol, le corps tremblant. Les deux employés l’adossèrent avec gêne contre un caisson de bois et Mornand courut lui chercher une couverture. L’ingénieur était beaucoup plus faible qu’auparavant, il tremblait sans contrôle et du sang glissait de ses oreilles et de ses yeux. Ses forces le quittaient à une vitesse prodigieuse sous les yeux impuissants de Bosquet. Alors qu’il revenait vers eux, Mornand se retourna soudain : un murmure montait dans son dos.
- Ici centre de veille rive droite, vous m’entendez ? Ici centre de veille rive droite…
Le vigile lança la couverture à Bosquet et se précipita vers le talkie.
- Ici, Mornand au Stock rive gauche. Il faut de toute urgence envoyer du secours dans la forêt, au sud de la patte d’oie, à un endroit où il y aurait des ruines. Il y a eu un accident. Apparemment, des gens sont grièvement blessés. Il y a sûrement un début d’incendie ou quelque chose. C’est monsieur Donelle qui vient de nous le signaler, il est lui-même très touché. Envoyez-nous tout de suite l’équipe médicale et prévenez la police et les pompiers.
- Ca va prendre du temps pour la rive gauche, dit la voix. Toutes nos équipes sont rive droite. Les bacs ne fonctionnent pas la nuit et…
- Je n’ai pas le temps d’écouter ce genre de conneries ! Donelle est en train de crever alors dépêchez vous ! On doit bien pouvoir trouver des secours de notre côté du fleuve !
- Pas à moins de dix kilomètres. Et encore, en faisant du porte à porte.
- Je pars dans la forêt pour voir ce qui se passe, conclut Mornand avec hargne.
Il raccrocha violemment et courut au portail. Après s’être concentré sur l’état de Donelle, il prenait soudain conscience des blessés dans la forêt. Il lui semblait les voir. Il fallait courir à leur secours avant qu’il ne soit trop tard.
De l’autre côté de l’eau, une sirène se fit entendre : on donnait l’alerte. Enfin. Mornand reprit un peu de courage. Il arriva au portail mais ses mains tremblaient tellement qu’il eut beaucoup de mal à saisir sa clef. Après de très longues secondes, il put enfin ouvrir le cadenas et aussi se rendre compte de l’inutilité de la chose, puisque le grillage était arraché sur plus de dix mètres. Après s’être tout haut traité d’idiot, il se précipita vers Bosquet.
- Occupe toi de Donelle, je vais dans les bois.
Les paroles de Mornand restèrent en suspens. Ce qu’il voyait faillit le faire vomir. Bosquet confirma sèchement de la tête. A terre, Donelle tremblait de toutes ses forces, le visage ruisselant de sang. Le mal s’était répandu en lui avec une rapidité inconcevable. Il murmurait des phrases incohérentes alors que la sirène résonnait toujours à travers la nuit.
Mornand recula et entra vivement dans un baraquement. Il tourna un interrupteur qui inonda les ténèbres du préfabriqué d’une lumière blafarde puis saisit une lampe, toutes les trousses de soin qu’il fut en mesure de trouver, des couvertures ainsi qu’un extincteur. Il courut ensuite au quatre-quatre en prenant garde de ne pas se retourner vers Donelle. Il lança le matériel à l’arrière du véhicule, posa le fusil à côté de lui et démarra. En trombe, il dépassa Bosquet et l’ingénieur, puis franchit le grillage et s’engagea dans la forêt.
Bosquet avait posé quelques pansements sur le visage de Donelle. Contre toute logique, la blessure de sa nuque s’ouvrait continuellement et la plaie courait maintenant en tous sens, meurtrissant jusqu’à ses joues. Elle grossissait si vite que Donelle n’aurait bientôt plus qu’une corde de chair autour du cou. Sa respiration devenait de plus en plus lourde. L’ingénieur était à présent glacé. La sirène du lointain avait cessé. La nuit était rendue au silence. Bosquet avait peur.
- Parlez-moi Donelle, parlez-moi ! Concentrez-vous sur moi ! Les secours vont arriver !
- Ils brûlent… tous. Je n’aurais pas dû voir. Je traversais la forêt pour… pour venir ici. Contrôler le matériel. A cause de l’orage. J’ai vu… des lumières… intermittentes. Et puis comme une forme qui rampait. Je suis allé voir… c’était une femme, elle mourait, elle brûlait comme les autres… tous les autres près des ruines… des ruines. Leurs mains. Leurs mains étaient comme… mordues. Leurs mains… étaient… mais il faut surtout se méfier de lui. Il observe…
La voix de Donelle devenait un murmure, une confidence. Ses yeux étaient tous entiers rouges et un filet de sang s’échappait de sa bouche. La plaie de son cou s’était transformée en large déchirure. Un être invisible semblait se délecter des chairs de l’ingénieur. Bosquet sut que les secours arriveraient trop tard.
- Prenez votre temps, Donelle. Respirez bien. Une ambulance va arriver. De qui doit-on se méfier Donelle ? Qui vous a fait ça ?
