« Je ne vous crains pas, capitaine »
La jeune femme le regarda, pensive. Elle admirait beaucoup ce capitaine aux airs graves et confiants, mais en même temps mêlés d’une certaine tristesse lointaine, voire plusieurs. Ses yeux et son visage semblaient avoir vécu déjà énormément de choses tragiques, comme si cela faisait des millénaires qu’il vivait. Pourtant il ne semblait pas avoir plus de trente ans.
- Et vous, capitaine ? Vous avez de la famille ?
Gabriel releva des yeux étranges, comme si cette question lui semblait sans aucun sens.
- Non, répondit-il sombrement. J’ai toujours vécu seul.
- Mais vous aviez quand même des gens qui vous ont élevé, non ?
Il fronça les sourcils, le regard dans le vague.
- Je ne sais pas. Je ne sais plus ! Je n’ai même pas souvenir de mon enfance. Je ne me souviens que de m’être réveillé sur les escaliers de la basilique-cathédrale Saint-Jean-de-Latran, dans le domaine de Latran à Rome, il y a de cela une trentaine d’années.
Incrédule, Madalina écarquilla les yeux.
- Vous étiez très jeune, alors ? demanda-t-elle. Je croyais que vous ne vous souveniez plus du tout de votre enfance ?
- Justement ! Je suis arrivé au Latran 1 tel que vous me voyez. Et je ne me souviens de rien de ma vie avant cela à part quelques souvenirs vagues.
- Lesquels ?
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1 À cette époque, le Latran fut un palais de Rome, résidence des papes. Il a été reconstruit au XVIe siècle par D. Fontana et appartient toujours à l’État pontifical ; la basilique Saint-Jean-de-Latran (cathédrale de Rome), près du palais, fut fondée par Constantin et a été plusieurs fois rebâtie. Dans les années 1512 à 1517, la Cité du Vatican fut ainsi construite.
Gabriel la regarda avec une certaine panique.
- Je préfère ne pas en parler, vous me prendriez pour fou. Parlons d’autre chose, s’il vous plaît. Il y a quelqu’un dans votre vie ?
Elle secoua frénétiquement la tête, presque honteuse.
- Non. Je n’ai pas trouvé la perle rare. Et vous ?
- Non. Je n’ai pas beaucoup de temps à consacrer aux femmes, hélas. Et puis, si j’en avais une, je ne pourrais pas me permettre de l’impliquer dans la vue des horreurs de la guerre. Il y a trop de choses à devenir fou avec ça. Comme lorsqu’on ramène les blessés ou les morts au château : on entend hurler de plusieurs souffrances différentes. Ce n’est pas une vie convenable pour une femme.
D’un regard triste que Van Helsinius ne comprit pas, Madalina baissa les yeux.
- Dommage, dit-elle comme si cela avait été pour elle.
- Pardon ?
- Oh, rien ! C’est dommage pour vous d’avoir décidé ainsi le célibat à cause de toutes ces horreurs.
- Mais c’est mieux.
- Je comprends.
Elle se leva et regarda à l’intérieur du pichet maintenant vide.
- Vous désirez encore un peu de vin ?
- Non, merci.
Je crois que je vais rentrer au château. On doit sûrement m’attendre.
- Très bien. Revenez quand vous voulez.
Gabriel se leva pour sortir quelques pièces d’argent de sa bourse. Madalina stoppa son geste en posant sa main sur la sienne.
- Non ! Laissez. Je vous l’offre.
Presque d’un air amusé, il lui sourit gentiment.
- Merci, dit-il. Au revoir.
Puis il sortit de la taverne avec un dernier regard sur la jeune femme, qui resta plantée là comme un piquet à le voir s’en aller avec un certain regret.
- Au revoir, dit-elle à la porte qui venait de se refermer.
