Le Vieux Grimoire
par
Osiris
Je conduisais avec obstination depuis une douzaine d’heures. Quelque part, aux confins entre transe et prémisses du sommeil, mon esprit vagabondait dans le néant absolu. Mon corps tentait de maîtriser le véhicule, automate primitif privé d’un disque dur performant, improbable biomécanisme aux compétences incertaines. Même les indispensables haltes carburant-café-toilettes ne m’avaient pas permis de reprendre pied dans le monde réel. J’en suis même venu à ignorer pourquoi je roule, d’où je viens et surtout où cette route me conduira. D’ailleurs depuis un bon moment, c’est elle qui décide, absorbant ma trajectoire au gré de ses courbes et bifurques.
Qu’importe, je ne m’arrêterai que … j’en sais rien !
Au fil des heures, l’autoroute a cédé sa place à une nationale puis une départementale. L’obscurité croissante focalisait mon regard vide sur la pointe du pinceau lumineux des phares. Soudain, deux mots inattendus percutèrent violemment ma rétine, déchirant la monotonie d’un paysage d’ombres sylvestres.
SABLE NOIR
Le panneau, en partie sectionné, tentait de souhaiter la bienvenue aux visiteurs égarés mais une main anonyme l’avait maquillé d’un avertissement sans appel : « Passez votre chemin ou alors… ». J’ignore quel trait du destin me fit prendre la première décision volontaire de ma journée sordide mais je su à cet instant que j’étais arrivé à destination. L’affichage digital du tableau de bord indiquait 0h50 et le pictogramme orange m’annonçait l’imminence de la panne sèche. Alors…
La rue principale descendait en pente douce bordée de résidences typiques de la région, plongées dans le silence assourdissant d’une nuit sans lune. Pas une lumière aux fenêtres, pas un panneau lumineux, pas âme qui vive. Le désert absolu. Un frisson me parcouru le dos, porté par une peur primale de solitude post-apocalyptique. Rien ne permettait d’accrocher le regard, d’espérer une rencontre amicale. Quelques gouttes sentinelles explosèrent sur le pare-brise, signe avant-coureur d’une armée aquatique déversée par de sombres vaisseaux aériens. L’attaque fut brutale, escortée de lasers foudroyants qui donnèrent au ciel une puissance de feu terrifiante. Le vacarme qui s’en suivit me traversa la tête d’une oreille à l’autre, ravageant le peu de raison qu’il me restait. Mes limites étaient atteintes, je sentais les portes de la folie s’ouvrirent devant moi vers un abîme sans fond.
J’entendis le cri déchirant quelques secondes avant de comprendre qu’il venait de ma propre gorge. Debout sur la pédale de frein, j’appréhendais l’impact inévitable avec la silhouette humaine qui venait de se jeter devant mon pare-choc. Je ne l’avais aperçu qu’un centième de seconde dans la lumière stroboscopique d’un nouvel éclair mais aucun doute possible : j’allais tuer un homme !
« Désolé de vous avoir fait peur. Je vous attendais depuis un moment. Avec cette pluie… »
« Espèce de … Vous quoi ? Comment pouviez-vous m’attendre ? J’ignorais moi-même où j’allais ! »
« Espèce de … Vous quoi ? Comment pouviez-vous m’attendre ? J’ignorais moi-même où j’allais ! »
Contre toute attente, l’homme avait pu esquiver le capot de la voiture en se jetant sur le bitume au milieu de la route. Trempé jusqu’aux os et couvert de boue, il était terrifiant. Maigre et sale, sa laideur empirait dès qu’il ouvrait les lèvres. Deux rangées de chicots branlants gardaient l’entrée d’une bouche nauséabonde qui empestait l’alcool. Les mots qui en sortaient ne pouvaient que subir une distorsion délétère. M’attendre ? Lui ? Ici ? Le délire continuait. Cette journée ne finirait donc jamais ?
