Aquilegia Nox - Ubiquité - texte intégral

In Libro Veritas

Ubiquité

Par Aquilegia Nox

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

Ubiquité

                         
J’avais eu une enfance anodine. Plutôt heureuse, je pense. Pas de problèmes particuliers, pas de grands malheurs, des joies et des petits chagrins, comme beaucoup aimeraient en avoir, je suppose. Je travaillais bien à l’école, tout le monde semblait content de moi, et on m’épargnait les habituelles tensions familiales. Tout se dessinait pour une adolescence paisible. Et le pire, c’est que moi aussi, je le croyais. Je me destinais à une carrière scientifique, j'adorais les maths et la chimie. Je lisais des revues in. J’avais peu d’amis, mais je pensais pouvoir compter sur eux.

J’avais seize ans quand j’ai fait mon premier rêve. J’avais déjà rêvé avant, bien sûr, comme tout le monde, mais jamais de cette façon. Je m’en souviens encore comme si c’était hier, j’étais en train de couper de la viande, en parlant une langue que je ne comprenais même pas. En fait, au début, je ne savais pas si c’était moi qui parlais, où si c’était les gens autour de moi qui baragouinaient. Et je parlais, je parlais, sans cesser de tailler la barbaque, les mains pleines de sang. Les gens souriaient en me regardant faire. Enfin, je posais le morceau sur une balance, et tapais sur quelques touches. J’emballais, je pesais, je taillais, et de temps en temps, je regardais des visages souriants que je voyais à peine, et que je reconnaissais sans les avoir jamais vus. Je m’éveillais à 10h ce matin là. Heureusement, c'était un samedi.

Ces rêves, je m’en souvenais avec force détails la plupart du temps, mais il arrivait qu’ils soient plus brumeux, avec juste un sentiment fort, ou une impression marquante sur un objet ou une pensée.
Quoi qu’il en soit, ils étaient rares. Le premier, à part qu’il m’avait marquée par son réalisme, ne me perturba pas outre mesure, de même que les suivants. Ils venaient sans prévenir, certaines nuits, sans que quoi que ce soit ne me laisse présager leur apparition.

Ils ne me dérangeaient pas, mais je dois avouer qu’ils finissaient par me faire un peu peur. Une fois, je rêvais que j’étais debout, sur un trottoir, à attendre je ne sais quoi, dans une ville animée et inconnue, la nuit. Il faisait froid. J’étais appuyée avec nonchalance sur un réverbère, les yeux dans le vague.
Une voiture approcha et ralentit à ma hauteur. Comme si c’était elle dont je guettais la venue, je me redressais, et immédiatement, une douleur au talon me fit trébucher avec une petite grimace. La voiture repartit et j’en ressentit une grande déception, comme un abandon, un rejet. Je me penchais pour arranger ma chaussure, un fin escarpin à talon aiguille.
Après en avoir chassé le cailloutis importun, je me réajustais vivement. Avec horreur, je vis que je portais une micro jupe orange, des bas résille avec porte-jarretelles apparent, et un top moulant des plus vulgaires. J’étais en train de faire le trottoir !

Je voulais rentrer chez moi, mais je ne savais pas où j’étais. Je voulais regarder à droite et à gauche pour me repérer, chercher quelque chose, un endroit où me cacher, n’importe quoi, mais, indépendamment de ma volonté, je m’étais de nouveau accotée au réverbère dans une pose aguicheuse. Je voulais partir, m’enfuir, pleurer, mais rien ne se passait, j’étais prisonnière du rêve, incapable de quoi que ce soit à part d’être présente. Cela dura jusqu’à ce que je trouve un client, qu’il m’emmène et que l’on monte dans une chambre d’hôtel.
Heureusement, je me réveillais avant d’avoir connu ma première nuit d’amour « onirique ». J’étais en sueur. Je parlais de ce rêve à ma mère, qui avança toutes sortes de théories sur mon rapport avec les hommes et sur mes complexes, qui ne m’ont pas laissées de souvenir impérissable, même si sur le coup je buvais ses paroles comme du petit lait.
C’est ainsi que j’ai découvert que dans ces rêves, quel qu’en fut mon désir, je ne pouvais qu’être spectatrice, et jamais agir en conscience. Et encore, la plupart du temps, ce que je faisais me paraissait assez naturel, comme si c’était une habitude. Les cas où j’avais le sentiment d’être déplacée, de devoir intervenir pour changer quelque chose étaient rares, et de toutes façons, je ne pouvais que me réveiller. Et chose curieuse, même si je parlais une langue incompréhensible à mes oreilles, je saisissais le sens des phrases, que je prononçais moi-même, et que disaient les autres.
Mais ces rêves avaient tous une chose en commun, leur réalisme. Je sentais tout, le froid, le chaud, l’amertume, les douleurs articulaires, la douceur d’un nouveau vêtement, le picotement d’un lainage, les pincements de cœur, le chagrin et la joie, avec une intensité extrême.

