DEMOTIER - Graimet vieillit mal, par Démotég@rp - texte intégral

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Graimet vieillit mal, par Démotég@rp

Par DEMOTIER

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Table des matières
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On va pas se gêner de bisser le chapitre 11

11bis
 
 
 
Quelque chose clochait.
 
La silhouette du boss paraissait moins grande que d’ordinaire. Tassée…ou voûtée… Février n’aurait su le dire avec précision. Mais quelque chose donnait le bourdon, il en avait la certitude. Sa trompe de flic ne se trompait pas.
 
Un éclair gifla l’obscurité - Bref. Aveuglant. Fulgurant. - Tout le monde sursauta. Sauf Graimet.
 
Menton dans la poitrine, mâchoires verrouillées, poings au fond des poches, il avançait en direction de la presse maintenue à l’écart. Le tonnerre accompagna la scène d’un roulement de tambour, lui conférant un air d’exécution capitale.
 
Février trépignait, incapable de déceler ce qui…
 
* illumination *
 
Le mulet arrêta son chef d’une main sur l’épaule :
 
« Vous la connaissiez, patron. C’est ça ? »
 
Un flash journalistique figea les deux hommes le temps d’un cliché.
 
« Peut-être pas… !
-- J’aurais pourtant juré… »
 
Graimet ignora Février qui réalisa avec un temps de retard l’ambiguïté de la réponse.
 
« Boutez ces journaleux hors de moi ! » tonna le divisionnaire.
 
 
Une bande d’uniformes fondit aussitôt sur la masse de reporters rapporteurs, qui s’indigna : liberté de la presse foulée aux piedsdroit à l’information bafouéméthodes inqualifiables… ça ruait dans les brancards.
 
Écarlate, expirant par les naseaux, le boss aurait volontiers foncé dans le tas si Février, s’interposant, ne l’avait stoppé net.
 
L’orage et le Commissaire éclatèrent.
 
« J’accuse ! » zola Graimet, au comble de la fureur.
 
***
 
 
 
Cotence avait rappliqué ventre à terre pour tenter de calmer le jeu avant qu’on en vienne aux mains : pas question de faire du vilain !
 
« Relax, patron. Après tout, ils ne font que leur sale besogne…
 
-- Toi aussi, mon fils[1] ? déplora Graimet.
 
-- Mais qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qui vous prend, bon sang ?
 
-- J’accuse ces gueux ! Voilà ce qui me prend !
 
-- ça ne vous ressemble pas d’accuser sans…
 
-- Sans preuve ? C’est ça ? Et l’indice capital dont ils se sont emparés, que ces cloportes ont colporté, ça n’est pas une preuve ? »
 
 
Cotence et Février, qui n’avaient encore jamais vu leur boss dans un tel état - impossible à gérer - hésitèrent quant à la conduite à adopter. Temps de latence dont Graimet s’empara :
 
 
« Oui, j’accuse ! retonitrua la célébrité gradée. J’accuse la presse d’avoir assassiné cette jeune femme ! »
 
Lourd et long silence, criblé de gouttes de pluie.
 
Avalement de salive gêné, puis murmures de protestation que Graimet calma aussi sec en grimpant sur un cageot érigé en tribune. Ainsi perché, flirtant avec les 2m d’altitude, il en imposait davantage encore. Ses foudres s’abattirent, bien plus cinglantes que les trombes d’eau auxquelles personne ne prêtait attention.
 
« J’accuse vos gros titres ! J’accuse vos articles, écrits avec le sang de victimes innocentes et composés sur le marbre de leurs tombeaux ! Bande de criminels !
 
-- Jules m’a appelé ? »
 
Sous l’averse, l’œil de Woërms était dans la trombe et regardait Graimet.
 
***
 
 
 
« Ne crois-tu pas qu’il serait plus… sage de mettre les journalistes dans ta poche, plutôt que cette Grande Chartreuse qui en dépasse ? » grinça le légiste tandis que Graimet quittait sa tribune improvisée, non sans un ultime regard assassin en direction des média médusés. « Tu en aurais davantage de pouvoir…
 
 
-- Personne ne t’a sonné, ange élu ! rétorqua le Commissaire. Surtout pas moi. Mais tu tombes à pic… »
 
S’emparant du coude de Woërms, il entraîna ce dernier jusqu’au troisième réverbère. La pluie tricotait un rideau aux mailles si serrées que les deux hommes rencontrèrent des problèmes à se situer par rapport à la victime. Comme dans cette enquête, ne put s’empêcher de noter Graimet.
 