« Venez, il ne faut pas traîner dehors, surtout pas aujourd’hui »
« Qu’y a-t-il de spécial ? »
« Nous sommes le 16, le 16 novembre, depuis une heure. Le jour où le mal rôde. Il est peut-être déjà trop tard. L’année dernière, je n’ai rien pu faire pour vous sauv…pour le sauver »
« Qu’y a-t-il de spécial ? »
« Nous sommes le 16, le 16 novembre, depuis une heure. Le jour où le mal rôde. Il est peut-être déjà trop tard. L’année dernière, je n’ai rien pu faire pour vous sauv…pour le sauver »
« Sauver qui ?? Moi ?? Mais… »
« Oubliez ça, pour l’instant. Un caramel mou ? Vous devriez en prendre un. Rien de tel… Ou alors une sucette ? J’en ai toujours sur moi… Allez, venez »
« Oubliez ça, pour l’instant. Un caramel mou ? Vous devriez en prendre un. Rien de tel… Ou alors une sucette ? J’en ai toujours sur moi… Allez, venez »
La grande marée de cette confusion menaçait de rompre la fragile digue de ma conscience. Nageant en plein dialogue surréaliste, je devais reprendre pied avant de couler définitivement. Je sentais l’eau de pluie me pénétrer par tous les pores, m’envahir pour me dissoudre et m’entraîner avec elle vers le caniveau et l’insondable égout putride au coin de la rue.
Pendant ce temps, mon mystérieux compagnon me parle caramel mou. Quel est ce cauchemar ?
Insensible à mes pensées, il avait pris place dans la voiture, côté passager, et trépignait d’impatience.
« Grouillez-vous un peu. Il faut rentrer maintenant »
« Le village est désert ou quoi ? »
« D’habitude non. Mais là, je vous l’ai dit, nous sommes le 16 novembre. La plupart des habitants ont quitté leur maison jusqu’à demain. Les autres se terrent chez eux. Vous ne pouvez rien n’en attendre. »
« Le village est désert ou quoi ? »
« D’habitude non. Mais là, je vous l’ai dit, nous sommes le 16 novembre. La plupart des habitants ont quitté leur maison jusqu’à demain. Les autres se terrent chez eux. Vous ne pouvez rien n’en attendre. »
Comme pour confirmer ses propos, alertée par nos discussions, une main maigre et fripée pétrissait fébrilement un rideau cachectique, ultime parade entre un monde extérieur redouté et son foyer protecteur. Résigné à ne rien comprendre dans l’immédiat, je suivi les directives de l’inconnu pour traverser le bourg noyé dans la nuit la plus noire de mon existence.
« Où allons-nous ? »
« Au Manoir du Vieux Grimoire. Votre chambre et votre destin vous attendent là-bas. »
« C’est la deuxième fois que vous me parlez d’être attendu ici. Allez-vous enfin m’expliquer ? »
« Il le fera mieux que moi. Apprenez la patience, vous en aurez besoin. »
« Il ? Qui ça Il ? »
« Écoutez, on m’a juste demandé de vous conduire au Manoir. Pour le reste… »
« Au Manoir du Vieux Grimoire. Votre chambre et votre destin vous attendent là-bas. »
« C’est la deuxième fois que vous me parlez d’être attendu ici. Allez-vous enfin m’expliquer ? »
« Il le fera mieux que moi. Apprenez la patience, vous en aurez besoin. »
« Il ? Qui ça Il ? »
« Écoutez, on m’a juste demandé de vous conduire au Manoir. Pour le reste… »
Là où le vide absolu régnait quelques secondes plus tôt, un flash électrique fugace me projeta l’immense bâtisse au visage. Le tonnerre qui s’en suivit acheva de m’écraser sous les coups de boutoir d’un cœur déjà aux limites de ses capacités. J’aurais voulu disparaître dans l’oubli, m’évaporer au sein d’une évanescence salvatrice.
Abandonnant une nouvelle parcelle de mon monde passé, à savoir ma voiture, je suivi l’homme à la bouche d’égout. L’expression d’anxiété se sculptait sur son visage émacié avec la précision d’une main experte. Si j’avais été sûr de mes sens, j’aurais juré que la façade gothique du manoir avait souri au moment où le double battant en bois nous engloutissait dans un grincement métallique de gonds torturés. L’écho de la porte claquée rebondit sur les murs de pierre, se mêlant à celui d’une nouvelle décharge électrique céleste. Les ondes fouillèrent mon corps sans la moindre pudeur à la recherche de points sensibles insoupçonnés. La confusion de mes sens déjà égarés me transporta dans un carrousel de perceptions improbables. L’odeur grise de l’escalier monumental avait un goût métallique et vertigineux. D’un geste muet, mon hôte m’invita à le suivre mais, dès la troisième marche, mes jambes se dérobèrent au contact froid et humide de la pierre. Comme au ralenti, le sol se projeta avec lenteur en direction de ma tête. Le choc fût brutal et lourd. Un parfum d’hémoglobine dans la bouche, je suivi pas à pas le chemin de la douleur qui m’envahissait le crâne. Un voile rouge recouvrit mon champ visuel. Un bref sursis, le temps d’apercevoir une ombre en haut des marches puis ce fut la chute jouissive dans les affres de l’inconscience.
