DEMOTIER - Graimet vieillit mal, par Démotég@rp - texte intégral

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Graimet vieillit mal, par Démotég@rp

Par DEMOTIER

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Table des matières
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Premier chapitre 11

Retour à la volière. Les nouvelles vont vite. Au passage du trio, les sourires pour le moins ironiques des collègues parlaient d’eux-mêmes : l'équipe est dépasséetout se joue dans leur dos… l'inefficacité gagne le service de Graimet… Le début de la déchéance en même temps que la fin d'une supériorité incontestable.
 
Février serrait les poings, réfrénant une énorme envie de les balancer à droite, à gauche. « Façon moulin à vent, ou Don Qui Shoote au sang chaud », pensa-t-il.
 
Paradoxalement, ces sarcasmes muets mais O combien perceptibles par la bande des trois, ne semblaient pas le moins du monde affecter le Commissaire, qui n’en faisait pas tout un plat. Lui, se sentait plus que jamais de retour ; authentique ! À tel point qu’il prit une décision on ne peut plus importante : la Grande Chartreuse 1928 serait son élixir de jouvence ! Un sourire d’abbé illuminait ses traits tandis qu’il gagnait son bureau d'un pas d'Empereur romain de retour de conquêtes lointaines, drapé dans une dignité mâtinée de suffisance et nappée d’une fine couche de superbe. Les mulets obliquèrent vers leur bureau, tête basse.
 
Février se pencha vers Cotence :
 
« Quand tu parlais de le cuisiner, j’étais loin d’imaginer que tu comptais le flamber à la Chartreuse !
 
— Calme-toi, partner ! Il m’a plutôt l’air en forme, non ?
 
— M’ouais. À part cette drôle de lueur dans le regard. T’as pas remarqué ?
 
 
— à propos de remarquer : on n’avait jamais fait gaffe, mais tu savais que Graimet était gaucher ?
 
— Quoi ? Faussé ? Le patron
— Meuh non, bougre d’âne ! Gau-cher, pas gau-chis ! T’as bien vu, non ? Tout à l’heure, quand il a ouvert la porte de la brasserie…
— Nan ! Me souviens pas ! En tout cas, je ne sais pas ce qui t’arrive, mon vieux, mais tu m’as l’air sur le point d’être sonné, en ce moment. Tu nous ferais pas un petit surmenage, toi ? »
 
Graimet fit irruption dans la pièce et les invita à le rejoindre. Tandis que les adjoints s’installaient autour du bureau directorial, le boss foirfouilla un long moment dans ses tiroirs. Il avait cassé sa pipe à la Brasserie Dauphine, il lui fallait bricoler la brisée, pour la faire renaître de ses cendres.
 
Février se penchait de nouveau vers son collègue, avec l’intention de lui conseiller de prendre du repos, lorsque le leader claqua subitement la langue, se rappelant au bon souvenir de ses ouailles :
 
« Bon ! Je suis fin prêt, comme la sardine est à l’attente. Ouvrez vos écoutilles, que je vous narrasse le comment de quand j’étais à Caen !
 
— Je vais prendre des notes, décida Cotence en dégainant un cahier à la couverture rehaussée d’un géant Atlas soutenant le monde.
— ça me paraît préférable, acquiesça Février. Tâche d’écrire plus clairement qu’à l’habitude, qu’on n’ait pas à les refiler aux spécialistes du décryptique, pour qu’ils nous séparent le bon grain de l’ivresse… »
 
 
Piqué au vif, le scribe se braqua :
 
« Décryp-tage, ignare ! Je n’écris pas si mal que cela. T’as la vue voilée ou quoi ? Ne me mets pas de bâtons dans les roues.
 
-- Ah !!! Le décryptique ! Miracle d’inventivité, avancée pour le monde entier, Messieurs, je ne le dirais jamais assez ! Et française, en plus ! Nous avons là de quoi en être fiers, souvenez-vous-en ! »
 
La Grande Chartreuse 1928 trônait sur le bureau du grand manitou.
 
***
 
 
 
Lorsque le pas très autiste patriotisme adopté par Graimet fut passé, Cotence abandonna le garde-à-vous pour lancer :
 
« Patron ? Je me demandais… Ce vrai faux coupable, là…
 
— Monsieur Przykzwyck dont j’ai pas bien retenu le prénom ? » coupa machinalement Février.
 
