Chapter twelve
Vendredi 2 octobre 1931Je me dois d'être franc avec moi-même : impossible, depuis la Sénonaise[1], d’invoquer l'attrait irrésistible du sang, du meurtre, le besoin d'une montée d'adrénaline provoquée par l'excitation de l'instant. Non. Foin de cela. J'ai envie de tuer, je ne le nie pas, mais pas par appât ras : pour l'apparat, la fanfaronnade et le panache. Par pur défi envers la police.
J'ai pris la décision de ne plus me cacher derrière un paravent susceptible de masquer mon forfait, cette fois-ci. Je braverai mes collègues, m’exposerai à une enquête dirigée vers mon crime, qui ne soit pas délayée dans le magma quasi inextricable d'une catastrophe d'ampleur. Je provoquerai leur sagacité, les contrerai sur leur terrain, qui est en même temps le mien, leur montrerai que je suis plus fort qu'eux, bien plus malin, plus ingénieux, comme je l'ai toujours été. N'oublions pas que j'ai plus de dix réalisations à mon actif sans que l'amorce d'une menace de soupçon ne plane sur ma tête ! Si ça n’est pas une preuve…
Je caméléonne mes suppliciées sur des fonds d'apocalypse. Je suis un génie ! Le génie du XXème siècle de la non dissimilation de dissimulations[2]… Mais reste le seul à le savoir. A triompher sans péril, je vaincs sans gloire. Rien de plus frustrant. J'ai donc décidé de m'ouvrir à la compétition contre les limiers de notre marée chaussée nationale, de tester leur perce-pic à citer, de les pousser dans leurs derniers épanchements, leur donner des migraines qui leur feront mal au crâne.
Dès que j'aurai deux minutes !
***
Le soleil brille ardemment mais ne parvient pas à réchauffer ce fond d'après-midi dominical. Je suis assis sur un banc du Jardin des Plantes, sur le côté de l'hôtel de Magny, près de la statue d'Eugène Chevreul. Je suis complètement à l'opposé de l'entrée à l'allée majestueuse de ce magnifique endroit. C'est ici que je m’apprête à commettre.
Je corse l'affaire, of course : aucune issue de secours, tout le jardin à traverser, "après", avec ce que cela implique comme risque de signalement détaillé, de description de silhouette de la part de témoins éventuels. Mes chers collègues se la joueraient sur le velours d’un billard duveteux pour coincer ou mieux cerner l'agresseur, si je n'étais pas leur adversaire, dans ce jeu. Mais là, ils en perdront la boule autant qu’ils les auront !
Déjà quatre heures que je suis là. J'ai pris soin de me munir d'un livre alibi, d'un texte prétexte. Le premier roman de Georges Simenon, "Pietr le Léton" qui, pour être intéressant, n'en est pas moins fantaisiste. J'admets que le ton est nouveau. Ça peut marcher, si l'auteur est encore inspiré, à l'avenir.
En tout cas, il en est passé, des couples, des familles, des hommes ou des femmes seules. Sans que l’ombre d’une occasion rêvée ne se profile. La plupart du temps, j'ai joué à l'homme absorbé par sa lecture, chapeau un peu rabattu, comme pour protéger mes yeux de la luminosité. Ah ! Il en faut, de la ténacité, pour aller au bout de ses démonstrations, quand il fait frais comme ça ! Le jardin fermera dans moins d'une demi-heure.