« Ah ! fit Woërms en se frottant les mains à la vue du corps. Encore une ? Le tueur au triangle ?
 
-- Justement, Jules. C’est encore différent.
 
-- Différent, dis-tu ? Pas de marque ? Serait-ce du dégriffé ? »
 
Le Commissaire préféra s’abstenir de relever l’humour noir du ''croque-morts''. Il avait tout sauf envie de rire. Graimet s’agenouilla et désigna la tempe de la jeune femme :
 
« Bien que tout y soit, rien n’est semblable… Ou plus exactement : chaque chose est à sa place… mais comme elle l’est dans le reflet d’un miroir déformant.
 
-- Explique-toi, demanda le légiste avec le ton de celui qui a compris et n’attend qu’une simple confirmation.
 
-- Violent coup à la tempe, triples perforations…
 
-- Mais ? »
 
Graimet baissa la voix :
 
 
« Tu n’as pas encore compris ?
 
-- Si, mais trie !
 
-- Du côté gauche, Jules ! Je suis persuadé qu’on a affaire à un copieur !
 
-- Je prends des photos, j’examine le corps au labo et te ferai parvenir mon rap…
 
-- T’en auras pas besoin. Ta confirmation suffira, je suis sûr de moi. Il me faut juste ton œil d’expert pour me dire s’il existe au moins une similitude avec les blessures des autres victimes. Et je veux tes conclusions maintenant ! »
 
Woërms cligna des paupières :
 
« D’où vient cette hâte, Jules Graimet ? Tu n’agirais pas différemment s’il s’agissait d’un cas personnel…
 
-- Je cherche à savoir si ce crime relève d’un message du tueur qui m’est directement destiné ou si on est dans le domaine de la coïncidence. C’est peut-être un cas personnel. »
 
Les mulets, jusqu’alors occupés à renforcer le cordon de sécurité, se retournèrent comme un seul homme.
 
« Vous la connaissiez ! s’exclama Février. Je le savais !
-- De qui s’agit-il ? » renchérit Cotence.
 
Graimet remonta le col de son pardessus en fin de non recevoir.
 
***
 
 
Woërms avait entamé l’examen du corps avec le soin méticuleux qui le caractérisait. Même s’il sentait l’impatience muette de Graimet peser sur ses épaules, le légiste n’en laissa rien paraître : il prit son temps.
 
 
Pour tromper l’attente et lutter contre l’humidité pénétrante de l’orage qui durait depuis maintenant un bon quart d’heure, le Commissaire avala une longue goulée glougloutante de son élixir cuvée 1928. Ses pupilles clignotèrent l’espace d’un instant - ses couleurs retrouvèrent l’éclat du 9 - il s’ébroua.
 
Apparemment, la pluie et Graimet se calmaient, à présent.
 
« Alors, Jules ? »
 
Woërms tourna la tête :
 
« Lorsque tu étais jeune, tu me semblais davantage doué de patience, Jules…
 
-- J’ai trois meurtres sur les bras. Et même si deux sont élucidés, je sais, je sens qu’il va m’en tomber d’autres sur le dos, en même temps qu’une nuée de journalistes. Inutile de te dire, dans ces conditions, que je joue contre la meute, contre la montre, contre la mort.
 
-- Alors qu’en ce qui me concerne, la mort est mon métier, c’est ça ? Intéressante définition, Jules… »
 
Le regard du légiste se fit songeur.
 
Graimet siffla Jules :
 
« Eh, oh ! Eh, oh ! On revient au boulot ! »
 
 
Woërms tressaillit :
 
« Oui. Bon. Eh bien… tu n’es pas encore bon pour la casse, Jules.
 
-- C'est-à-dire ? fit Graimet qui contenait mal son agacement.
 
-- Pour tes pieds je ne sais pas, mais tu as encore bon œil !
 
-- Abrège les devinettes ou ta bobinette cherra ! Crois-moi !
 
-- Ce que tu peux être amer, Grand !
 
-- Tes conclusions ! »
 
Le légiste regarda son ex-compagnon d’école, puis la défunte, et haussa les épaules : puisqu’il y avait urgence…
 
« Ce n’est pas l’œuvre de ton tueur au triangle… »
 
Le divisionnaire hocha brièvement la tête : ça, il le savait déjà, il aurait fallu être aveugle pour.
 