Gabriel sortit dans la nuit fraîche et claire. Le silence s’était à nouveau emparé du village, hormis les rires des ivrognes dans la taverne. Il se mit à déambuler sans but dans les rues, complètement préoccupé par plusieurs choses. Arrivant sur la place, il s’assied sur le bord de la fontaine et leva les yeux vers le ciel aux étoiles multiples. Il n’ignorait pas pourquoi, mais à chaque fois qu’il levait son regard là-haut il sentait comme une certaine présence l’observer de loin, de très loin, mais en même temps si proche. Certes, il croyait en Dieu, mais savait que cette croyance était autrement, comme s’il en faisait lui-même partie, de son histoire, depuis très longtemps. Et il s’était toujours senti si différent. Et c’était ainsi, il le savait.
Contrairement aux gens qui l’entouraient, il ne vieillissait pas, ne montrait aucun signe d’âge, voire aucune ride. Il voyait son roi vieillir sans que celui-ci ne fasse de remarque sur l’éternelle jeunesse de son capitaine. Les autres habitants du château ou ses soldats mouraient, hélas, suite aux conséquences de la guerre, que ce soit par les batailles, par la peste ou le choléra. Donc, ils ne le voyaient pas non plus vieillir et lui-même n’avait pas le temps de les voir vraiment prendre de l’âge.
Pour les maladies, il avait beau soigner ces malades, les toucher, mais jamais il ne fut infecté par aucune d’elles, voire d’autres, pourtant mortelles. De plus, son savoir en médecine en épatait plus d’un. Des médecines dont personne n’avait jamais entendues parler, mais non moins efficaces. Depuis que Gabriel avait rejoint les rangs de l’armée, la peste et le choléra ne faisaient pas vieux dans les rues, sauf peut-être pour quelques malheureux vieillards.
Et par un certain autre miracle, Gabriel n’avait jamais souffert des graves blessures qu’on lui avait infligées pendant la guerre. Il avait survécu à tout et à n’importe quoi qui aurait pu être réellement mortel pour n’importe quel soldat.
Il se sentait plus complexé que différent.
Il s’allongea doucement sur le bord de la fontaine pour avoir plus d’aise à scruter le ciel à la recherche de cette forte présence invisible. Il resta plusieurs minutes ainsi, jusqu’à ce que ses paupières devinrent lourdes.
Alors que ces dernières se fermèrent, un cavalier au galop passa comme l’éclair juste à côté de lui, ce qui le fit sursauter. Il se redressa vivement et vit le cavalier en question s’éloigner rapidement dans la nuit. Apparemment, d’après sa tunique, c’était l’un des messagers du roi qui l’avait certainement envoyé livrer un message à son fils, Vlad III.
Un vent glacé, sentant la mort, sembla lui parcourir le corps sous cette pensée. Il frissonna et s’en retourna rejoindre son cheval laissé devant la taverne. À quelques rues de celle-ci, des cris et des appels au secours accompagnés de plusieurs rires répugnants lui firent dresser l’oreille. Ça semblait être la voix de Madalina qui poussait ces hurlements.
- Non, laissez-moi ! hurlait-elle.
Van Helsinius courut à toutes jambes vers cette direction et arriva enfin devant la taverne où il vit un spectacle répugnant. L’un de ses propres soldats avait forcé la jeune femme à s’allonger sur le sol et il se positionna immédiatement sur elle d’une façon des plus perverses. Deux autres soldats admiraient le spectacle et semblaient attendre impatiemment la suite en poussant des cris pour encourager leur compagnon. Sous le regard exaspéré de Gabriel, le soldat violent arracha le corset de la jeune femme qui hurlait toujours, après l’avoir tranché d’un coup de lame de sa dague. Voyant la poitrine dénudée de leur victime, les soldats partirent d’un rire répugnant et impatient.
L’homme allongé sur elle allait approcher sa bouche de la ferme poitrine quand un violent coup lui fit voler quelques dents dans une giclée de sang. Il s’affala sur le sol avec des jurons en se tenant le visage.