Déjà, l'obscurité éteint progressivement les rayons d'un soleil de plus en plus pâle. Les promeneurs se font rares, les promeneuses seules bien davantage. Force m’est d’admettre que la confrontation directe avec mes complices de jeu policiers n’aura probablement pas lieu aujourd’hui.Allez, encore un quart d'heure… Mais je ne me fais pas d'illusions, vu l'infime débit prostatique de la fréquentation dans ce coin reculé du parc… Tiens, à propos, en parlant de cela, faudrait que je me soulage un peu. Tant qu'à faire, autant pisser derrière la haie, sur le mur d'enceinte. Ça ne fera de mal à personne et, à moi, du bien. Ce dont. Soudain alertées, mes oreilles décèlent des bruits de pas marqués et cadencés, débouchant de la rue Buffon, sur la gauche. Mes yeux, ne sachant que faire d'autre pendant ce moment d'abandon, balaient les trottoirs de la rue Geoffroy Saint-Hilaire, entre les barreaux des grilles. Et que distinguent-ils enfin, mes noeils, à vingt, vingt-cinq mètres ? Une dame décidée qui avance à grandes enjambées volontaires. C'est elle ! Celle qui m'est promise aujourd'hui. In extremis, juste avant le coup de gong, on peut dire qu’elle tombe à point nommé ! Ce n'est pas cette facilité qui m'a fait sourire. Non. Intérieurement, je n'ai ri que de la fin des mictions[3].
Je vois déjà la scène. J'attends qu'elle passe à ma hauteur et, ni plus tard, ni trop tôt, je vise entre deux barreaux et cogne.
Mes idées se bousculent : est-elle assez proche du mur de clôture ? Apparemment, oui, bien que je ne prenne pas le risque de me pencher davantage pour vérifier plus avant. Horreur : vais-je lui taper le côté droit ? J'ai du mal à maîtriser ma pensée.
Oui, il me semble bien. Elle arrive de ma gauche et se dirige sur la droite. Les conditions sont réunies. De toute façon, je crois que si elle m'avait présenté son profil gauche, elle y aurait eu droit quand même ! Il me faut doser, et pour cela, il suffit d'oser : assez fort pour la rétamer et lui imprégner ma marque, pas trop pour risquer de heurter le barreau en passant. La môme semble aller vite, mais que cette séquence est longue ! La canne, tenue à deux mains et brandie au-dessus de ma tête, me pèse.Cinq mètres.
Encore trois pas.
C'est parti ! Maintenant, ça défile à toute allure, par contre. Touchée ! Petit cri. Effondrement.
Instantanément, trois ou quatre personnes jaillissent de nulle part et se précipitent vers ma victime. Surpris mais pas ralysé, j’entreprends de traverser le jardin au plus tôt, sans me précipiter. Qu'il est long, lui aussi, à tel point que l’envie de courir me taraude, et que j’hallucine, certain que les quelques badauds encore présents me regardent, savent et me mémorisent. Dix mètres encore et je serai dehors ! Des coups de sifflet lointains m'arrivent aux oreilles. Paradoxalement, ils me font retrouver un calme Olympien, un pas cible. Branché sur l’instinct, je réagis, et la décision que je prends m'étonne : plutôt que d'obliquer à droite en sortant, direction gare d'Austerlitz et Boulevard de l'Hôpital, et ainsi m'éloigner du théâtre de mes méfaits, j'opte pour la gauche, la rue Cuvier et le métro Jussieu, distant de moins de cinquante mètres du lieu du crime où un cordon de curieux laisse nettement présager qu'un événement pas catholique vient de se produire.
Des sirènes résonnent déjà, alors que je m'enfonce dans les entrailles du métro, attendre une rame pour pagayer vers d'autres horizons.Je m'assieds sur l'un des sièges le long du quai. Mes collègues flics peuvent s'aligner : toujours pas l'ombre d'un indice derrière moi. Je suis le plus for… Merde ! J'ai paumé mon polar !
***
Faut que je récupère ce livre. Ce n'est pas que je meure d'envie d'en connaître le dénouement, mieux vaut éviter au maximum de laisser traîner ses affaires lorsqu’on a des passe-temps comme le mien.
Remontée expresse à la surface. Retour vers la rue Cuvier. L'obscurité a encore gagné. Les yeux fixés à terre, tel un fox-terrier à la recherche du gibier abattu, je rebrousse le chemin que je viens d'emprunter. Parvenu Quai Saint Bernard, je traverse l'entrée du jardin. Un gardien m’arrête, c’est son but :
« Nous fermons dans cinq minutes, Monsieur, désol…
— J'ai oublié mon livre sur un banc, j'en ai pour deux minutes. » réponds-je en forçant le petit barrage horizontal et dérisoire des bras tendus de ce rondouillard à casquette et galons.