« Ce n’est qu’une pâle copie… »
 
Graimet était sur le point d’exploser. Que le « croque-morts » utilise autant les points de suspension le portait à ébullition !
 
« Jules Woërms ! J’ai horreur que l’on joue au Mikado™ avec mes nerfs ! »
 
Le secoué soupira mais jugea plus prudent pour son intégrité physique d’en venir aux faits :
 
« Une copie maquillée, Jules.
 
 
-- Mais encore ?
 
-- On a voulu faire croire à un coup du tueur pour dissimuler… un accident. »
 
Trois meurtres et des points communs qui ne coïncidaient pas : autant dire trois pièces de trois puzzles différents. Or Graimet ne supportait pas les jeux de patience.
 
***
 
 
 
Les Jules examinaient à nouveau le corps, comme s’il s’agissait d’une carte d’état major majeure.
 
« Outre le fait, ainsi que tu l’as finement observé, que les marques ne sont pas du bon côté, il y a également ces contusions - ici…puis là…et à la nuque.
 
-- …
 
-- Qui s’avèrent antérieures au coup administré dans l’intention manifeste de nous égarer ! Le sang en a coulé plus abondamment que de la blessure au temporal, post mortem.
 
-- Et le sceau ? Les trois trous rouges ? »
 
Woërms eut un sourire d’autosatisfaction qui confinait à l’orgueil :
 
« C’est assez mal imité, je dois l’admettre : Le diamètre des perforations ne colle pas… De plus, elles ont été faites une à une.
 
-- C’est ce que je me disais : personne ne se balade avec un outil comme celui-là dans la poche !
-- La profondeur même des trous est différente pour chacun d’eux.
-- Autre chose ?
 
 
-- Oh oui ! La marque est triangulaire, mais pas équilatéral. Trois points rosés, apposés à la va-vite, et qui dessinent une figure géométrique quelconque ! Je me demande d’ailleurs si tu l’avais remarquée… Ce qui me conduirait à réviser mon appréciation quant à ton œil, Jules… »
 
Graimet ricana :
 
« Pour ma part, j’aurais tendance à douter de ta mémoire.
 
-- Ne t’inquiète pas pour elle…
 
-- Tu n’as fait que confirmer mes premières observations, poursuivit Graimet. C’est tout ce dont j’avais besoin. Il n’y a donc rien de commun ici avec le reste des homicides ?
 
-- Rien ! Force m’est de m’avouer vaincu. Sacré Jules, va ! Tu sais que tu aurais fait un bon légiste ?
-- Tiens ! Echange de politesses ! Tu me donnes une idée : j’ai mes propres hypothèses, mais à parler franchement, tes déductions m’intéressent, Jules Woërms ! À toi de jouer, je t’écoute… »
 
Le légiste se releva. Lentement. Il se donnait le temps de la réflexion, Graimet le connaissait comme s’il l’avait fait. Aussi ne fut-il pas surpris lorsque Woërms entreprit d’incessants allers-retours tout en exposant son point de vue :
 
« Je dirais que nous sommes en présence…d’un accident…domestique. Dispute conjugale, probablement. Une gifle, un coup de poing, la victime perd pied et heurte l’angle d’un meuble ou quelque chose de similaire - voir la blessure à la nuque. Le coup du lapin, et un pauvre bougre se retrouve avec un cadavre sur le râble, raide.
 
 
-- Puis ? relança Graimet alors que Woërms avait les yeux ailleurs.
 
-- Notre homme panique. On va l’accuser, il ira croupir en prison, refuse ce destin, cherche une solution…Et c’est là que les gros titres lui reviennent à l’esprit - Eureka ! Il empoigne un objet contondant : coup à la tempe. Mais là : problème ! Mais à quoi ressemble la marque du ''tueur au triangle'' ? Qu’à cela ne tienne, même s’il l’ignore, il en bricolera une ; les articles parus dans la presse, pense-t-il, livrent suffisamment de détails. Il les parcourt rapidement. C’est précisément cette précipitation qui lui fera commettre une erreur. Une erreur…de débutant ! Il dispose sa pointe - probablement un clou, vu le diamètre des trous - dans un support quelconque. Puis il poinçonne la tempe de sa compagne. Le trou est joué, il ne lui reste plus qu’à transporter le corps. »
Woërms leva la tête. La pluie avait cessé, l’orage s’éloignait.
 
