Chapitre dix proportionné
Mardi 4 mars 1930
Pfouuuu !!!! Près d'un an et demi sans ! Pas moins de 445 jours ! Le premier semestre a passé sans grand manque, mais ces neufs derniers mois ont été horribles. Des pulsions ont plusieurs fois failli me faire commettre l'irréparable. J'entends par là que j'ai, à quelques reprises, été à deux doigts d'éliminer de la greluche et de lui apposer mon poinçon. Je me souviens de certains vendredis particulièrement pénibles et tentants. Faut dire que c'est le jour du poinçon.
A chaque fois, les conditions pour accomplir mon acte étaient exécrables, dangereuses. Pour ma victime du moment, bien sûr, mais pour ma sécurité aussi. Je me serai inévitablement exposé en prenant des risques inconsidérés et considérables, comme un con sidérant. A chaque fois, une douce sirène hurlante de stuka en piqué s'était déclenchée à l'ultime instant, me mettant en garde contre ce moment, indéniablement mal choisi. Dieu que cette période fut dure à subir. Pour vous dire : dans le cadre de mes obligations professionnelles, je suis malheureusement amené à trucider des hommes, et les occasions ne sont pas si exceptionnelles qu'on veut bien le croire. En début du mois de février dernier, lors d'une intervention, nous fûmes confrontés à une petite frappe dangereuse, dont les mœurs n'étaient plus douteuses pour personne, depuis le temps. Ni semoule, ni poisson. Garpou a dû se servir de son arme pour se défendre. Il l'a abattu(e). Tout de suite après, dans la foulée, la bavure : je l'ai poinçonné, machinalement. L'inadvertance ! L'étourderie ! La distraction ! Le besoin, aussi ! Crac, la marque ! Sans que quiconque ne le remarque, si j'ose dire, fort heureusement !
Ben vous voulez que je vous dise ? C'est pas aussi jouissif à perforer qu'une dame, un quidam presque dame. Le plaisir n'est pas le même. Rien ne remplacera jamais l'attrait et la tentation des femmes, nos éternelles égéries. [1]
Mais ce matin, la nouvelle, communiquée par l'un de mes collègues du commissariat, m'a ouvert des horizons insondables. De terribles inondations ont fait des dizaines, voire des centaines de victimes à Montauban et sa région.
Mes deux heures du déjeuner ont suffi à l’élaboration d’un plan capable d'assouvir mes pulsions. J'ai demandé un congé exceptionnel pour raisons personnelles. J'envisage, dès cette fin d'après-midi, de prendre le train jusque là où les dégâts causés par les intempéries le permettront, puis de me rapprocher de la zone sinistrée et d'y perpétrer mes petites affaires.
Il ne faudra pas que la démesure de mon immense appétit engloutisse ma fringale de gourmandise macabre. Je décide, d'ores et déjà, de ne pas m'autoriser plus de cinq forfaits. En toute chose, il faut raison garder.
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Voyage long et méandreux. Taxis, trains, voiture hippomobile, vélo et même canote. Trouver à louer cette dernière a été un épisode en soi dans sa quête. Denrée rare en ces terres englouties.
Catastrophe réelle, pleine et entière. On parle maintenant en milliers de morts. On n'est plus à une petite dizaine près. Oui, je me suis accordé une petite rallonge de quota. On n'a que le bon temps qu'on se donne.
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Depuis plus d'une semaine, ma technique de sélection de cobaye est simple, donc efficace. Repérage de proie potentielle, femme séduite quand mon charme y est arrivé ou, plus souvent, femmes aux charmes tarifés. A chaque fois, le scénario est le même : dès la pénombre venue, en début de soirée, proposition de petite balade fluviale. C'est fou comme le côté voyeuriste est bien ancré et attractif chez mes éphémères compagnes. J'essuie peu de refus. Je leur sers quelques salades de mise en confiance. Je sors mon plus beau ramage et mes plus belles rames, et vogue la galère. En route, sous prétexte de les rassurer, je leur fredonne des airs à la mode, assez incongrus dans le contexte. J'ai un succès fou avec mes "Ça c'est Paris" et autre "Riquita". Elles adorent !