Un torrent de lave incandescente se déversa à travers sinus et poumons, explorant chaque millimètre de ma cage thoracique.
Brûlant les muqueuses sur son passage et suivant des voies anatomiques inconnues, il parvint à m’inonder le cerveau d’un flot de douleur aussi soudain qu’intense. Sans même avoir identifié l’origine de l’agression, mon corps affranchi de tout contrôle volontaire projeta mes deux bras en direction de l’assaillant chimique invisible.
« Eh mec ! Doucement ! Regarde ce que tu fais… Tu m’en as foutu partout… »
Le rideau plombé de mes paupières accepta enfin de se lever pour se trouver nez à nez, au sens propre, avec mon nouveau compagnon d’infortune. Les ondes douloureuses continuaient de rebondir dans ma boite crânienne alors qu’une odeur infâme d’ammoniac était enfin identifiée par mes récepteurs olfactifs.
« T’es complètement malade. Tu veux me gazer ou quoi ? »
« Désolé mais tu es dans les vapes depuis plus d’une heure. Je ne savais pas quoi faire pour te réveiller. J’ai trouvé cette bouteille dans la cuisine, je me suis dit que ça devrait marcher. C’est vrai que ça pue ce truc là.»
Je bataillais ferme avec une quinte de toux rebelle, parade ultime de mon corps pour éliminer les molécules ennemies, lorsqu’une nausée explosive me cueillit entre deux mots.
« La prochaine fois, essay…aaarrrhhhh…. »
Tout aussi corrosif que l’ammoniac, le geyser de liquide gastrique acheva de bruler vive ma paroi œsophagienne déjà mourante avant de finir sa course elliptique sur l’épiderme facial post-acnéique de mon interlocuteur.
Décidément, cette nouvelle rencontre était née sous l’étoile de la convivialité. Après avoir failli l’écraser, il tente de m’asphyxier. En contrepartie, je lui vomis dessus. De quoi nouer une amitié durable non ?
Récupérant petit à petit l’intégralité de mes connexions cérébrales, l’heure était au bilan de situation. Mon « ami » m’avait conduit dans ce fameux manoir où l’on semblait m’attendre et j’avais juste aperçu quelqu’un avant mon malaise. Mais qui ? La chambre où l’on m’avait traîné ressemblait à l’image que l’on se fait de ces demeures sombres et humides d’une autre époque. Murs recouverts d’un épais tissu rouge bordeaux, gorgé de poussière séculaire. Plancher craquant à la moindre variation de poids exercée sur ses lattes de bois vermoulues. Décoration partagée entre chandeliers en argents, huiles aux murs copies de Turner et Whisler, meubles massifs mémoires de générations oubliées, le tout tendu de fils de soie arachnéens aux géométries parfaites baignant dans une odeur de moisi grand crû. Le rêve de tout gothique un peu friqué.
Rien à voir avec… tiens d’ailleurs je ne connais toujours pas son prénom à celui-là.
« Ouais, bon. M’excuse pour la gerbe mais pas senti venir. »
« J’ai senti pour deux merci. Une odeur pareille, c’est pas possible. Tu as mangé quoi ? »
« Laisse tomber. Par contre j’ai deux questions. La simple et l’autre. On commence par quoi ? »
« Qui te dis que j’ai l’intention de te répondre ? »
« Appelle ça l’intuition pour moi et la peur pour toi. Parce qu’en gros, si tu ne réponds pas, je te promets un sale quart d’heure. Au point où j’en suis aujourd’hui… »
« Monsieur menace maintenant. Mais il retrouve de sa superbe ! Dis-toi que tout ce que tu pourrais me faire n’est rien à côté de ce QU’IL POURRAIT ME FAIRE, LUI. Alors tes menaces… »
« Ras le bol de tes mystères. IL, IL, IL, qui ça Il ? Qu’est ce que je fais ici ? Comment… enfin pourquoi tu m’attendais ? C’est quoi ce cirque ? On est où ici ? Et ce patelin ? Et toi t’es qui ? Qu’est ce que tu fabriques ici ? On est chez toi ici ? Et ton nom c’est comment ? »