Son coéquipier lui virgula un haussement d’épaules signifiant combien il le méprisait au plus haut point, avant de formuler son interrogation :
 
« On ne lui a même pas posé de question à propos du poinçonnage. Et pour le faire, faudra attendre de remettre la main dessus.
 
-- On a été mauvais sur ce coup-là, de laisser se barrer un suspect comme ça, devant nos nez, commenta Février.
 
 
-- C’est comme si, pour vous, il n’existait déjà plus. »
 
Son collègue reprit :
 
« Moi, j’ai du mal avec cette histoire de tueur qui ne troue pas et ce troueur qui  troue peu. Imaginons que l’auto proclamé ait perforé sans s’en rendre compte, dans son délire …
 
— Tu oublies que ça ne s’improvise pas, il faut être outillé pour commettre ce genre de truc. »
Le divisionnaire, regard sur la ligne Maginot, paraissait les entendre sans les écouter.
 
« Hein, Chef ? Vous ne m’avez pas répondu… On ferait peut-être bien de retourner l’interroger un peu… enfin, dès qu’on lui aura remis la main dessus… »
 
Le voile qui nimbait le regard du Commissaire s’estompa, telle une brume matinale que dissipe un rayon de soleil, à l’heure où la campagne ne blanchit plus. Graimet revint vers Cotence qui l’attendait, il le savait :
 
« Tu me rappelles ma jeunesse, mon garçon : la même fougue, la même impétuosité. Foncer avant de réfléchir…Mais tu as raison : pour moi, ce gugusse n’existe plus.
 
—Alors on ne battra pas le suspect tant qu’il sera chaud, comme on sait le faire ?
 
— C’est plus qu’un suspect, c’est un coupable, il l’a dit. Ça a été vérifié, et ça a fait mouche ! Si je peux me permettre une petite blague, pour être repris en cible, il l’est ! »
 
 
Sursaut perplexe des duettistes associés. Les raisonnements de leur chef cahotaient pire qu’un fiacre allant trottinant, cahin-caha. Hu, dia, hop là !
 
« Décidément, avoua Février, je ne vous suis pas.
 
— Tant mieux, rétorqua le boss du Tac O Tac alors que le sanguin se grattait le crâne. Ça prouve que tu m’aimes !
 
— Je pige toujours pas… »
 
Cotence s’était renfrogné. Que de temps perdu, que de questions sans réponses, hormis des tentatives de jeux de mots impénétrables, même au plus affûté des esprits… À croire que le principe des litrons communicants régissait le renouveau du patron : plus il recouvrait la forme, plus les mulets se retrouvaient à la traîne.
 
Graimet acquiesça, puis expliqua :
 
« Vu la réclame que nous a fait la presse, on n’a pas fini de récolter des suspects comme s’il en pleuvait !
 
— Comment ça ? »
 
* Soupir divisionnaire. *
 
« Février, mon petit… ''Double meurtre de désaxé: le tueur au triangle a frappé'' ! Avec des titres journaleux comme celui-là, tout ce que la Nation compte d’estampillés du ciboulot va rappliquer pour s’accuser des crimes ! Tu peux me croire, on va avoir un monde fou à suspecter !
 
 
— N’empêche, rebondit Cotence, le gars qui s’est rendu ignorait tout de la marque !
 
—De toute façon, ça ne nous dit pas qui l’a poinçonnée… Le dénommé Manuel dont tu nous as déjà parlé, peut-être ?
 
— Tu sais que t’es lassant ? lâcha Cotence, agacé.
 
— Laisse ! intervint le chef. Je vais expliquer. Vois-tu, Février, ton collègue hypoténuse que puisque le premier cadavre ne comporte pas de marque, que l’azimuté qui s’est auto-accusé ne connaît pas ce détail qui signe, en quelque sorte, le second corps, c’est que le marqueur n’est pas tueur !... Et inversement.
 
— Ah ben il n’est plus question de série, alors ? »
 
Graimet sourit, bonhomme :
 
« Eh bien, tu vois qu’il suit ! Tu le sous-estimes, Cotence. Ce qui est plutôt faire plaie envers ton partenaire… »
 
Perplexe quant au sens de cette dernière phrase, le plus vieil adjoint de Graimet se demanda s’il ne souffrait pas, tout compte fait, d’une maladie cérébrale. Celle des docteurs Al et Zeihmer, par exemple…
 
« Je crois que je le sous-estime, en effet. Ce mulet qui cumule âneries et bévues est bête à manger du foin…
 
