DEMOTIER - Graimet vieillit mal, par Démotég@rp - texte intégral

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Graimet vieillit mal, par Démotég@rp

Par DEMOTIER

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Table des matières
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Chapitre treize et les gants

Le rappel de l’hypothétique signification des trois points, donnée par Woërms la veille, avait travaillé le subconscient de Graimet. Tournant à plein régime, son cerveau, encombré de pensées obsessionnelles, l’avait empêché de trouver le sommeil durant une grande partie de la nuit. Louise, alertée du mauvais repos de son mari par ses incessants changements de position dans le lit, le laissa dormir sur le matin. C’est donc vers neuf heures que le grand homme refit surface. Enfin. En sursaut. En retard. En colère.
 
Sitôt arrivé au Quai, le commissaire intima à ses deux principaux collaborateurs de le rejoindre dans son bureau.
 
Le café et les deux croissants commandés, en passant, au bistrot habituel lui furent livrés alors que les mulets s’installaient. Avant d’attaquer son petit déjeuner, le Commissaire demanda :
« Rien de neuf cette nuit ? François est toujours dehors ? Pas de nouvelle agression ?
 
-- Rien aux dernières infos…
 
-- Vous craignez encore un nouveau crime, Patron ? continua Février.
 
-- Je ne sais pas, je ne sais plus. Hier, je t’aurais dis oui, mordicus, ce matin, je n’en suis plus si sûr.
 
Lorgnon irrupta sans même frapper à la porte.
« Patron ! Patron ! »
 
Le divisionnaire pivota sur son fauteuil et apostropha l’interrupteur :
 
 
« Qu’est-ce qui t’arrive, Lorgnon ?
 
— Désolé, patron, rougit l’interpellé. C’est urgent.
 
— Je t’écoute !
 
— On a un nouveau meurtre sur les bras. »
 
Février balança un coup de coude dans les côtes à Cotence.
 
« Une femme ? » demanda leur boss.
 
Lorgnon hocha la tête.
 
« Où ? » poursuivit Graimet.
 
Impressionné, visiblement gêné aux entournures, Lorgnon se frotta les yeux puis, face au froncement de sourcil impatient du patron, préféra obtempérer que tempérer :
 
« Rue de la Folie Méricourt.
 
— Qu’est-ce que tu viens de dire ? »
 
Graimet était si blême que les traces de ses gnons de l’avant-veille s’estompaient sous sa pâleur subite. Plus question d’avaler quoi que ce soit. Lorgnon, guère plus coloré, se demandait à quel moment il avait bien pu commettre un impair en passant, et le manquer. Il bredouilla :
 
« Rue…de la Fo..Folie…Méricourt. Pour…pourquoi ? »
 
L’horloge Kronenbourg du bureau marqua dix longs coups en forme de glas, au son si lourd de sens que les policiers en présence en furent impressionnés.
 
 
« Louise… » murmura un Graimet soudain accablé.
 
Lorgnant alentour à la recherche d’un quelconque secours, Lorgnon, en désespoir de cause, se rabattit sur les mulets :
 
« J’ai dit une connerie ?
 
— La rue de la Folie Méricourt fait l’angle avec le boulevard Richard Leblanc, le bleu ! » répondit Cotence d’une voix blanche.
 
Lorgnon parvint enfin à faire la liaison avec…le domicile de Graimet. Contre toute attente, au lieu de s’effondrer, il bomba le torse avec une raideur toute militaire et désigna la porte d’un bras martial :
 
« Ma voiture vous attend, patron. »
***
 
 
 
Les pneus de la Hemi V8 Chrysler crissèrent. L'énorme drache tombée il y a une bonne heure sur Paris ne laissait plus de traces humides que par taches éparses. Une réunion de curieux encerclait l'entrée vétuste de l'arrière cour abandonnée au fond de laquelle le corps avait été découvert. À peine immobilisée, Graimet s’éjecta de l'auto comme de la pâte dentifrice durement pressée d'un tube plein. Mais il s'arrêta net, fit un pas en arrière et s'adossa à la voiture. Il craignait soudain ce qu’il refusait de découvrir. D’un signe du menton, le boss intima l’ordre à ses subalternes d’y aller en éclaireurs. Il lui était intolérable de penser à une Louise, allongée, morte, dans un endroit si sordide, près de poubelles renversées, peut-être, elle si coquette, si féminine, si indispensable… Ses subordonnés se précipitèrent et furent engloutis par l'entrée du lieu.
Le temps perdit de sa force, incapable, tout à coup, de mouvoir ses aiguilles d’ordinaire si promptes à s’emballer.
 