« Bien vu ! Je vais finir par croire que tu lis en moi, sourit Graimet. Pile poil ce que j’avais imaginé ! Même si je suis dubitatif sur le transport du corps, trop visible et repérable à mon goût, j’estime que tu aurais fait un bon flic, Jules. Je l’ai toujours dit.
-- Je ne suis pas un homme d’action, tu le sais bien.
 
-- Si j’ai bien compris, intervint Février, le coupable, là, ce n’est pas ce qu’on pourrait appeler un intellectuel, n’est-ce pas ?
 
-- Dans l’urgence, n’importe qui peut perdre ses moyens, affirma le Divisionnaire. Pourquoi dis-tu cela, fiston ? »
 
Février désigna le légiste :
 
 
« Parce que la description de M’sieur Worm (Woërms s’abstint de reprendre le mulet, tant il avait l’habitude d’être écorché) m’a fait penser à un manuel…
 
-- Tu ne vas pas recommencer à continuer ? râla Cotence qui dépliait une couverture pour en recouvrir le corps de la victime.
 
-- Nan ! J’ai dit un manuel. Sans majuscule. Un artisan, si tu préfères !
 
-- Ce que je préfèrerais, rétorqua Cotence en fixant Graimet droit dans les yeux, c’est que le patron daigne enfin nous dire qui est cette jeune femme, clairement et sans peut-être, cette fois-ci.
 
-- C’est peut-être notre bonne », fit le Commissaire en arrachant le plaid des mains de son adjoint.
 
***
 
 
 
L’instant qui suivit n’était pas sans présenter certaines similitudes avec L’Angélus de Millet - pour l’ambiance, à tout le moins - exception faite des carreaux aux couleurs criardes décorant la couverture dont Graimet recouvrait celle qui fut peut-être sa bonne.
 
Jeanne… Peut-être
 
La fille de Léon Dument, l’ancien condisciple du Commissaire au Lycée Banville de Moulins, son ami d’enfance…
 
à supposer que Madame Graimet s’en remette, le divisionnaire porterait ce drame en lui… s’il s’agissait bien de sa bonne ! Car il pouvait,
peut-être, tout bonnement s’agir d’Henriette, sa sœur jumelle… Le divisionnaire l’avait croisée, une fois, bras dessus bras dessous avec Jeanne, si semblables qu’il lui avait été impossible de déterminer à qui appartenait quel bras ! Vérifier l’identité s’imposait :
 
 
« A-t-elle un sac à main ? »
 
Sans attendre de réponse, Graimet releva le plaid, vit un petit réticule noir, l’ouvrit, fixa longuement, sans oser y toucher, le porte feuille de la défunte. Il s’arma enfin de courage et s’en empara. Dans la foulée, il arracha la carte d’identité et l’examina. Ses paupières se fermèrent. De soulagement.
 
Henriette …
 
« Un moindre mal... » eut immédiatement honte de penser le Commissaire qui veillait sous la carapace de l’homme. D’où première décision : accorder une semaine de congés payés à Jeanne. En mémoire de sa jumelle. C’était la seule chose qu’il pouvait encore faire pour Henriette…
En dehors de retrouver son tueur.
 
Le boss se redressa puis, regard sombre, d’un geste de la main, ordonna la levée du corps de celle qui venait de prendre, contre son gré, un aller simple pour l’éternité. Il tourna le dos à ceux qui l’emportèrent.
 
« Patron ? »
 
Graimet demeura figé dans la raideur de son pardessus trempé, dégoulinant, glacé.
 
 
« Patron… Désolé de vous interrompre le recueillement, mais on a trouvé quelque chose qui. »
 
 
Le divisionnaire pivota sur lui-même avec une telle rapidité que Février ne put réprimer un sursaut.
 
« Un indice ?
 
-- Possible… »
 
Le mulet hésitait à se montrer trop affirmatif, le patron ne pourrait supporter la moindre fausse piste sans entrer en éruption tant le ''sujet'' lui tenait à cœur. S’armant de courage, Février appela son co-équipier à la rescousse :
 
« Montre-lui, toi, ce qu’il y avait sous le cad…le corps… »
 
De sa main gantée, Cotence exhiba…
 
« Un… ticket de métro ? 
 
-- Usagé, en plus, s’indigna Février. C’est pas avec ça que je vais pouvoir rentrer à la maison, moi ! J’vous l’dit : si les indices ne servent à rien, à quoi bon être flic ?
 