— Et toi, avec ta sœur ! La seule chose qu’elle arrive à cumuler, c’est d’être conne et sœur, comme son frère… Et j’veux pas insister lourdement, mais moi je ne tue personne à chaque fois que j’enlève ma veste…
 
 
— Oh qu’il m’agace, qu’il m’agace ! »
 
Graimet décida d’arbitrer et siffla la mi-temps :
 
« Temps mort, les roquets ! De toute façon, chacun a raison : le seul suspect auto dégotté est coupable de ses deux crimes et d’aucun autre - trop imbibé de médics et d’alcool pour parvenir à se contrôler - et les trois trous apposés sur la tempe de la seconde victime pourraient bien augurer d’une série, je l’ai déjà dit. Donc, on est tous d’accord ! »
 
Cotence se rembrunit, bien qu’il ne fût pas blond. Graimet lui tapa sur l’épaule :
 
« Allez, fais pas cette tête-là, mon garçon ! Tiens, je t’autorise un petit coup de Grande Chartreuse pour te redonner des couleurs. Et mieux, je t’accompagne. »
 
Cotence refusa d’un geste de la main.
 
Préférant, après tout, être seul que mal accompagné, le chef automédicamenta longuement ses 1m90. Février en profita pour chuchoter :
 
« Il est pas célèbre pour rien, le boss.
 
— Ouais, grinça Cotence. Embarquer de la Brasserie Dauphine une bouteille dont la consigne est un élément de collection … Fallait oser ! Le quidam lambda qui se fait prendre à cela, il doit le sentir passer. D’après toi, ça va chercher dans les combien ?
 
— 40 degrés ?
 
 
— ça ne s’arrange pas, toi…
 
— Tu sais que t’es vraiment à cran, mon vieux ? s’offusqua Février.
 
— ça m’agace qu’il traîne tant à nous parler de 1928…
 
— Cette obsession du passé te passera, te mine pas !
 
— N’empêche, j’ai l’impression que ça cache quelque chose…
 
— C’est fini, oui, ces messes basses ? tonna Graimet, poings sur les hanches. Je peux y aller, oui ou non ? »
 
Pour les mulets, ce fut un « oui » unanime et impatient (sont sur un bateau…).
 
Mais à l’instant précis où Graimet attaquait enfin « En 1928, alors que j’aidais à Caen… », la porte du bureau s’ouvrit avec un grincement sinistre. Puis laissa filtrer une odeur pestilentielle.
 
« Quelle horreur ! » grimacèrent en chœur Février et le Commissaire.
 
Comme un seul homme, ils se bouchèrent les écoutilles nasales. Le mulet était si altéré qu'instinctivement, il crut se protéger davantage en se bouchant l'oreille gauche avec l'index encore libre.
 
« J'aime bien, moi, décida le troisième. Ça me rappelle l'odeur de la pipe du Patron, en plus doux. »
 
***
 
 
 
« Patron ? »
 
 
L’impromptu intromis disparaissait au cœur du nuage opaque et âcre de la fumée de son cigare puant.
 
Toute l’équipe le scruta ; à la façon dont le cigaré venait d’interpeller le Commissaire, nul doute que ce gars faisait partie de la maison.
 
« C’est une question, jeune homme ? » rigola Graimet en incitant les autres à se joindre à son hilarité.
 
Le nouvel arrivant tourna la tête par à-coups, en direction de chacun, puis sourit à son tour, les yeux plissés, sans cesser de tirer des bordées asphyxiantes du barreau de chaise rivé au coin de sa bouche. Le commissaire lui tapota l’épaule d’un index supérieur :
 
« Un conseil, petit perdreau. Si tu veux faire carrière dans la police, fut-elle judiciaire, l’apparence, ça compte ! Tu peux me croire ! Et la tienne laisse à désirer… »
 
Intrigué, l’intrusé dévisagea le Divisionnaire sans un mot.
 
« Regarde-moi, poursuivit la célébrité. Un pardessus, un chapeau, une pipe, et voilà le travail ! Tout le monde me reconnaît ! »
 
Acquiescement muet du nouveau, coude posé dans la main, index barrant ses lèvres, manifestement impressionné. Mais Graimet cessa soudain de tourner sur lui-même : la leçon était terminée. Toutefois, en matière d’encouragement, il jugea nécessaire d’ajouter :
 
 
« Note bien, le cigare, c’est pas si mal trouvé. Mais pour être franc, ton imper, ça le fait pas ! Faudrait voir à dégotter autre chose, bonhomme ! »
 
 
Au bout d’un long moment contemplatif, le tabagiste hocha la tête, tourna les talons et quitta la pièce. Sans autre forme de procès verbal. À tout le moins, chacun restait sur sa fin.
 