Je me mis à parler de ces voyages nocturnes, ainsi que je les appelais, tant j’avais l’impression qu’ils étaient vrais, à mes amies, à ma mère, et aussi à une tante proche. Toujours j’avais droit à des analyses de personnalité, profondes ou à deux balles, indépendamment de la personne à qui je parlais, d’ailleurs, bien qu’il faut reconnaître que ma mère et ma tante étaient douées à ce petit jeu. Mais quand les discours contradictoires finirent par se multiplier, au point que j’en vienne à douter moi même de ma stabilité mentale, je voulu consulter la psychologue du lycée.
Elle me donna exactement ce que je voulais, un discours global, et je cessais presque immédiatement de consulter mes amies et famille pour ne plus parler de mes excursions nocturnes qu’avec elle. Quand elle me voyait, elle me disait toujours « Alors, qu’as tu vécu encore d’extraordinaire cette nuit ? » Et elle m’écoutait avec un air qui tenait à la fois de la connivence et de la lassitude. Au bout de six mois de ce régime, je crois qu’elle avait fini par croire que je me moquais d’elle.

Je me souviens d’un songe particulièrement marquant qui survint peu de temps après ma dernière consultation. Il y avait un mur. Un grand mur gris, plus haut que moi, et que je ne pouvais pas escalader. Je sentais encore les écorchures à mes mains et à mes pieds, et je savais qu’à chacun de mes essais, j’avais fini par retomber sur le sol. Il y avait plein de bruits étranges, au dessus et autour, mais ils ne m’inquiétaient pas, j’y étais habitué.
Je tournai le dos à ce que je ne pouvais pas escalader, et me trouvai face à une espèce d’arbre bas. Je n’étais pas tout seul, mais personne ne faisait vraiment attention à moi.
Je grimpai sur la première branche et me hissais sans trop d’efforts jusqu’au sommet. Tout à coup, une tête en colère surgit de la dernière branche, la plus haute. Je reculais, mais pas aussi vite que ce que l’autre attendait, je le savais. Un jour, oui, un jour proche viendrait où je pourrais le défier, je le savais, et alors ce serait à lui de me laisser sa place, et je pourrai aller où je voudrai.

Je partis sur une autre branche, pas très loin, à peine moins haute, en poussant un cri de défi parce que j’avais vu qu’une fille me regardait. Tout à l’heure, j’irai la voir. Je m’assis sur la branche et regardais en l’air.
Le mur gris était partout, il empêchait de voir loin. Il était trop haut pour aller de l'autre côté. C’était dommage, parce qu’il y avait peut-être des choses intéressantes à voir… Je levai la tête. Il y avait de drôles de bêtes sur le mur. Je ne les aimais pas trop, mais bon… ils apportaient un peu de distraction… et la nourriture. Il y avait toujours les mêmes qui apportaient à manger, et ça, ça me plaisait. Je les regardais grimacer en haut du mur… Et soudain, la lumière se fit dans mon esprit.

Ce que je regardais, c’étaient des gens. Des vrais. Et les autres autour de moi, et bien c’étaient, des singes, des chimpanzés, sans que j’en sois sûre. Et moi, j’étais quoi, dans tout ça ? Et bien, j’étais une fille écroulée au milieu d’un couloir, entourée d’ados braillards, de profs qui essayaient de la relever.
Ma meilleure amie tenait mon cartable, et arborait l’expression la plus anxieuse de son répertoire facial, celle qui d’habitude ne sort qu’en cas de contrôle surprise. Un prof que je ne connaissais pas me tenait le bras, et un autre que j’aurai préféré ne pas connaître ouvrait une salle, où nous entrâmes tous les trois. L’un d’eux sortit en disant aller chercher l’infirmière, et referma la porte sur les curieux. Et moi, j’étais assise au premier rang, a hésiter entre la panique et la culpabilité. Je devais être assez blanche, car le prof, une prof de français un peu bizarre et excentrique, me posa une main sur le front en me demandant comment je me sentais, si ça m'était déjà arrivé etc...