-- Un ticket de métro… répéta Graimet comme s’il cherchait à bien s’imprégner du sens de chaque mot.
 
-- Tout ce qu’il y a de plus banal, mais oblitéré il y a moins d’une heure, en effet, reprit Cotence tandis que Février boudait dans son coin. Sauf que Woërms affirme qu’il appartient à la victime ! Ses tests, bricolés avec les moyens du bord sur les empreintes relevées, sont formels, à ce qu’il dit.
-- Le nom de la station de métro la plus proche ? » coupa un Graimet hypnotisé par le rectangle de carton brandy par son plus ancien adjoint.
 
 
Cotence se gratta le crâne tandis que Février se frottait le menton : ni l’un ni l’autre ne voyaient le rapport avec.
 
« Alors ? s’impatienta le boss.
 
-- Porte des Lilas ! s’écria joyeusement Février avec le sourire d’un vainqueur de jeu radiophonique. Quoiqu’en la circonstance, des chrysanthèmes me paraitraient plus appropriés…
-- Celle-là, lui souffla Cotence, tu aurais pu t’en dispenser. »
Graimet n’avait pas entendu la remarque déplacée.
«  Février, tu viens avec moi. Cotence, tu t’occupes des affaires courantes ici.
-- Vous allez où, vous deux ?
-- Chez Jeanne Dument, ma bonne. Elle habite à deux pâtés de maisons, rue Popimcourt. »
***
C’est l’inspecteur qui tapa à la porte que son chef lui avait désignée. Une dame d’une bonne cinquantaine d’années ouvrit. Elle reconnut instantanément le patron de sa fille.
« Monsieur Graimet ?! Jeanne, Jeanne, c’est le mari de ta patronne ! »
Sûrement commotionnée par cette visite aussi impromptue qu’inhabituelle, la dame n’avait pas invité les deux hommes à entrer. Heureusement, la grosse drache avait cessé. Elle s’évaporait dorénavant des trottoirs et des souvenirs.
« Monsieur Graimet ! Madame a besoin de moi ?
-- Vous permettez que nous entrions ? » demanda Février en avançant.
 
Le Divisionnaire dut prendre son courage à deux mains pour entamer la conversation-interrogatoire.
 
« Jeanne, ma petite Jeanne, j’ai une très mauvaise nouvelle : votre sœur Henriette est morte ! »
Cris de la mère, blocage de la fille. Février alla assister la maman, la fit asseoir. Jeanne restait étonnement maîtresse d’elle-même.
« Que s’est-il passé ?
-- Elle a été frappée à la tête.
(cris de la mère)
-- Volontairement ?
-- Oui !
(la maman pleurait de plus belle)
-- C’est un meurtre ? Qui ?
-- Nous ne savons pas encore, et c’est là que nous avons besoin de vous.
-- Allez-y, posez-moi vos questions.
-- Avait-elle un ami ?
-- Oui, Serge.
-- Ils s’entendaient bien ?
-- C’est un couple compliqué…
-- Des heurts ?
-- Souvent. Et pour des riens. Il boit et c’est un jaloux. Pour vous dire à quel point : on se ressemble tellement toutes les deux, qu’il jalousait même mes "fiancés".
-- Ça veut dire quoi, souvent ?
-- Régulièrement, chaque jour de paye. Quand vous avez chez vous un gars qui, chaque vendredi de gains, se bourre, rentre soul comme passe lacet, vous bat pis que plâtre, vous vous lassez.
-- Il fait quoi dans la vie ?
-- Serge ? Il est poinçonneur. Porte des Lilas.
-- Mince alors ! fit Février. Ça c’est de la déformation professionnelle où je ne m’y connais pas ! »
 
Les deux flics se regardèrent. Fallait-il être plus explicite ? On pouvait facilement imaginer ce qui s’était passé : Henriette a pris sa décision de rompre. Elle a dû rendre visite à son "ami" sur son lieu de travail, publiquement, espérant éviter ainsi une nouvelle rouste. Elle lui avait peut-être annoncé son intention de le quitter, de retourner chez sa mère. Fou de rage il l’a probablement suivie, avec, à la clé, l’abandon de son poste. Elle est sortie de la station de métro pour rejoindre la maison familiale toute proche. Il a pu constater qu’elle mettrait effectivement ses menaces à exécution. Il l’a rattrapée dans un coin isolé. Il l’a tapée, elle sera mal tombée.
 