« Curieux personnage…
 
— Je me demande bien ce qu’il voulait, réfléchit Février à voix haute.
 
— Annoncer un nouveau meurtre, qui sait ? ricana Cotence.
 
— Exactement, M’sieur. Un nouveau meurtre. »
 
Tout le monde sursauta et voltefaça, tandis que le revenu sans prévenir repartait déjà en brandissant un index majeur.
 
Mais à peine parvenu à la porte, il se retourna brusquement :
 
« Au fait, M’sieur, merci pour l’idée de l’imper ! J’vais en parler à ma femme… ! »
 
Dans son coin, Février affichait l’air absent auquel il était abonné et comptait sur ses doigts :
 
« On en est à trois… Est-ce que ça fait une série, là ?
 
— Février ! sermonna Graimet. La 4 CV ! On devrait déjà être en route, bon sang ! »
 
***
 
 
 
 
 
Un cordon bleu de volaille maintenait à distance la horde de journalistes par l’odeur du sang alléchée. Précaution venant certes un peu tard, mais la PJ avait juré qu’on ne l’y prendrait plus à être perméable : rien ne devait filtrer, cette fois-ci. Tel était le mot d’ordre.
 
La longue et large silhouette de Graimet s’avança vers la scène de crime, ignorant l’onde murmurante qui avait parcouru la meute dès son arrivée. Tant chez les poulets que parmi la presse, d’ailleurs. Bloc de marbre impassible, il traversa le cercle lumineux de deux réverbères. La ressemblance éventuelle avec un artiste de music hall s’arrêtait là : Graimet ne rigolait pas.
Parvenu au troisième lampadaire, il s’immobilisa.
 
Un autre rang de gendarmes dissimulait le corps aux objectifs affamés de scoops, ainsi qu’aux regards scrutateurs des badauds. Ça rouspétait ferme, dans son dos, à une bonne vingtaine de mètres en arrière : on privait le peuple d’un spectacle auquel il estimait avoir droit - après tout, il payait ses impôts ! Graimet jeta un œil par-dessus son épaule. Éclairs de flash, appels répétés par son grade, rien n’y fit. Il plissa les yeux et se retourna. Seule la nouvelle dépouille requerrait sa pleine et entière attention.
 
Après un salut réglementaire, les gardes corps s’écartèrent.
 
« Voilà, Commissaire. C’est ici. »
 
 
Une femme, bras en croix, la même posture que la seconde victime de la veille…
 
 
Le divisionnaire s’accroupit tandis que sa troupe de deux restait à distance, en une forme de cérémonie convenue que l’on pouvait traduire d’un « à vous l’honneur, Chef. »
 
Un silence pesant alourdissait l’instant.
 
Graimet écarta avec délicatesse quelques mèches des longs cheveux soyeux qui masquaient le visage de.
 
« Nom de… Dieu ! »
 
Cotence et Février se regardèrent, intrigués. Le Patron venait de poser un genou à terre, plié en deux comme sous le choc d’un direct à l’estomac - de ceux qui vous coupent le souffle.
 
Le Commissaire demeura de longues secondes ainsi, pétrifié.
 
La défunte, qui ne devait guère avoir plus de vingt ans - et les garderait, maigre consolation - avait les yeux grands ouverts sur la dernière image qu’elle conserverait du monde : celle de son assassin. Les mulets savaient, d’expérience, que le boss aurait payé cher pour l’obtenir…
 
« Ne t’inquiètes pas, fillette. Dors tranquille. Jules va coincer ce salopard », murmura-t-il.
 
Puis, comme on remonte le drap sur sa propre fille afin qu’elle se rendorme après un cauchemar, le Divisionnaire, qui n’avait pourtant pas d’enfant, replaça avec douceur la chevelure de la jeune femme, se recueillit un instant, et, enfin, se releva.
 
Au loin, un coup de tonnerre en forme de hurlement traversa le ciel. Ça s’était déjà produit, mais là c’était sans comparaison. L’arc en ciel de gravité[1] qui enjambait l’horizon ne trompa personne, un orage approchait.
 
***
[1] Les auteurs tiennent à exprimer toute leur gratitude envers Thomas Pynchon et Claro - ceci est pour vous.