Je me mords les phalangettes de lui avoir dévoilé l'objet exact de ma recherche. Si les policiers retrouvent le bouquin et qu'ils interrogent ensuite ce surveillant de parc… Faudrait bien sûr qu'un témoin ait vu d'où le coup mortel est parti. Enormément de choses à relier les unes aux autres, beaucoup trop pour eux.
Il n’empêche : je viens de commettre mon premier faux-pas, une entorse à ma volonté de n’offrir aucune prise… Et ça, faut pas !Je longe les allées avec la vélocité d'un truc qui va vite. Dans ma précipitation et le clair-obscur des frondaisons, je pose mon pied en porte-à-faux sur une bordure en bois. Je me ramasse le portrait dans l'herbe. Deuxième faux-pas. Qui confirme l’adage "jamais d'œufs sans toi". Une fois de plus, dans des conditions extrêmement tendues, me relevant d'une situation grotesque, je réussis à me faire sourire, malgré la tension du moment.
Je m'époussète vaguement la gabardine, devant et derrière. Au niveau de mes fesses, une souillure mouillée est constellée de grains. Je ramène ma main devant mes yeux et découvre que j'ai dû m'étaler sur une tomate trop mure. Moi qui ne tiens pas à me faire remarquer… Heureusement, la nuit toutes les taches sont grises.
Bien sûr, j'arpente exactement le même chemin que tout à l'heure, quand je suis parti, mais à rebrousse poil. Revoilà le banc. Rien dessus. Je m'approche prudemment de l'endroit où j'ai cogné. Un brouhaha me parvient. Je n'ose avancer davantage, de peur de me faire remarquer. Courbé, les yeux écarquillés, je scrute le recoin où j'ai attendu ma victime. Rien ! Rien ! Rien ! Quelqu'un aura déjà embarqué mon livre. Ce n'est pas si grave, quand on y réfléchit. Il s'est comme qui dirait fondu dans la nature, avec son nouveau propriétaire. Qui irait faire le rapprochement entre un polar oublié sur un banc et une agression dans la rue d'à côté ?
Léger comme une demi-balle de ping-pong ballottée par une mer déchaînée (je n'ai aucune image plus légère en stock), je m'en retourne prestement vers la bouche de Métro. Au passage, je note toujours une grande agitation dans la zone où est allongée ma souffre-douleuse. Oserai-je y faire un crochet pour jeter un œil et défier un peu plus l'autorité ? Je n'ai même pas fini de me poser la question : je m'aperçois que j'ai déjà passé l'embranchement qui mène à la station Jussieu. Je continue vers la rue Geoffroy Saint-Hilaire. Un épais collier composé de quatre rangées de curieux - le strass - plus une de flics - les perles - me sépare de l'allongée secourue par un étalage de bons samaritains.
Un gros pingouin à moustaches en peau de sardine semble inspecter les lieux.
À tout coup, une huile, mais qui m'est inconnue. Rien que l'apparence de ce ponte est marrante. C'est une sorte de boule, courte sur patte, tirée à quatre épingles, en costume trois pièces, chemise amidonnée, cheveux et moustache plaqués et gominés à outrance. Il a les lèvres pincées. Des yeux très foncés et des lorgnons accentuent le côté cerné et coincé du personnage. Il termine l'examen des parages. Puis sort une cigarette d'un boîtier extra-plat, un briquet, met sa main gauche en protection de la brise en un flamand la mèche, et embrase son tabac. Désormais, il attend en s'écartant quelque peu, l'air ailleurs et hautain. Il poireaute et recule.[4]
***
Métropolitain, station debout. Peu de sièges sont encore libres, mais celui sur lequel j'étais assis tout à l'heure l'est toujours. Et il y a de quoi ! Coincée entre mon strapontin et le mur, que découvré-je ? Non pas le bouquin perdu, mais une tomate mure éclatée, que j’ai sans doute sans doute écrasée lors de ma première venue.
