Parfum de Rêve
Il était une fois, une petite fille orpheline qui rêvait d’être chanteuse. Mais voilà, cette petite fille, qui s’appellait Annabelle, n’avait pas de voix. Et quand je dis pas de voix, je veux dire qu’elle n’en avait pas du tout ! Elle était muette. Elle en rêvait pourtant si fort. Si fort que parfois elle se réveillait assise sur son lit, la bouche grande ouverte comme si elle était en plein concert. Mais jamais aucun son ne sortait de sa bouche. Elle s’entraînait pourtant tous les jours ! Sous la douche, dans le dortoir de l’orphelinat, dans la cour récréation, partout... Mais rien, pas un son. Elle était bien triste notre petite Annabelle. Pourquoi les autres enfants pouvaient ils chanter et pas elle ? Parler pour communiquer, elle pouvait s’en passer. Mais chanter...Elle grandit donc avec ce rêve, cet espoir, cette envie incroyable qu’un jour elle trouverait le moyen de pouvoir chanter elle aussi. Et elle aurait la plus belle, la plus douce, la plus mélodieuse des voix jamais entendu à ce jour. Les années passaient, et Annabelle espérait toujours plus fort. Mais rien. Pas un son, pas une syllabe.
Un jour qu’elle était vraiment désespérée, un jour où elle ne pouvait plus s’arrêter de pleurer tant son coeur la serrait, tant la peine était profonde ; Un jour donc, où la colère due à l’injustice s’empara d’elle, elle se mit à courir. Elle couru longtemps ; presque une heure, à toute jambe. Elle couru si vite qu’elle alla jusque dans la forêt, quelque part où elle n’avait jamais été auparavant. Essoufflée, fatiguée à cause de sa longue et fougeuse course, elle s’effondra au pied d’un arbre. Elle avait du mal à récupérer son souffle, tant son coeur battait vite. Et puis, elle finit par s’assoupir, épuisée.
_Coucou !
Annabelle fit un bon et se réveilla.
Qui m’a parlé ? se dit-elle.
_C’est moi.
Qui moi ? se dit-elle encore.
_Moi, derrière toi !
Elle se retourna brusquement et vit une petite fille qui devait avoir environ cinq ans.
_Tu vas bien ? Lui demanda la petite fille.
Oui, je vais bien, pensa Annabelle. Elle le lui fit comprendre par un geste de la main.
_Tu n’as pas besoin de faire de gestes. Je t’entends parfaitement bien.
_?????, pensa Annabelle.
_Oui je comprends que tu es étonnée. Mais je t’entends pour de vrai tu sais. Et la petite fille se mit à rire.
_Mais comment ? Comment peux-tu m’entendre ? lui demanda Annabelle, par la pensée.
_Parce que je sais écouter. Mais je ne peux pas te répondre encore. Maman dit que je suis trop petite pour ça. Mais je sais déjà écouter les arbres. Et j’apprends avec les animaux. Maman et papa disent que je suis douée.
_Mais qui es-tu ? Qui est ta maman ? Où habites-tu ?, questionna Annabelle.
_De l’autre côté de la forêt. Un petit village que pas beaucoup de gens connaît. Mais ma maman elle dit qu’il ne faut pas s’éloigner du village car de ton côté de la forêt les gens y sont pas gentils. Ils disent qu’ on n’est pas normal. Mais toi je vois bien que tu es pas comme eux.
_Oui, tu as raison, je ne peux pas parler, je n’ai pas de voix, pensa Annabelle, tristement.
_C’est pas vrai ! C’est eux qui ne savent pas écouter voilà tout. Moi je la trouve jolie ta voix. Elle ressemble à celle de ma maman. Et ma maman elle a la plus belle voix de tout le monde entier.
_Mais, attends un peu... se mit à penser Annabelle. Si tu peux entendre ma voix, tu peux m’entendre chanter ?
_Bah oui ! répondit la petite en haussant les épaules.
_Veux tu que je te chante une chanson ?
_Oui, je veux bien.
La petite fille s’assit en tailleur dans les feuilles d’automne et la mousse naissante, ferma les yeux, et écouta Annabelle qui entamait son chant.
Annabelle se concentra très fort. Car il n’est pas facile de chanter sans y mélanger ses pensées !