 
Graimet avait bien pensé téléphoner ou passer directement chez lui. Mais si un silence pesant avait résonné dans l'appartement, il l'aurait immédiatement interprété comme la preuve irréfutable que Louise était bien la morte, sans pouvoir se raisonner plus avant.
 
Même à ses débuts, Jules Graimet avait toujours su garder la tête froide et sur les épaules, en toutes circonstances. Mais aujourd'hui, alors que des implications sentimentales venaient parasiter la donne, il manquait singulièrement de self control. Son émotion était sur le point de lui bricoler un superbe et fatal infarctus de compétition, Madame le Commissaire fut-elle simplement allée chez le coiffeur. Si ces deux conditions se trouvaient réunies, le bon côté des choses, dans l'absolu, c'est que Louise aurait été bien coiffée pour les funérailles du grand homme. Ce type de détail a aussi son importance.
 
En cet interminable instant minable, tel était le genre de pensées débridées, incontrôlables, engluées de trouille et d'angoisse, qui traversaient la tête du peut-être veuf.
 
Février réapparut. De loin, pour éviter toute ambiguïté, il fit un ample « non » de la tête en en revenant vers son chef.
Quel soulagement ! Tournis intense. Paupières lourdes. Sueur poisseuse dans le dos. Jambes molles. Et grand manque d'air ! Oui, souffle coupé. Uppercut au foie. Le lendemain du direct à l’estomac ressenti lors de la découverte d’Henriette. Deux combats, deux coups bas.
 
 
Son collaborateur arriva à sa hauteur.
 
« Ce n'est pas votre dame, mais c'est quelqu'un qu'on connaît : vous vous souvenez de la jeune femme qui vous a demandé d'intervenir auprès de son jeune fils voyou, avant-hier, au Quai ?
 
— Madame Pivot ? »
 
La mémoire du commissaire était toujours aussi alerte et précise.
 
« C'est ça, Madame Pivot ! »
 
Les deux hommes se rapprochèrent du lieu du drame :
 
« A-t-elle la mar…
 
— Oui, un triangle sanguinolent sur la tempe droite. Sa mort date d'il y a deux à quatre heures, soit entre six et huit ce matin, d'après Woërms.
 
— Il est déjà là, celui-là ?
 
— Il était en mission de renseignements dans le commissariat d’arrondissement au moment où l'alerte a été lancée. Il a suivi les premiers secours.
 
— C'est franchement troublant, cette histoire !
 
— La présence du légiste ?
 
— Aussi, mais pas seulement. J'ai peur qu'on ne remonte rien de bon de ces drames, mon garçon !
 
— Qu'est-ce que vous voulez dire ?
 
 
— Je veux dire que c'est trouble. Si on gratte un peu, ça ne sent pas bon. On tombera de haut, quelle que soit l’identité de l’assassin.
 
 
— Expliquez-vous !
 
— Par n’importe quel bout que tu prennes l'affaire, et à condition de rester un tantinet logique, tu ne peux conclure autrement : un de nos collègues est obligatoirement impliqué dans l’affaire. »
 
L'adjoint écarquilla les yeux, s'arrêta, et regarda son patron rejoindre feu Madame Pivot.
 
Février se rendit alors à l'évidence : Graimet vieillissait très très mal.
 
***
 
 
 
Sur le lieu du crime, au fond de la cour, un peu à l'écart, Février et Cotence semblaient manigancer.
 
« Je crois que le Patron a de grosses absences. Si tu avais entendu ce qu'il vient de me balancer !
 
— Qu'est-ce qu'il a dit ?
 
— C'est énorme : il s'est mis dans la tête que les crimes ne peuvent avoir été commis que par un gars de la grande maison.
 
— Quoi ? Il a dit ça ?
 
— Enfin, pas tout à fait comme ça, mais il a laissé planer le doute qu'un flic était complice ou compromis dans ces affaires.
 
— Bah ! Faut pas faire attention ! Il a reçu une telle secousse émotionnelle, que ça a dû le déphaser. On le serait à moins, non ?
 