- Ils sont tous morts, je pense. Ils brûlaient. Près des vielles pierres. J’ai si mal à présent… j’ai… j’ai vu quelque chose. Dans les murs. C’était grand… c’était comme… j’ai si mal. Je ne peux plus respirer… je… je l’ai vu penché sur eux. J’ai vu ses yeux. Je l’ai vu.
Tout le menton de Donelle était à présent à vif, du sang ruisselait sur les mains de Bosquet.
- Respirez profondément Donelle, vous allez vous en sortir. Accrochez-vous ! Qui avez-vous vu Donelle ? Donelle !
- Je l’ai vu… il a voulu me prendre… il m’a juste effleuré… juste touché le col…
- Donelle ! Qui vous a touché Donelle ? Donelle !
- Il… il… me mange…
Bosquet pleurait. De ses mains sanglantes, il posa la tête de l’ingénieur sur le sol. Donelle était mort. Mais pas l’immonde plaie de son cou qui grandissait encore tout le long de son visage. Repoussant un frisson, Bosquet se leva et remonta la couverture sur le visage tordu du mort. Il souffla lentement et tenta d’oublier un moment ce qui venait de se passer. Pourtant, il crut voir un frisson courir sous la couverture. Il devait ralentir cette respiration qui s’accélérait sans cesse, contrer ce tremblement dans ses bras. Peine perdue. Il avait cru pouvoir se calmer en cachant le visage de Donelle, mais sa terreur faillit le faire tomber. Il finit par se diriger vers le robinet d’une citerne, à quelques pas, et commença à se laver les mains et le visage. Le sang qui partait avec l’eau semblait empesé, alourdi par de petites masses collantes.
Il frotta fort, à s’en faire mal aux doigts. Alors qu’il s’apprêtait à refermer le robinet, un sentiment inattendu de panique l’envahit. Ce fut alors qu’il entendit au loin, vers la forêt, la détonation sourde d’un coup de feu.Bosquet resta un instant stupéfait. Son cœur battait trop fort. Il se repassa de l’eau froide sur le visage, se forçant à réfléchir. La patte d’oie était loin, au moins cinq ou six kilomètres, il lui faudrait près de trente à quarante minutes pour y arriver. Mais pourtant, il fallait qu’il y aille. Il fallait aider Mornand. Et bouger. Et agir. Et ne pas se laisser prendre par la terreur dévorante qu’il sentait dans son ventre. Ne pas rester seul. Surtout pas. Il était impossible de ne pas fuir, d’une manière ou d’une autre. Mieux valait se risquer dans les bois que rester là. De toute manière, il ne pouvait plus rien pour l’ingénieur. Et il n’était pas question de rester auprès de ce qu’il était devenu à présent. Convaincu, il se saisit d’une lampe à longue portée et d’un manche de pioche puis courut sur la route. C’était la seule manière qu’il avait trouvée pour combattre l’horreur : courir. Il fonça droit devant lui, vers le cœur de la forêt, laissant derrière lui le corps souillé de Donelle.
Les bois ne lui firent pas très bon accueil : de brusques envolées dans les arbres, des courses cahotantes dans les fourrés. Des sons étranges entouraient sa course. Au hasard de sa lampe, il apercevait quelques formes furtives, des silhouettes étranges et des immensités d’arbres. L’air empestait d’une odeur de pourriture végétale : tout le bois se régalait de l’humidité retrouvée de ce début d’Août.
Bosquet courut comme il n’aurait jamais pensé le faire. Toujours à bout de souffle, son corps refusait pourtant de s’arrêter, pris qu’il était par la peur. Il ne se retourna d’ailleurs jamais, trop certain de découvrir un monstre dans son dos. Il courait entre les flaques énormes du chemin, dont certaines semblaient assez grandes pour avaler des hommes entiers. La route ne connaissait que peu de courbes, ouvrant à sa vue une ligne sordide toujours plus obscure à mesure qu’il avançait dans le territoire des branches d’épines et des fougères. Enfin, après de longues minutes de course, apparut une violente lumière au devant de lui. Une lumière immobile qui révélait des ramures emmêlées et des silhouettes de broussailles. Il accéléra sa course en criant le nom de Mornand. C’était bien le quatre-quatre, phares allumés et braqués vers la forêt. Bosquet s’approcha prudemment et jeta un coup d’œil à l’intérieur du véhicule. Le matériel médical se trouvait encore à l’arrière, intact. Il y avait aussi des traces de sang. Beaucoup. Même contre les vitres entrouvertes. Bosquet fit un pas de plus et actionna la portière. A l’avant de la voiture se trouvait le corps de Mornand. Appuyé contre sa gorge, il tenait encore entre les mains le fusil avec lequel il s’était fait sauter la tête. Bosquet perdit l’équilibre et tomba à la renverse. Rien n’avait de sens, rien n’était vrai, tout ça ne se pouvait pas. Il replaçait les évènements, revoyait les visages souriants de Donelle et de Mornand quelques heures plus tôt. « Impossible, impossible », se répétait-il, « ces choses n’arrivent pas dans le monde réel ! ». Pris d’une peur d’enfant, il ne l’entendit pas arriver. Il eut juste le temps de se retourner et d’entrapercevoir son regard avant qu’il ne le tue. Chapitre suivant : 2