« Ohhh ! Je croyais que tu avais dit DEUX questions dont une simple ? »
« La dernière, c’est la simple. »
« Et la deuxième ? »
« Peux-tu tout m’expliquer ? »
« J’ai senti pour deux merci. Une odeur pareille, c’est pas possible. Tu as mangé quoi ? »
« Laisse tomber. Par contre j’ai deux questions. La simple et l’autre. On commence par quoi ? »
« Qui te dis que j’ai l’intention de te répondre ? »
« Appelle ça l’intuition pour moi et la peur pour toi. Parce qu’en gros, si tu ne réponds pas, je te promets un sale quart d’heure. Au point où j’en suis aujourd’hui… »
« Monsieur menace maintenant. Mais il retrouve de sa superbe ! Dis-toi que tout ce que tu pourrais me faire n’est rien à côté de ce QU’IL POURRAIT ME FAIRE, LUI. Alors tes menaces… »
« Ras le bol de tes mystères. IL, IL, IL, qui ça Il ? Qu’est ce que je fais ici ? Comment… enfin pourquoi tu m’attendais ? C’est quoi ce cirque ? On est où ici ? Et ce patelin ? Et toi t’es qui ? Qu’est ce que tu fabriques ici ? On est chez toi ici ? Et ton nom c’est comment ? »
« Ohhh ! Je croyais que tu avais dit DEUX questions dont une simple ? »
« La dernière, c’est la simple. »
« Et la deuxième ? »
« Peux-tu tout m’expliquer ? »
« De la superbe mais gourmand. Tu en demandes beaucoup. Et puis d’abord je n’ai pas toutes les réponses, alors… »
« Commence avec ce que tu sais. On verra pour le reste après »
« Douglas. »
« Douglas comment ? »
« Juste Douglas… »
« Admettons. Et les explications ? »
« Un caramel mou ? »
« Arrête un peu avec tes caramels et raconte ! Je perds patience. »
« OK, du calme. Voilà ce que je sais. Une légende court à Sable Noir depuis très longtemps. Au début du siècle, l’autre, pas le nôtre, un étranger est arrivé ici dans la nuit du 16 novembre. Il avait hérité de cette maison. Au début, tout allait bien. Il était riche et a développé le tourisme en conviant des notables de tout le pays pour des séjours au Manoir. Les années ont passé, le village a grandi, de plus en plus de fêtes avaient lieu ici. Puis un jour une rumeur a vu le jour. Il se passait des choses étranges ici, mélange de repas orgiaques, de bacchanales, de sexe sans limite puis des villageois ont disparu mystérieusement. On soupçonnait le Maître d’organiser des parties de chasse humaine pour ses convives et aussi pour agrémenter les menus. Tu vois le genre… Un remake de « La maison des damnés »! Bref, finalement un autre 16 novembre les gens d’ici ont investi le Manoir et découvert une horreur indescriptible.
« Commence avec ce que tu sais. On verra pour le reste après »
« Douglas. »
« Douglas comment ? »
« Juste Douglas… »
« Admettons. Et les explications ? »
« Un caramel mou ? »
« Arrête un peu avec tes caramels et raconte ! Je perds patience. »
« OK, du calme. Voilà ce que je sais. Une légende court à Sable Noir depuis très longtemps. Au début du siècle, l’autre, pas le nôtre, un étranger est arrivé ici dans la nuit du 16 novembre. Il avait hérité de cette maison. Au début, tout allait bien. Il était riche et a développé le tourisme en conviant des notables de tout le pays pour des séjours au Manoir. Les années ont passé, le village a grandi, de plus en plus de fêtes avaient lieu ici. Puis un jour une rumeur a vu le jour. Il se passait des choses étranges ici, mélange de repas orgiaques, de bacchanales, de sexe sans limite puis des villageois ont disparu mystérieusement. On soupçonnait le Maître d’organiser des parties de chasse humaine pour ses convives et aussi pour agrémenter les menus. Tu vois le genre… Un remake de « La maison des damnés »! Bref, finalement un autre 16 novembre les gens d’ici ont investi le Manoir et découvert une horreur indescriptible.