L'infirmière entre comme le vent du nord s'engouffre dans les manteaux, et on me renvoya chez moi.
J'habitais à cinq minutes du lycée, mais ils insistèrent pour que ma mère vint me chercher. Je crois que c'est à partir de ce moment là que ma vie a vraiment basculé.
Les « crises » se sont répétées, d'abords à quelques semaines d'intervalles, puis de plus en plus fréquemment. Cela se passait toujours de la même manière. Je pensais à quelque chose de pas trop précis, et puis je me retrouvais en train de rêver. Et je me réveillais pas très loin de l'endroit où j'étais tombée, entourée de plusieurs personnes. Dans ma classe, certains pensaient que je le faisais exprès. Mes parents furent convoqués par le conseiller d'éducation et l'infirmière. Il étaient très inquiets, et dès la troisième crise, ils me firent passer tout un tas d'examens, scanners, radios etc... J'ai dû voir au moins cinq médecins différents, dont un spécialiste du sommeil, parce qu'il était possible que je souffre d'une certaine forme de maladie génétique rare conduisant à s'endormir spontanément n'importe où.
Je subis plusieurs examens où je devais m'endormir dans un attirail mesurant l'activité de mon cerveau pour voir si mon sommeil était normal. Il l'était, et rien ne fut découvert.

Mes parents ont commencé à se disputer sous mes yeux à cette période là. Sur le coup, je le pris très mal. Je ne les avais jamais vu ainsi, et il me fallut plusieurs mois pour comprendre qu'ils exprimaient des tensions latentes depuis longtemps.
Je commençais à avoir peur de m'endormir le soir, car les rêves réalistes, que je sentais corrélés avec les « crises », se faisaient de plus en plus réguliers. J'avais l'impression d'avoir plusieurs vies. Nerveusement, je ne dormais presque jamais.
Souvent, je ne trouvais pas de sens à ce que je voyais en rêve. Je ressentais précisément toutes les sensations, mais, une fois réveillée, je ne comprenais rien.

Pourtant, il y avait un petit changement. Certaines fois, si je me sentais vraiment trop mal, je pouvais « quitter » le rêve sans me réveiller. Je passais simplement à autre chose.
Ca dura quelques mois.
Lorsque j'étais en terminale, il y a un an, les crises ont commencé à devenir vraiment nombreuses. J'en étais à au moins une par semaine, souvent en pleine journée. Personne ne savait ce que j'avais. Pour certains, de plus en plus nombreux, je simulais. Je voyais un psychiatre une fois par semaine. Mes parents étaient paniqués. Manifestement, pour eux, quelle que fût la cause de mon mal, physique ou psychologique, mes jours étaient en danger.
Leur couple s'en ressentait, vacillait sous la pression. Et cela me déstabilisait encore plus.

Une nuit, je fermais les yeux en entendant les bruits de la télé dans le salon, avec quelques éclats de voix de mes parents qui se disputaient. J'essayais de m'endormir en me concentrant sur la musique, oubliant les voix de plus en plus tendues.
Tout à coup, ils se turent. Je fus si surprise que j'ouvris les yeux. Je n'étais plus dans mon lit. J'étais dans le salon de la maison de Charlène, une fille de ma classe qui ne pouvait pas me supporter. Je regardais la télé, cette émission de variété à la con, quand une main se posa sur mon genou et remonta vers l'intérieur de ma cuisse.
J'étais stupéfaite et voulu me lever en courant et repousser l'importun, le boxer, mais je me tournais vers lui en souriant et il m'embrassa. Sur la bouche. C'était un garçon que je ne connaissais que de loin. Une grande gueule populaire, un « type à problème » coqueluche des filles in et « rebelles » du lycée. Il avait une haleine bizarre, un goût amer dans la bouche, c'était gluant et insupportable, d'autant que je n'avais jamais eu la moindre attirance pour lui.
Sa main se glissa entre mon jean et ma peau, et sa tête se pencha sur le côté de la mienne, sa langue longeant le bord de mon visage. Il s'arrêta au niveau du cou, et aspira goulûment comme un vampire. J'éclatais de rire et le repoussais gentiment. Je me levais et marchais jusque devant un miroir pour regarder le fruit de son baiser.

C'est le visage de Charlène qui se refléta dans le miroir, examinant la tache rouge sur son cou. Elle se retourna de nouveau et je vis son copain vautré avec une bosse sans équivoque à l'entrejambe et un air langoureux de coq arrogant si écœurant que je réussi à quitter la scène pour de bon.
Le lendemain, en arrivant au lycée, j'étais obsédée par cette histoire. Lorsque je vis Charlène avec son foulard, mon cœur s'arrêta une seconde. Mais quand elle le baissa légèrement pour montrer l'ecchymose à sa voisine, j'en ressentis un tel choc que je m'évanouis. Je tombais de ma chaise et tout le monde cru que j'avais encore une crise.