Les deux autres soldats allaient dégainer leurs épées pour combattre leur adversaire qu’ils ne reconnurent pas sous l’emprise de l’alcool. Et ils en étaient pas moins ralentis et chancelants sous celui-ci. Ce qui fut un point fort pour Gabriel qui les envoya valser sur les pavés par de sérieux coups.
Madalina referma son corset déchiré pour se cacher et vit le capitaine donner une bonne raclée à ses propres hommes qui faiblirent sous les coups et l’abus d’alcool.
- Fichez le camp ! ordonna-t-il. Que je ne vous voie plus rôder autour de cette jeune femme, ou vous aurez affaire à moi ! Et je ne veux plus vous voir dans cette taverne après la tombée de la nuit. Retournez au château, vous êtes de corvée de gardes des blessés pendant une semaine, jour et nuit !
- Oui, capitaine ! fit le violeur avant de se relever péniblement, se tenant de douleur sa bouche ensanglantée.
Les deux autres se mirent à marcher, tout en boitant, vers le château.
Gabriel les regarda s’éloigner dans la nuit puis se tourna vers la jeune femme qui tenait toujours son corset, assise à même le sol, les yeux rougis de larmes.
- Vous allez bien ? demanda-t-il d’un ton inquiet en s’inclinant vers elle.
Elle acquiesça, encore sous le choc. Le capitaine lui offrit sa main pour l’aider à se relever. Se faisant, elle fit tout son possible pour garder son corset refermé sur elle.
- Merci, dit-elle. Je ferai mieux de rentrer, maintenant.
- Laissez-moi vous escorter jusqu’à chez vous. On ne sait jamais qui peut encore rôder dans ces rues en ces temps malsains.
Hésitante, elle finit par accepter.
Ils marchèrent en silence jusqu’à la maison de Madalina qui ouvrit la porte, ce qui la força à desserrer son corset dans son poing. Gabriel put discerner une partie de la chair blanche de la poitrine de la jeune femme qui pénétra dans son logis.
- Merci encore, capitaine.
- Gabriel.
- C’est ça. Bonne nuit !
- Attendez ! Vous n’avez pas l’air dans votre assiette après ce que vous venez de subir. Vous ne désirez pas à ce que je reste un peu, jusqu’à ce que vous vous sentiez mieux ?
Elle le toisa avec un regard paniqué.
- Je ne veux pas vous forcer ! rassura le capitaine en voyant son regard affolé. Libre à vous de décider ce qui est mieux pour vous.
Et sous sa stupéfaction, elle l’invita à entrer. Avec un sourire rassurant, il pénétra à l’intérieur et prit même ses distances pour ne pas l’effrayer.
- Excusez-moi, mais il faut que je me change, dit-elle calmement.
- Bien sûr ! Je resterai ici, et rassurez-vous, je ne vous causerai aucun souci.
Elle le remercia humblement et partit dans sa chambre.
Gabriel resta dans la salle de séjour en y déambulant, allumant les chandelles à l’aide de ses allumettes et observant quelques objets avec curiosité. Quelques minutes se passèrent ainsi jusqu’à ce que la jeune femme sortit de sa chambre, vêtue d’une longue chemise de nuit. Elle avait attaché ses beaux cheveux couleur feuille d’automne à l’aide d’un ruban vert. Quelques mèches rebelles couraient sur son front, ce que Gabriel trouva des plus charmants. La lumière des chandelles rendait son visage encore plus radieux.
- Vous vous sentez mieux ? demanda-t-il anxieusement.
- Oui, ça va, maintenant. Je vous remercie.
Un court instant, leurs regards se croisèrent et restèrent suspendus dans celui de l’autre.
- Bon, interrompit-il. Je vais m’en aller, maintenant. Il faut que je retrouve mes deux bandits et que je les enferme au pain sec et à l’eau pendant au moins deux bonnes semaines. Ce qui devrait leur donner une bonne leçon ! Bonne nuit.
Il s’inclina et se tourna vers la porte quand Madalina lui attrapa la manche.