Beau comme un printemps
Et trouvé dans un champ
On n’ sait de qui il est né
On l’a trouvé seul, dans le blé
Il court plus vite que le vent
Il fait des sauts étonnants
Tous l’appellent « Ailé »
Comme s’il pouvait voler
Il domine la forêt
Il est grand, il est prêt
Il est un Prince
Il sera Roi
Il gagnera le combat
Aujourd hui, c’est le grand jour
Il lui faudra toute sa bravoure
Tous pensent qu’il va gagner
Le beau Cerf, le préféré
Mais il a trop sauté
La fatigue l’a trompée
Un coup de bois au flanc
Et adieu joli printemps
Il dominait la forêt
Il était grand, il était prêt
Il était Prince
Ne sera Roi
Il a perdu le combat
Quand Annabelle rouvrit les yeux à la fin de son chant, elle vit que la petite fille pleurait.
_Mais pourquoi pleures-tu petite fille ?
_Parce...parce...parce que c’est triste !
_Mais ce n’est qu’une chanson !
_Oui...mais, snif ! Oui mais...oui mais tu chantes si bien... qu’on penserait que...c’est vrai...
_Vraiment ? Tu penses que je chante bien ? Pensa Annabelle, enjouée.
_Tu... Tu chantes mieux que maman...ce n’est pas juste !
A ces mots, Annabelle se leva d’un bon !
_Tu le penses vraiment ? « S ‘écria-t-elle ».
_Snif ! Bah oui ! Dit la petite fille en séchant ses larmes de ses mains.
_Mais.. mais...mais c’est merveilleux ! Cela veut dire que je peux chanter alors ! Cela veut dire que quelqu’un peu m’entendre ?
_Euh... bah oui ! Tous ceux qui savent écouter peuvent t’entendre !
_Alors il faut que tu me ramènes dans ton village. Je veux chanter pour tout le monde, je veux que tout le monde puisse m’entendre.
_Je ne sais pas trop, il faut d’abord que je demande la permission à maman. Ce soir si tu veux.
_Tu promets ?
_Oui je promets.
_Alors on se retrouve ici demain vers la même heure d’accord ?
_D’accord. Mais je dois partir maintenant car maman va s’inquiéter. Normalement je n’ai pas trop le droit de venir jusqu’ici et je ne veux pas me faire gronder.
_Va petite va. Quel est ton prénom au fait ?
_Colombine.
_Moi c’est...
_Annabelle, je sais.
_Alors à demain Colombine !
_A demain Madame Annabelle.
Et la petite Colombine disparu entre les branches dénudées des arbres.
Annabelle était aux anges. Elle allait enfin pouvoir réaliser son rêve. Elle allait enfin pouvoir chanter, à sa manière. Elle espérait de tout coeur que la maman de la petite Colombine accepterait qu’une fille de l’autre côté de la forêt vienne dans leur village. Elle courrut aussi vite qu’elle était venue, mais le coeur remplit de joie au lieu de tristesse. Peut-être était ce le début d’une nouvelle vie. Elle se plasait à le croire. Elle retourna à l’orphelinat, le coeur et la tête pleine de chansons gaies. Elle mangea en souriant, se doucha en souriant, se coucha en souriant, rêva en souriant et se réveilla en souriant. Elle avait hate de retourner dans la forêt à la rencontre de sa petite fée Colombine. Elle partit en milieu d’après midi, juste après ses cours à l’école, et trottina à son rendez vous secret. Elle retrouva le même arbre sous lequel elle s’était éfondreé et assoupie la veille. Elle s’y assit, et attendit Colombine qui n’était pas arrivée.
Une heure passa. Toujours pas de Colombine.
Deux heures. Annabelle s’inquiétait un peu.
Trois heures. La nuit commençait déjà à tomber.
Quatre heures. Il faisait nuit, presque trop noir pour distinguer les arbres.
_Mais que se passe t il ? Pourquoi n’est elle pas venue ? se demandait Annabelle.
Elle décida de revenir le lendemain, il faisait déjà bien trop noir et elle aurait du mal à retrouver son chemin. Elle faillit d’ailleurs ne pas le retrouver, mais y parvînt sans trop de soucis.
Le lendemain, Annabelle n’avait pas de cours. Elle décida donc de partir dès le matin pour être sûr de croiser Colombine. Elle demanda à l’une des soeurs de lui prêter un vélo. Et comme Annabelle a toujours eu un comportement exemplaire, la Bonne Soeur accepta sans hésitation, à condition qu’elle ne rentre avant la nuit, pas comme la veille. Annabelle lui promit.