Je ne savais que penser. Je refusais de croire que mes rêves aient quoi que ce soit de réel. Je me renfermais en moi même. Je me cru schizophrène. Je ne mangeais plus, ne dormais plus, n'arrivais à rien. Après avoir redoublé ma seconde et ma première, j'allais rater mon bac et ma vie, songeais-je.

Mes parents se disputaient un soir sur deux. Ils finissaient par croire eux aussi que je simulais les crises et que ce n'était qu'un moyen d'éviter de regarder mon échec scolaire en face. Ma moyenne générale avoisinait les cinq et demi. Je voguais en pleine galère.
Je crois que je devais pleurer environ une heure tous les soirs. Je ne comprenais plus rien aux cours que de toutes façons je ne suivais pas. Je passais de longs moments à imaginer des moyens de mettre fin à mes jours, mais ne les appliquais pas, trop lâche. Mes parents m'obligeaient à rester penchée sur mes cahiers sans quasiment plus de distractions. Six mois de ce régime et j'avais perdu neuf kilos. Je pensais que j'étais folle.

La semaine blanche de révisions arriva. J'essayais de m'y mettre mais il n'y avait rien à faire, il n'était pas possible de rattraper deux ans en une semaine. Je n'en pouvais plus.

Alors, un soir, je me mis à hurler. Il n'y avait personne à la maison. Je hurlais à pleins poumons, comme les femmes qui découvrent un cadavre dans les films à suspense. Je hurlais contre tout. Contre ces foutus rêves que je ne comprenais pas, contre les crises, contre l'incompréhension générale, contre cette femme qui avait secoué son bébé à mort dans un de mes voyages oniriques, contre ces hommes qui ne comprenaient rien et qui voulaient tout, contre mon ignorance, contre ce foutu exam duquel ma vie était sensée dépendre, contre toutes ces notions que je n'aurais jamais dans une semaine.
Je m'arrêtais à bout de souffle, la gorge en feu et complètement aphone. Le programme de chaque matière que je devais réviser était accroché au mur. J'en fis des papillotes. Et je me laissais retomber lourdement sur mon lit, épuisée, et pleine du feu de la révolte, le cœur au bord des lèvres.
J'eu l'impression de tomber dans un puits sans fond. Je ne contrôlais rien et une peur panique me saisit, suivie d'une rage sans borne.
C'en était fini. Je refusais la peur. Je la regarderais en face. Tout à coup, j'eus l'impression de voguer en plein ciel. Les nuages, les étoiles...

Cela me fit penser au dernier cours de sciences physiques, quand le prof nous avait parlé de la naissance des étoiles. Je n'avais pas tout compris, mais l'espace d'un instant, j'avais oublié mes problèmes.
Un sentiment de puissance profond s'éveilla en moi. Mue par ma seule volonté, je filais vers la source du savoir. Tout tourbillonna, et les connaissances affluèrent. Je savais tout, parce que je travaillais sur la naissance des étoiles, je m'en souvenais maintenant. J'avais d'ailleurs un séminaire à présenter la semaine prochaine sur mes dernières recherches. Mais surtout, il ne fallait pas que j'oublie l'anniversaire de ma femme dans trois jours. Ça c'était important. J'espérais qu'elle aimerait mon idée de voyage. J'en frémis d'impatience.

Une minute. Je n'étais pas mariée. Et puis encore moins à une femme, en étant une moi même. J'avais été marié, mais il était mort depuis si longtemps. Alors je m'étais réfugiée dans le travail. J'avais fini par réussir ce que je voulais et participer à la construction du télescope le plus prometteur de son époque.
Grâce à lui, on avait pu comprendre un peu mieux les étoiles, leur naissance et leurs mécanismes. Les merveilleux mécanismes de fusion et de fission nucléaire. La création des atomes...