 
-- Le pire, c'est qu'il n'ajoute rien, il n'argumente pas. C'est presque gratuit. Comme lorsqu’il nous balance une de ses intuitions. Tiens, exactement ce que faisait la mère de mon père, à la fin de sa vie, qui nous demandait si sa grand-mère, morte depuis plus de trente ans, allait bientôt rentrer du marché. Déconnecté de la réalité, si tu vois ce que je veux dire…
 
— Depuis le temps, j'ai quand même pu constater que la plupart de ses impressions instinctives s'avèrent fondées. Il balance rarement des trucs en l'air, sauf quand ça peut lui servir à confondre quelqu'un. En général, tout reprend un équilibre évident à un moment ou à un autre.
 
— J'espère que tu te trompes, et que sa remarque est sans fondement ! Sinon, ça promet !
 
— Te frappe pas, il est peut-être simplement tout tourneboulé par sa trouille de tout à l'heure. C'est qu'il avait l'air remué, le bonhomme. Jamais vu comme ça. Si quelqu’un a cherché à lui foutre la frousse aux trousses, c'est réussi. »
 
Les deux hommes se retournèrent, contournèrent une flaque et rejoignirent le groupe de policiers en action. L’atmosphère pourrie qui entourait cette affaire n’était pas due qu’aux effluves des différents détritus mouillés jalonnant cet espace déjà souillé, qui ne manquerait pas de devenir une décharge pas publique du tout. Jusqu’à ce qu’on le rase pour reconstruire, en pire.
 
 
Parvenus à trois ou quatre mètres de l’allongée, Cotence arrêta Février dans son élan, d’un bras en travers de sa poitrine.
 
 
L'ancien du service se baissa et ramassa, à cinquante centimètres de la chaussure de son collègue, un objet cylindrique. Il le porta devant ses yeux.
 
« C’est pas vrai ! Regarde ça, un peu !
 
-- Quoi ? Ce morceau de bouchon ?
 
-- C’est pas le liège qui est intéressant : t’as vu les pointes qui en sortent, ici ? Quelle figure elles dessinent, d'après toi ?
 
— Merde ! Commissaire ! Regardez ce qu'a trouvé Cotence ! Un poinçon ! »
 
L’interpellé et Woërms, qui discutaient, se retournèrent dans le même temps.
 
« Mais qu'est-ce que vous faites, malheureux ! Vous ne portez pas de gants ! reprocha instantanément le légiste en s'emparant de la pièce à conviction.
 
— Mais toi non plus, t’en as pas ! Mais qui m'a foutu une équipe pareille ! Soixante-dix ans de carrière à eux deux et on dirait des bleus !
 
— Oh, mince ! Excuse-moi, Jules ! En réaction à une bêtise, j'en commets une autre. Impardonnable !
 
— Et moi, j'y ai pas pensé, patron. Ça s'est passé en pas une seconde. Je vois ce truc. Inconsciemment, ça déclenche une réaction, un réflexe dans ma tête plus qu'une réflexion ! Je stoppe Février qui allait marcher dessus, et je le ramasse. Et puis, j'étais pas sûr, seulement intrigué.
J'ai réalisé qu'en le voyant de près. Mais je l'avais déjà en main. Vous pensez bien que si j'avais su…
 
 
— Bon, c'est fait, de toute façon, bougonna Graimet.
 
— En somme, ils n'ont fait que de l'empreinter… » tenta de plaisanter Février.
 
Graimet bloqua sa mâchoire hargneusement et balaya les flics de son regard. Après quatre secondes démesurément longues, il eut cette phrase qui fit très mal aux trois incriminés :
 
« Vous vieillissez mal, les gars !
 
— Ça ne peut pas être l'arme du crime ! On ne tue pas avec un bouchon, enfin, Jules ! A voir la pauvrette allongée à côté, on comprend immédiatement que c'est avec un objet plus lourd, qu'on peut mieux assurer en main, qu'elle a été frappée ! essaya de se rattraper le médecin.
 
— Tu as raison, mais tu comprendras qu'il est troublant, cet « outil » artisanal, ici.
 
— Mais à quoi il peut bien servir ?
 
— J'en sais rien ! Je ne sais même pas si c'est à l'assassin, s'il l'a perdu ou s'il l'a laissé tomber exprès dans l'espoir qu'on le retrouve !
 
— Tu crois qu'il cherche à te provoquer ?
 
— Qu’il cherche ce qu’il veut ! De toute façon, moi, je le trouverai, lui ! Cotence ! Mets cet objet dans un sachet et amènes-le immédiatement aux gars du labo ! Et n’oublie pas de leur préciser qu’ils retrouveront vos traces de doigts dessus.
 