Débauche, charniers, l’enfer… Ils ont fini par mettre la main sur le propriétaire des lieux et, portés par la haine, ils l’ont brûlé vif. Sans un cri de douleur, il a attendu la mort dans les flammes en leur promettant la disparition d’un villageois tous les ans à cette date anniversaire jusqu’au jour où un autre étranger viendrait à Sable Noir cette nuit là. Depuis on raconte que son âme erre sur le domaine. Certains prétendent même l’avoir aperçu dans la maison mais je ne crois pas aux fantômes. J’ignore si sa prédiction se réalise vraiment mais tout le monde se terre à la Ste-Marguerite et voilà pourquoi je t’attendais. Je suis le gardien du Manoir depuis plus de trente ans, comme mon père l’était, et auparavant son père à lui. Chaque année je suis à l’entrée du village dès minuit. Tu es celui que l’on attendait tous… »
« Complètement dingue ton histoire. Tu crois que je vais avaler ça ? Quel rôle serais-je supposé jouer ? »
« Aucune idée, à partir de maintenant je te laisse la maison. »
« Tu crois vraiment que je vais rester ? Je pense plutôt me barrer d’ici dès que tu auras tourné les talons oui !! »
« Un conseil, n’essaye pas de mettre le nez dehors. On élève une douzaine de dobermans, pas très bien nourris d’ailleurs… Je les ai lâchés dans le parc pendant ton voyage au pays des songes. Tu ne ferais pas deux mètres dehors. Tchao et bonne chance…»
« Complètement dingue ton histoire. Tu crois que je vais avaler ça ? Quel rôle serais-je supposé jouer ? »
« Aucune idée, à partir de maintenant je te laisse la maison. »
« Tu crois vraiment que je vais rester ? Je pense plutôt me barrer d’ici dès que tu auras tourné les talons oui !! »
« Un conseil, n’essaye pas de mettre le nez dehors. On élève une douzaine de dobermans, pas très bien nourris d’ailleurs… Je les ai lâchés dans le parc pendant ton voyage au pays des songes. Tu ne ferais pas deux mètres dehors. Tchao et bonne chance…»
Décidé à ne pas me laisser aller à un pessimisme mortifère, je quittais « ma » chambre pour explorer la demeure, non par instinct touristique mais à la recherche d’une solution acceptable pour me tirer de ce village de dingues. L’architecture de la maison collait parfaitement avec son histoire. Le grand escalier de pierre me descendit dans l’immense hall d’entrée que je connaissais déjà. La déco n’avait rien à envier aux plus célèbres châteaux écossais. Vu la taille du Manoir, l’ancien propriétaire devait quand même être un sacré mégalo.
Les murs de la salle à manger étaient couverts de tableaux d’époque, cernant une immense table en bois allongée devant une cheminée dont le faîte atteignait les deux mètres cinquante. La pénombre ambiante n’arrivait cependant pas à masquer le linceul de poussière qui recouvrait l’ensemble. Douglas passait probablement plus de temps en compagnie de sa bouteille qu’avec un balai dans les mains. S’il ne m’avait pas dit être le gardien, j’aurais juré que personne n’habitait plus ici depuis des décennies. Un rapide coup d’œil au rez-de-chaussée m’apprit que rien ne m’aiderait. Pas de téléphone, rien… Inutile d’envisager d’appeler au secours par les fenêtres. Le peu de choses visibles à travers les vitres sales, au bénéfice des éclairs, n’était qu’alignements d’arbres. Le domaine devait être immense. Alors que je dirigeais mes pas vers les cuisines, un violent courant d’air me glaça sur place. Un bruit me fit tourner la tête de l’autre côté du couloir.
« Douglas ? »
Pas de réponse humaine mais un grincement digne des films d’horreur de série Z. Dans d’autres circonstances, je crois que je me serais fendu d’un fou rire mais mon humeur actuelle confinait plutôt à la morosité. Une fine bande lumineuse se dessina autour de la porte en question, seul signe de vie local, m’attirant comme un moustique en mal de lampadaire. Trois pas et demi plus loin, en direction de mon objectif, la silhouette déjà vue quelques heures plus tôt traversa mon champ visuel, si vite que je me suis demandé si elle était réelle.
La porte s’ouvrit avec violence cette fois, projetée contre le mur par l’inconnu.« Eh, vous !! Attendez !! »
Il s’engouffra dans la pièce, talonné par mes soins, bien décidé que j’étais à lui mettre la main dessus. Le fauteuil empire me cueillit juste au niveau des genoux dès mon entrée dans le petit bureau. L’élan de ma course, conjugué à la douleur brûlante, me transforma en projectile vivant deux mètres plus loin, à plat ventre sur un guéridon. Le combat cessa dans un fracas de bois et d’os. Je n’avais perdu qu’une cheville mais lui ses quatre pieds. Nulle trace de ma proie, évaporée puisqu’aucune autre voie de sortie n’existait. On verra plus tard, plus rien ne me surprend ici. Pour l’instant, je devais faire le bilan de mon altercation avec le mobilier. Mes genoux en seront quittes pour deux beaux hématomes mais ma cheville droite gonflait à vue d’œil et ne supportait pas le moindre appui. Nul besoin d’être médecin pour voir qu’elle était cassée. Je signais un armistice moral avec le fauteuil empire, histoire de me lover entre ses bras de velours. Au bord du malaise et les jambes en feu, je tentais de reprendre mes esprits, conscient que mon état allait sérieusement mettre en péril mes capacités d’action dans les heures à venir.