Je me dégageais d'une secousse de l'esprit de la vieille physicienne, pour filer vers les étoiles elles mêmes. Leur lumière, leur chaleur, ne me blessaient pas. Neutrino parmi les neutrinos, je vis en l'espace d'un battement de cils au cœur du soleil les noyaux d'hydrogène fusionner. J'en étais un. Je compris.
Neutrino. Si l'accélérateur fonctionne convenablement, on en saura enfin un peu plus. Un peu plus. Bon aller, j'analyse encore celui-là et puis je me rentre... Pourvu qu'on puisse le construire ce foutu circulaire... Oui mais les crédits, les crédits sont en baisse! On s'en fout des paperasses! Moi, je ne postulerai jamais pour le poste de directeur du labo, ce que je veux c'est faire de la physique. Quand même, la comparaison du chat, c'était abuser... Ah bon, parce que tu la comprends, toi, la mécanique quantique? Je veux dire, tu la comprends intimement?

Je me ruais d'esprit en esprit à la recherche de ce qui me manquait. C'était le rêve le plus exaltant que j'avais jamais fait. Extatique.

Lorsque je m'éveillais au matin, tout était flou dans mon esprit, et j'avais l'impression d'avoir reçu un coup sur la tête. La journée, je ne fis rien. Je regardais mes livres sans les voir, aveuglée par une migraine d'enfer. L'épreuve était le lendemain, et de toutes façons, je ne savais rien. Je ne voulais qu'une chose : que la douleur s'en aille.
En arrivant dans la salle d'examen, je ne participais pas à la tension générale. J'étais là pour la forme, sans plus. On distribua les copies. Philo. Je grattais ce que je pensais, n'ayant de toutes façons rien à perdre. J'y passais deux heures et demie.
Quand l'épreuve de physique arriva, je su que quelque chose s'était passé. Le sujet était facile. Je n'avais jamais compris les cours, mais le sujet était d'une simplicité enfantine. Des bribes de pensées me revinrent.
Ce fut à ce moment là que je compris vraiment. Je compris que j'avais visité tous ces esprits et acquis leurs connaissances comme si c'étaient les miennes. Je regardais mon voisin de droite. Concentré comme le lait, il avait les sourcils froncés. Je pouvais presque entendre ses pensées. Il se plantait complètement. Comment pouvait-il ne pas voir qu'il avait oublié de prendre en compte la gravité dans son équation? Le stress sans doute.
Le reste des épreuves fut un véritable bonheur. Je ne savais pas tout, mais je n'avais qu'à me concentrer pour avoir la réponse, le plus souvent dans l'esprit du surveillant lui même.

J'ai eu mon bac. Certains penseront que c'était tricher. Je m'en moque. Rien n'a d'importance pour moi. Je n'ai qu'à penser à une chose pour la pénétrer si entièrement que le moindre de ses mécanismes me devient connu. L'esprit des gens n'a pas de barrières pour moi. Leurs réactions, si mystérieuses, je les comprend de l'intérieur. Je vois leurs schémas de pensées, aussi bien que les flux de neurotransmetteurs dans leurs synapses. Je n'ai qu'à aller chercher dans l'esprit d'un neurologue pour avoir les explications de ce que j'observe.
Le plus dur fût de ne pas perdre mon identité. Mais je suis une grande fille, et cela ne me pose plus de problèmes.
Que ceux qui m'accusent de tricher se rassurent, je ne brigue pas les places bien payées ou en plein pouvoir qu'ils convoitent. Je ne désire que comprendre ce que je vois. Une éternité ne sera pas de trop pour explorer l'univers, l'infiniment grand, l'infiniment petit, la vie d'ici et d'ailleurs, son évolution et ses merveilleux secrets.

Pour tout le monde, je suis une étudiante en fac de sciences, mention sciences de la vie et de la terre. Mes parents ont cessé de se faire du souci pour moi. Je ne sais pas s'ils resteront ensemble, mais cela n'a pas d'importance, car je sais désormais qu'ils ne se connaissent pas. Ils demeureront peut-être ensemble par habitude, et je leur souhaite de réussir à cerner quelques unes des circonvolutions de leurs esprits aussi bien que je l'ai fait. Une vie ne sera pas de trop.

Je pourrais faire une carrière brillante, mais cela ne m'intéresse pas. Je n'ai plus besoin de vous, les humains, pour vivre. Mes questions et mes explorations me suffisent. Je peux exploser en des milliards de particules pour voyager avec le vent et souffler dans vos pensées. Je peux devenir la plante que j'observe et passer une éternité sous la forme d'une molécule de glucose. Je peux être le vent du nord et m'engouffrer dans vos manteaux. Je peux devenir un photon et mettre huit minutes à revenir du soleil à la terre.
Ou suivre mes pensées à l'autre bout de la galaxie en un quantum de temps. J'ai le don d'ubiquité. Les pouvoirs d'un ange. D'un ange sans divinité.