 
— On a les gars du labo sur place, Patron…
 
— Je sais ! Mais tu leur livres au Quai, on gagnera du temps. Les journalistes nous tomberont dessus avant pas longtemps, on n'a pas une seconde à perdre !
 
— étonnant qu’ils ne soient pas encore là, d’ailleurs…ponctua Woërms.
 
— Pourquoi ? Tu regrettes qu'il n'y ait eu personne pour immortaliser le moment où tu prenais l'affaire et une pièce à conviction à pleine main ?
 
— Je savais que j'en réentendrais parler.
 
— Et rassure-toi : c'est pas fini !
 
— Vous ne profitez pas d'être dans le quartier pour aller dire un petit bonjour à votre dame, Patron ? proposa Cotence en emballant l'objet.
 
— On a vraiment autre chose à faire, tu ne crois pas ? Allez, file ! »
 
***
 
 
 
Février frappa à la porte du bureau du Divisionnaire.
 
« Entre !
 
— Patron, on a reçu les résultats du labo pour l'examen du bouchon.
-- Enfin ! Ils y ont mis le temps ! Je les attends depuis le début de l’après-midi
 
-- Ça ne leur a pas été si évident que cela, vous allez voir. Mais je commence par le commencement et je finirai par la fin : aucune autre empreinte que celles laissées par les collègues.
 »
 
 
Il tendit le sachet à Graimet qui inspecta l'objet, puis le rempaqueta avant de le poser sur son bureau, au-dessus d'un autre sac en papier du même type.
 
« Rien sur la provenance du bouchon ou des aiguilles ?
 
— Des produits de consommation courante que n’importe qui peut trouver n’importe où. Par contre, un truc intéressant…
— Faut que je devine ?
 
— Ils ont décelé du sang séché.
 
— De qui ?
 
— Impossible à dire ! Pas assez de traces, le bouchon a été nettoyé. Mais c'est pas le plus intrigant, et c’est là que le boulot d’investigation des gars du labo s’est compliqué ! »
 
Fixant son mulet droit dans les yeux, Graimet fit mine de mettre la main sous son aisselle, semblant vouloir sortir son flingue. Février eut un sourire :
 
« Excusez-moi, c'est plus fort que moi, faut que je me fasse désirer. Donc, le plus incroyable, c'est qu'on n’aurait certainement pas pu en faire quoi que ce soit, de ces résidus sanguins : ils sont là depuis trop longtemps.
— Ça veut dire quoi, « trop longtemps » ?
 
— Plus ou moins vingt ans !
 
— Oh, que c'est intéressant ! Bon travail, garçon ! Tu lambines pour le sortir, mais ce que tu racontes est de première !
 
 
— Merci, Commissaire, rosit Février.
 
— Il est 5h10. Dans une heure, réunion dans mon bureau avec tout le monde : tu invites Woërms, en tant que chef du labo - j’ai déjeuné avec lui, ce midi. Je sais qu’il fait des fouilles aux archives jusqu'à au moins 6h - et les gars du service. Je n’ai pas besoin de l'assassin de la petite bonne, ni celui du double meurtre. Et c’est encore heureux, car on ne l’a toujours pas retrouvé, le François. En passant, apprends qu’on s’en prend plein la tête, avec cette couillonnade. On le qualifie maintenant de « Mythe errant », le François, du nom de l’ancien ministre au Conseil de l’Europe. On n’a pas fini d’en entendre, avec cette histoire !
 
-- J’ai rien compris à votre histoire de « mis tes rangs », Patron !
 
-- T’inquiète ! Mais tiens-moi sous la main le jeune Bernard Pivot, au cas où j'ai à lui parler.
 
— On a dû l’interner à Ste Anne après qu’il ait appris la mort de sa mère. »
 
Les yeux du jeune policier tombèrent sur le cadavre de la bouteille de Grande Chartreuse 1928. Graimet s'était sacrément plongé sur le passé.
 
« Bon, ben tu le laisses tranquille, évidemment. Pour le reste, six heures et quart, ici !
 
— Je vous mitonne ça aux petits oignons !
 
 
— Mais n'oublie jamais ces proverbes russes : "Si tu n'allumes pas le bois, il ne brûlera pas'', et surtout l'excellent "Où va l'aiguille, le fil suit. '' »
 
Pauvre, pauvre chef ! s'apitoya Février en quittant la pièce.
 
***
 

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