Elle arriva donc à son lieu secret en fin de matinée. Toujours pas de Colombine. Alors Annabelle s’assit de nouveau, ferma les yeux et se mit à penser :
_Mais comment fait elle pour m’entendre ? Est-il possible qu’elle devine à quoi je pense ? Non. Pas après avoir chanté la chanson. Et qu’a-t-elle dit déjà ? Qu’elle pouvait entendre les arbres, et presque les animaux ? Pourrais je aussi apprendre ?
Alors Annabelle se prêta au jeu. De toute façon, elle n’avait rien d’autre à faire en attendant la visite de la petite. Elle ferma les yeux, se concentra très fort, posa la main sur le tronc d’arbre et se mit à chanter la chanson du « Cerf Ailé ». Elle chantait avec tout son coeur, toute son âme. Elle ouvrait même la bouche sans s’en rendre compte, comme si les sons en sortaient réellement.
Soudain, elle sentit quelque chose dans sa paume. Comme un frisson, une vibration, un légé courant électrique. Surprise, elle retira sa main d’un coup, rouvrit les yeux et les leva sur l’arbre. Une douce brise anima ses branches, comme si il parlait lui aussi, comme si il essayait de lui dire quelque chose. Elle hésita, puis finit par remettre sa main sur le tronc. Rien. La sensation, la vibration avait disparue. Elle referma les yeux, retrouva sa concentration, et entama un chant différent, un plus gai cette fois ci :
Moi, c’est quand il pleut
Que je suis le plus heureux
J’aime quand les goutellettes
Dégouillent dans mes chaussettes
Moi, c’est quand l’ciel est bleu
Que j’suis l’plus malheureux
La chaleur sèche mes chaussettes
Et mes pieds font plus tempette.
Ah, ah, ah c’est bien marrant
Quand ya d’la pluie et du vent
Ohohoh, c’est pas rigolo
Quand ya l’soleil et qui fait chaud…
Hihihi ! Elle se mit à rire. Un chatouillement à présent. Un chatouillement au creux de la main qui remontait jusque dans les doigts. Alors, inconsciemment, Annabelle continua sa chanson et posa son visage contre le tronc de l’arbre. Chatouillis, picotements, gratouilles... C’était dans tout son corps que l’agréable sensation se propageait.
Elle chanta alors toute la journée, les mains collées à l’arbre, tantôt le visage, le dos. Elle ne vît pas le temps passer, elle en oublia la nuit tombante et son amie Colombine.
Elle rentra malgré tout à temps pour le souper. La bonne soeur la regarda du coin de l’oeil quand elle lui rendit le vélo, en pensant « juste, juste ! ». Elle ne parla pas, mais Annabelle l’entendit. Elle savait écouter à présent. Elle savait écouter les arbres, et elle allait apprendre à écouter les animaux.
Elle ne revît jamais Colombine. Elle commençait même à se demander si elle n’avait pas rêvé. Peut importe le mystère, une nouvelle vie commençait pour Annabelle, qui désormais pouvait chanter, même si son public était un peu particulier. Un public particulier, pour une chanteuse particulière !
¬¬¬
Je m’appelle Annabelle, je suis muette, j’ai 36 ans, et je voudrais être chanteuse. Aujourd’hui, je ne peux toujours pas chanter, sauf à moi même. Mais j’ai découvert mieux : Je peux parler, je peux écrire, je peux faire rêver...
En fait, je suis comme une bouteille de parfum. Je vaporise, je vous ennivre. Je vous fais voyager partout et vous accompagne tout le long de votre vie. Je vous envoute par l’odeur subtile de mon nectar délicat qui vous rappelle tant de jolies choses. Un « pchitttt », et la magie opère... vous vous souvenez de tout. Comme un livre de Perrault que l’ont ouvre à nouveau, comme un gâteau cuisiné par sa grand-mère que l’ont fait découvrir à son tour à ses enfants, comme une maison de campagne où l’on a passé toutes ses vacances, comme un album de famille que l’ont feuillette à l’automne de notre vie ; Je suis tout cela: Le parfum de notre jeunesse à toutes. Car même si nous sommes toutes différentes nous sommes aussi toutes identiques à la fois ! Toutes des femmes, et à chacun son objet.