Sable Noir, station balnéaire, ses plages, ses hôtels… Tu parles !
Les yeux en mode radar, je balayai la pièce en pensant aux lendemains qui déchantent… Il fallait que je sorte d’ici, que je trouve un médecin, des flics, de l’espoir. Pas nécessairement dans cet ordre. Soudain, un écho visuel imprima mon nerf optique. Dans un coin du bureau, un livre énorme trônait sur un pupitre façon église. Comme je ne voyais pas ce qu’une bible pourrait faire dans l’antre du diable, ma curiosité me poussa à sautiller jusqu’au bouquin. La couverture de cuir était gravée aux armoiries d’une probable grande famille. Le titre, brodé en fils d’or, m’annonçait « Le Vieux Grimoire » d’où le manoir éponyme. Epais d’une bonne soixantaine de centimètres, voilà de quoi peut-être enfin répondre aux questions qui me taraudent depuis mon arrivée ici. Ma trouvaille sous le bras, trois bonds et quatre cris de douleur plus tard, je réintégrais mon fauteuil. La porte du bureau claqua dans mon dos me laissant dans la plus grande indifférence. J’étais trop accaparé par les promesses que ma lecture laissait entrevoir. La page de garde reprenait le titre sans plus d’indication d’auteur. Seule une date situait le début de la narration : le 16 novembre 1824. Première surprise, tout était manuscrit, d’une belle écriture calligraphiée mais difficile à déchiffrer. L’auteur, probablement le fameux étranger dont Douglas m’avait parlé, décrivait avec force détails son arrivée à Sable Noir, son installation dans le manoir, l’accueil chaleureux des autochtones, ses efforts personnels et financiers pour attirer tout ce que la capitale comptait comme notables.
Au cours des ans, les gens venaient de plus en plus loin. Ceux qui n’étaient pas invités dans ce haut lieu résidaient au village juste pour voir les fêtes, les costumes, les parures.Pendant une vingtaine d’années, tout semblait se dérouler dans la plus parfaite harmonie. Certains villageois travaillaient ici comme domestiques, les invités descendaient au village pour le plus grand profit des artisans, restaurateurs. Des pères ont marié leur fille à plus riches qu’eux, des enfants légitimes ou non sont nés. Equilibre et harmonie.
L’horreur commence à s’insinuer dans les années 50… 1850. Le texte devient confus, limite délirant mais encore très explicite. On sent la débauche s’installer lentement, par jeu au début. Dérive lente induite par le sexe surtout, l’alcool et quelques drogues beaucoup, beaucoup plus fortes. Les passages érotiques deviennent pornographiques puis franchement insoutenables. Dix ans plus tard, je n’arrive même plus à tout lire : zoophilie, viols, meurtres, nécrophilie, cannibalisme, tout y passe. L’auteur s’extasie devant de tels tableaux, à vomir. A côté, Emeric Belasco fait figure d’enfant de chœur. Noyé dans ce carnet de bord de la lie humaine, je ne vois plus passer les heures. L’orage s’est calmé mais les hordes de pluie continuent d’assaillir les vitres telle une attaque de sauterelles hystériques. Ma cheville en feu semble détachée de mon corps, loin là-bas sur le sol.
Cinq heures vingt, je n’ai même pas baillé une seule fois mais j’ignore toujours mon rôle dans cette histoire. A quelques centimètres de moi, une bouteille au liquide ambré me tend le goulot depuis le début. Les dernières lignes ont raison de mon abstinence. Je tends le bras vers le bouchon qui cède sans effort. L’absence de poussière sur le verre me laisse penser que ce breuvage ne doit pas être là depuis longtemps. Probablement une des compagnes de Douglas.Le cognac, puisque c’est par lui que ma sobriété sombra, parcourut le même chemin que l’ammoniac en début de nuit, mais cette fois pour mon plus grand bonheur. A la troisième gorgée, un détachement m’envahit. A la cinquième, l’ivresse débutait. Le poids du grimoire chutant sur ma cheville en miettes me ramena sauvagement dans la réalité, enfin celle d’ici ! Ravalant ma souffrance, je repris ma lecture mais au 15 novembre 1864, plus rien. Une suite de page vide. J’en déduisis que le Maître venait de connaître les joies du barbecue. Juste fin pour un monstre de son espèce. Et encore, j’aurais bien rajouté quelques tortures en guise de préliminaires.