- Attendez ! Restez encore, s’il vous plaît. Depuis que je vis seule, je suis sans arrêt envahie de crises d’angoisses. C’est à peine si je dors, parfois.
Il la regarda gravement, comme il l’avait toujours fait en la croisant dans le village. Le contact de la main légère tirant sur sa manche et le doux parfum de la jeune femme lui donnaient presque le tournis.
- De quoi avez-vous donc peur, mademoiselle ?
- De la solitude en ces temps de guerre. S’il arrivait quelque chose comme une invasion de l’ennemi, je n’aurai personne pour veiller sur moi. S’il vous plaît, restez ! Au moins cette nuit ; et je vous jure qu’après je vous laisserai tranquille.
Il la scruta longuement, hésitant. On devait l’attendre au château et il ne pouvait pas se permettre ainsi de disparaître pendant la nuit. Mais après réflexion, il se souvint que son roi lui avait donné la permission de se reposer et de prendre du bon temps. Autant rester ici pour rassurer la jeune femme cette nuit, après tout.
- C’est entendu, céda-t-il.
Elle lui fit un beau sourire de soulagement.
- Encore merci, capi… euh… Gabriel !
- Voilà qu’on progresse, dit-il d’un ton amusé.
Elle eut un rire qui vint rebondir contre les murs comme des clochettes, caressant les oreilles de Gabriel qui fut heureux d’entendre autre chose bien plus agréable que des cris de souffrance et d’horreur.
- Et où est-ce que je peux m’installer pour la nuit ?
Madalina se tordit les doigts timidement.
- Eh bien… il n’y a que ma chambre.
Il la regarda, choqué.
- Vous… commença-t-il.
Il balbutia un bon moment, ce qui fit sourire d’amusement son interlocutrice.
- Après ce que vous venez de vivre, est-ce bien raisonnable ? finit-il.
- Je sais que ça peut paraître fou, mais… je ne vous crains pas du tout. Je ne sais pourquoi, mais j’ai une confiance en vous depuis le jour où j’ai croisé votre regard pour la première fois. Je devrais être impressionnée par le capitaine de l’armée royale, mais… il n’en est rien.
Elle finit sa phrase avec un ton neutre.
Il la scruta un bon moment. Il avait beau dire être capitaine à son entourage, mais jamais personne n’avait été impressionné, il est vrai. Pourtant, il étant grand, donnait des airs fiers et faisait son possible pour être assez impressionnable pour donner des ordres à son armée. Mais jamais personne ne montrait d’intimidation à son égard, bien que l’on n’osa aucunement lui manquer de respect, au contraire.
- Bon, dit-il.
Espérons que nous ne serons pas trop serrés.
- Ne vous inquiétez pas pour ça. Mon frère, mon père et moi-même dormions tous dans un très grand lit.
- Je vois ! Alors allons nous coucher, s’il vous plaît, je tombe de fatigue.
Elle l’invita à le suivre dans sa chambre où, en effet, un grand lit les attendait.
- Mettez-vous à l’aise, ne soyez pas timide, dit-elle.
La regardant avec méfiance et suspicion, il retira sa tunique et sa chemise. Il détestait dormir habillé et tant pis pour la fille. Elle pouvait penser ce qu’elle voulait !
Cette dernière le regarda presque hagarde, en faisant le tour du lit. En effet, car le corps de Gabriel ne montrait aucune cicatrice. Malgré le travail qu’il avait et les batailles il devrait en être couvert. Mais rien. Elle le trouva malgré tout très séduisant et robuste. Elle fut impressionnée par ces muscles gonflés jouant sous sa peau.
Il s’assied sur le bord du lit pour retirer ses bottes et Madalina vit la seule cicatrice marquant le corps de l’homme, derrière l’épaule gauche. Ou plutôt une brûlure marquée au fer rouge et dont le signe ne lui était pas inconnu.
Chapitre suivant : Une plaisante compagnie