Et c’est là que ça devient abject : plutôt que de se sauver ou de prendre conscience de son geste, il ne perd pas ses moyens. Il se met même en quête d’une solution pour camoufler son forfait. L’article lu le matin même dans le journal lui revient en mémoire. Il a trouvé la façon d’escamoter son crime.
Donc, les suppositions de Woërms se vérifiaient sur la cause, un peu sur la manière, mais pas sur le lieu. Par contre, le légiste avait vu parfaitement clair quant à la falsification de signature temporale. Le plagiat était en effet très grossier.
A priori, il ne restait plus à Graimet qu’à appréhender l’assassin présumé. Crime que ce dernier paierait cher : si la crise de démence suscitée par la jalousie pouvait s’expliquer, et même se comprendre, la dissimulation en crime et la mutilation aggravaient sérieusement le cas de l’individu. Faux et usage d’infos, cela pouvait coûter cher…
***
 
 
 
 
Puisque, dès qu’arrêté, le coupable de cette sordide affaire de double meurtre avait réussi à s’évader sans grand mal, avec la complicité de la police française elle-même, l’arrestation de l’assassin d’Henriette ne provoqua pas la liesse que le Quai des Orfèvres était en droit d’espérer. Pas de quoi pérorer. Et, avant tout, il fallait veiller à ne pas réitérer une bévue identique, déjà surnommée « coup du père F.R.A.N.ç.O.I.S » par la majorité du personnel du 22.
La sombre présence de Woërms quelque part dans les locaux ne réchauffait en rien l’atmosphère, au contraire.
 
Assis face à leur boss, les adjoints attendaient que ce dernier se livre au traditionnel « point ».
 
En vain.
 
Coudes sur le bureau, menton dans les mains, le divisionnaire demeurait muré dans un mutisme obstiné. Il s’écoula une bonne dizaine de minutes avant que Février, incapable de supporter davantage une telle pesanteur, ne tente de dégripper l’ambiance ambiante, d’une voix qui, pour être portée de bonne volonté, n’en sonnait pas moins faux :
 
« Ce fut rondement mené ! Pas vrai, chef ? »
 
Graimet releva à peine un sourcil bourru :
 
« Nous avons toujours un marqueur et un coupable dans la nature, je tiens à te l’enfoncer dans la tête ! »
 
Que répondre à cela ? Le mulet se perdit en conjectures. Il aurait volontiers offert un pousse-au-crime de derrière les fagots, rapporté de sa campagne natale, capable de réveiller un mort, s’il n’avait craint, une fois encore, de commettre un impair.
 
 
Woërms passa la tête par l’entrebâillement de la porte :
 
« Jules, je peux te parler ? »
 
Haussement d’épaules résigné du Commissaire. Au point où il en était…
 
« Je n’en ai pas la certitude absolue, mais la marque de ton tueur… »
 
Graimet se ready.
 
« Cette disposition en triangle, j’y ai longuement réfléchi, poursuivit le légiste sans quitter son encoignure. Alors tu me connais, j’ai entrepris quelques menues recherches…
 
-- Viens-en au fait, s’il te plait, lâcha le gradé d’une voix dégradée, lasse.
 
-- C’est peut-être sans importance…
 
-- Ne fais pas ta mijaurée, Jules, c’est pas le jour ! Crache le morceau… ! »
 
Le « croque-mort » regarda par-dessus son épaule, s’assurant que personne ne le prendrait en flagrant délit d’incertitude - son métier passant pour être une science exacte, y laisser place au doute revenait, pour lui, à se dévoyer :
« Trois points, à égale distance les uns des autres, un triangle équilatéral… Mort. Aux. Vaches. »
Graimet sursauta.
 
« Personne ne connaît ce tatouage ? s’étonna le légiste. Trois points pour trois mots : Mort. Aux. Vaches.
 
-- La vache ! lâcha Cotence.
 
-- Moi, embraya Février, j’ai jamais pu comprendre qu’on en veuille à cet animal à part. C’est pourtant gentil, une vache ! Pis ça rit tout le temps… ! »
 
Depuis son bureau, Graimet adressa un remerciement muet à son Jules, même si ce qu’il venait de leur révéler ne l’enchantait guère.
 
Mort. Aux. Vaches.
 
Trois points tatoués en triangle : le signe de reconnaissance des anarchistes.
 
Comment Graimet avait-il pu oublier cela ?
 
***
 
[1] Phrase attribuée par erreur à un autre Jules, du quartier Latin.

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