Je fermais l’ouvrage, persuadé de ne pouvoir en tirer plus, lorsque je découvris des tâches noirâtres sur la tranche, beaucoup plus loin. Contre toute attente, le texte reprenait mais d’une tout autre écriture.
Il devait s’agir des ancêtres de Douglas qui relataient les 16 novembre successifs et marquants de l’histoire du Manoir. D’après eux, des gens d’ici disparaissaient bel et bien dans des circonstances étranges à ces dates. Pures coïncidences, superstitions, manipulations ou réelle prophétie ? Rien ne me permettait de me faire une opinion certaine. Fouillant page par page, j’eu la surprise de voir réapparaître à deux reprises l’écriture calligraphiée du début. A des dates où pourtant l’auteur initial était mort depuis belle lurette. Juste à l’endroit des tâches sombres qui, à première vue, pouvaient bien être du sang coagulé. Ma curiosité encore une fois piquée au vif, je luttais contre un sommeil galopant, fils indigne d’une nuit blanche et d’un cognac grand crû.A ces deux dates, le texte commençait par la même phrase : « Cette nuit, l’étranger est venu… ». S’en suivait une dizaine de pages comptant l’histoire d’un homme errant, arrivé pendant la nuit de la Ste-Marguerite, enfermé dans le Manoir, aux prises avec des forces obscures et démoniaques. Malheureusement, aucun de ces chapitres ne connaissait de fin, du moins écrite. Qu’étaient-ils devenus ? Pas la moindre idée. Les traces cependant pouvaient être leur épitaphe. Mais mon esprit saturé de fatigue, d’émotions et d’alcool raisonnait-il encore sainement ?
Epuisé, vidé, je décidais de m’accorder quelques minutes de repos. Incapable de rejoindre ma chambre, je sautillais avec difficulté jusqu’au salon. L’odeur caractéristique de bois brûlé me chatouilla les narines à mi-chemin. Quelle nouvelle catastrophe m’attendait encore ? La foudre avait du tomber sur un arbre dans le parc et déclencher un incendie. Un indicible espoir, feu égal pompiers, pompiers égal secours, conduisit mes pas vers une des fenêtres du grand hall à la recherche d’une lueur espérée. Rien, le noir le plus absolu. Risquant à chaque seconde de me rompre le cou, je tournais la tête dans tous les sens, le front collé au verre.
Rien, rien, rien.
Jusqu’à la peur de ma vie. Une gueule béante et baveuse me sauta au visage dans un aboiement sauvage. La vitre trembla lorsque le chien la lacera de ses griffes acérées. J’ignore par quel miracle elle tenu bon. L’instinct de survie m’avait projeté en arrière. Incapable de supporter mon propre poids, ma cheville craqua pour la seconde fois. La peau ne pu résister à la pression de l’os qui la transperça comme une vulgaire feuille de papier. L’alcool m’avait partiellement anesthésié car je fus surpris de ne pas voir arriver la vague de douleur que j’attendais.
L’effort fournit eut raison de ma résistance physique et mentale. Je sombrai au plus profond des limbes de l’inconscience. Loin d’être réparateur, ce sommeil fut rempli de rêves plus fous les uns que les autres. Des meutes de chiens aux canines sanguinolentes me poursuivaient au milieu d’une foule d’invités, déguisés à la mode vénitienne, et hilares devant mon équilibre instable posé sur deux jambes dépourvues de pieds.
Puis ce fut une procession de villageois, les yeux hagards, qui se battaient pour alimenter le bûcher funeste dont j’étais le pilier central. Alors que les flammes commençaient à me lécher sensuellement, le thème du cauchemar me projeta dans les mains d’ombres sans visage qui me portèrent à bout de bras avant de me jeter sur un canapé poussiéreux. Rideau !
Le rayon de soleil matinal transperça mes paupières, déclanchant de violents maux de tête autrement dénommés « gueule de bois ». La brûlure de ma jambe acheva de me réveiller. Mais le plus dur restait à venir. Nanti d’une majeure partie de mes facultés intellectuelles, la cruelle réalité m’apparue. J’étais toujours dans ce maudit manoir, bel et bien allongé sur un canapé poussiéreux. Comment ? Par qui ? La dernière scène de mes délires oniriques avait donc un fond de vérité. Sur mon ventre, le livre était posé, ouvert. Les premières phrases me sautèrent au visage, calligraphiées, de la main même du Maître de ces lieux :
16 novembre 2005
« Cette nuit, l’étranger est venu… ».