***
J’ai acheté le journal du jour, me retenant de le dévorer sur place. Je tenais à le déguster chez moi, calmement, voluptueusement. Je m'installe dans mon fauteuil. Coup d'œil sur la première page.
Pas d'article.
Je suis décidément très gourmand : imaginer que ma première incartade meurtrière officielle me vaudrait la Une est un peu présomptueux, non ?
Rien en deuxième page non plus.
Ah ! En troisième :
"Étrange attaque rue Geoffroy Saint-Hilaire. Une dame s'est fait agresser alors qu'elle longeait la grille du Jardin des Plantes, frappée à la tête par un objet contondant. L'agresseur, à priori placé de l'autre côté du muret, a fait preuve d'un sang-froid machiavélique et d'une précision chirurgicale. - Excusez-les ! Les journalistes n'ont que trente-six mots dans leur lexique pré établi - La victime a été transportée vers l'hôpital voisin. Malgré un léger enfoncement de la boite crânienne, ses jours ne sont pas en danger."
Les brames en tombent… Décidément, ça ne va vraiment pas fort : les bras m'en tombent. Elle n'est pas morte ? Ah ! Quand les gens n'y mettent pas du leur, il est difficile de prouver que l'on est un des génies du XXème siècle. J'aurais dû me douter qu'en privilégiant la précision, je perdrais en puissance. Enfin, une chose dont je peux être sûr : elle n'a pas pu me voir. Maigre consolation, face à ce coup pour rien. En plus, à patienter si longtemps sur mon banc, je me suis chopé un rhume. Me voilà refroidi une seconde fois.
***
S'il y a une chose que j'abomine, en dehors de l'odeur de cuisson des poireaux, c'est le travail mal fait ou pas fini. Ça m'agace. Pourquoi a-t-elle refusé de rompre complètement à mon coup de pommeau, cette forte tête ?
Voilà dix jours que je me retiens de lui rendre visite à l'hôpital. Aujourd'hui, j'y vais. Je veux simplement la voir, constater les dégâts occasionnés. Rien d'autre que la rencontrer de nouveau, fut-ce fugacement. L'apercevoir par l'entrebâillement de sa porte de chambre me suffirait.
Interdiction formelle. Impossibilité de l'approcher. Même ma « qualité » de flic ne m'ouvrirait pas son antre, si j'essayais d'en user. De toute façon, je n'aurais certainement pas tenté de l'achever, sachant combien je m'exposerais lors d'une agression au sein de ce milieu hospitalier protégé, qui plus est sur une patiente surveillée par les forces de l'ordre.
J'écume ! Une fois de plus, seuls ceux ou celles qui ont un nom peuvent jouir de prérogatives particulières. Et, surtout, oui, surtout, j'enrage, car je l'ai ratée, la rombière !
Je confirme : j'aime les boulots correctement menés à leur terme. Je la tuerai à sa sortie, cette bourgeoise privilégiée. Par contre, je ne peux pas garantir que je la poinçonnerai exactement au même endroit. Mais j'abhorre toujours l'odeur répugnante de cette maudite cuisson de poireaux.[5]
***
[1] Habitante que l'on re Sens à Sens, qui connaît Sens, ville dont la Renée Sens est Sens ascensionnelle
[2] Mon amour, laisse le Larousse tranquille. Avec le « non » devant les consonances, ça veut dire que deux phénomènes identiques et voisins n'ont pas tendance à se différencier. J'aurais pu écrire mimétisme ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Où t'as mis le Larousse ?
[3] Celui-ci est tiré par les poils de la moustache G@rpienne, j'en conviens, mais ça me ferait mal que vous passiez à côté. Quoique, même en prévenant, je ne suis pas sûr qu'il soit déchiffrable !
[4] Je ne m’en lasse pas de celui-là ! J’en suis gaga.
Signé : Christie.
[5] A l’heure qu’il est, et aux dernières nouvelles, G@rpou cherche encore l’astuce de l’odeur des poireaux en début et fin de paragraphe.
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