« Je conduisais avec obstination depuis une douzaine d’heures. Quelque part, aux confins entre transe et prémisses du sommeil, mon esprit vagabondait dans le néant absolu. Mon corps tentait de maîtriser le véhicule, automate primitif privé d’un disque dur performant, improbable biomécanisme aux compétences incertaines. … »
« Je conduisais avec obstination depuis une douzaine d’heures. Quelque part, aux confins entre transe et prémisses du sommeil, mon esprit vagabondait dans le néant absolu. Mon corps tentait de maîtriser le véhicule, automate primitif privé d’un disque dur performant, improbable biomécanisme aux compétences incertaines. … »
Mon histoire s’étalait mots pour mots, impudique, pages après pages, depuis mon arrivée à Sable Noir jusqu’à ce matin là, tout de suite, maintenant.
L’encre n’avait même pas fini de sécher sur les dernières lignes. Tout était retranscrit, dans les moindres détails jusqu’à mes dialogues intérieurs que nul autre que moi ne pouvait connaître.« Mais qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? »
L’écho de mes cris rebondit sur les murs et me revint aux oreilles sans la moindre réponse.
Incrédule, ma première larme tomba sur la page diluant l’encre encore fraîche. J’étais à bout, trop épuisé pour atteindre la colère qui pourtant grondait en moi. Penché sur ce livre de malheur, je m’aperçu soudain que mes larmes viraient au rouge vif puis ce fut un jet violent qui traversa la page de l’histoire de ma dernière nuit.
Je ne sentis la brûlure de mon cou que quelques secondes plus tard, juste avant de voir la lame tenue par une main inconnue et de comprendre qu’on venait de m’égorger. J’accueillis cette horreur avec un détachement inattendu. Pendant que mes dernières forces s’écoulaient sur le sol, je sus que j’allais mourir mais le soulagement de quitter enfin ce lieu maudit me remplit de bonheur. Le Manoir du Vieux Grimoire garderait son mystère pour moi mais qu’importe.
Enfin dormir sans rêve. Un voile noir éclipsa le soleil naissant et m’emporta dans une profonde béatitude.
« Maître, réveillez-vous. Nous avons réussi… »
J’ouvris les yeux avec difficulté pour me retrouver une fois de plus nez à nez avec Douglas.
Avant d’avoir pu dire le moindre mot, les souvenirs s’entrechoquaient dans ma tête, des décennies, deux siècles de souvenirs. Certes, j’en avais lu certains mais d’autres me venaient comme ça spontanément.
Avant d’avoir pu dire le moindre mot, les souvenirs s’entrechoquaient dans ma tête, des décennies, deux siècles de souvenirs. Certes, j’en avais lu certains mais d’autres me venaient comme ça spontanément.
« La prophétie s’est réalisée, l’étranger de cette nuit était le bon. Regardez le livre Maître. Je n’y croyais plus. »
L’homme à la bouche d’égout me colla de force le grimoire dans les mains, me poussant à lire la dernière page.
« Par une nuit d’orage à la Ste-Marguerite, un étranger viendra. Homme perdu, déjà mort, il te fournira un nouveau corps et ton âme l’habitera. De ses mains ton valet devra le tuer. S’il choisit de mourir avant le matin, encore tu patienteras ».
« Maître, mon grand-père et mon père avaient échoué. Les deux précédents s’étaient suicidés dans la nuit. Je vous avais promis de réussir. Venez voir votre nouveau visage. »
« Maître, mon grand-père et mon père avaient échoué. Les deux précédents s’étaient suicidés dans la nuit. Je vous avais promis de réussir. Venez voir votre nouveau visage. »
Douglas m’entraîna de force vers le miroir du hall. Je marchais en boitant, sans douleur. Ma cheville semblait guérie mais limitée dans ses mouvements.
Je ne comprenais toujours rien.
L’image que me renvoyait la glace était bien celle de mon corps, au détail près qu’une grande cicatrice barrait mon cou d’une oreille à l’autre.
A cet instant, l’âme du Maître fit surface en moi, me dévoilant l’insoutenable vérité. Il avait pris possession de mon corps, à tout jamais. Je sus brutalement tout de Lui, de ce qui c’était passé ici, et surtout que j’allais devoir vivre avec Lui en moi pour l’éternité. Deux esprits dans un seul corps.
J’ouvris la bouche pour hurler mon désespoir mais aucun son ne sortit de ma gorge. J’étais muet.
La couverture du livre claqua dans les mains de Douglas. Sous le titre, le nom de l’auteur apparaissait maintenant en fils d’or.
C’était le mien…
FIN.... peut-être