Quand l'endroit le permet enfin, j'assomme, je signe et j'immerge. Touchée, marquée, coulée. A chaque fois, je les leste pour qu'elles apnéent quelques jours. Elles sont répertoriées quelques temps plus tard dans le nombre global des victimes de la catastrophe naturelle. Tout cela coule de source. Tous mes agissements au nez et à la barbe des plus fins limiers de France et de Navarro. Et, à la limite, personne ne s'en aperçoit. C'est fort, non ? JE suis fort ! Ça fait quand même un peu mal au ventre de ne pas être reconnu pour ce que l'on sait faire.
J'en suis au constat du volume global de mon tableau de chasse : une première victime lors de la catastrophe ferroviaire, une seconde sous les roues de la bagnole, trois en fin de week-end dernier et quatre cette semaine, sans que l'ombre d'une piste ne converge vers moi.
Récapitulons : un et un deux, et trois cinq, et quatre neuf, et indice, zéro.Elles sont parfois bizarres, les mathématiques, à Montauban.
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Un dirigeable anglais s'est écrasé au-dessus de la Picardie hier soir. Je l'ai appris lors de ma permanence. Je profite de mes deux repos pour me rapprocher du lieu du drame, voir s'il n'y a pas moyen de placer un cadavre par-ci, par-là. Rien de pressant, l'idée de tuer ne me taraude pas trop en ce moment. Mais quoi, l'occasion fait le larron, en espérant que rien ne foire. On ne sait jamais !
Après un bref temps de sommeil, je suis parti en fin de nuit de Paris, décision qui n'est recommandée que si le réservoir de votre automobile est plein. Car les galons de carburant ne fleurissent pas le long des parcours.
Plus de trois heures que je roule. Voilà qu'au bord de la route, une femme me fait des signes. Je les interprète comme étant des demandes d'arrêt de mon véhicule. Ce que je fais. Elle ouvre la portière passager et me demande si je peux l'avancer vers Sens. Et comment donc ! Montez donc, chère demoiselle. Tout le plaisir est pour moi ! Echange dans lequel il est question de fugue le jour de ses vingt et un ans. Une lettre, sur la cheminée, l'explique. Pas une heure de plus dans cette famille rétrograde, envahissante et réfractaire aux rêves et aspirations de ses enfants. Il lui en a fallu de la patience, pour attendre ce moment espéré et béni ! Mais nous y voilà ! Elle veut aller tenter sa chance dans la grande ville, à Sens, s'y établir, travailler et commencer enfin à vivre.
Depuis le départ, la résolution d'un problème occupe la majeure partie de mes facultés mentales. Une minuscule partie de mon cerveau est mise à la disposition de la compréhension des âneries et futilités de la conversation, d'une simplicité extrême à déchiffrer. Il m'est plus ardu de trouver le stratagème qui me permettrait d'atteindre et frapper la tempe droite de la jeune femme, inaccessible de ma place de conducteur. Je n'en vois pas. Il me faudra descendre de la voiture, la contourner pour opérer. Le coup de la panne ? Pourquoi pas ? Dès que la petite sera en confiance et qu'un peu de temps aura passé. Pas trop, quand même : mon but approche.
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Charlotte voyage dans la malle de mon véhicule. Elle est dûment estampillée. Ah ! Avant que j'oublie : joyeux anniversaire, Charlotte.
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J'arrive sur l'aire où a eu lieu l'accident de dirigeable. Des collègues, français et anglais, quadrillent un périmètre impressionnant. Ma carte professionnelle m'ouvre des cordons infranchissables pour le pégreleux lambda. J'arpente globalement le terrain balisé. Je ne mets pas longtemps à me rendre compte qu'il me sera impossible d'alourdir le bilan de cette catastrophe. Il est d'ores et déjà dressé, bouclé, quasiment officiel. Côté accident, sur 54 passagers, six rescapés, quand même. Du mien, un passager, aucun indemne. Et j'en fais quoi, de ma pas-survivante, moi ? Ma voiture est peut-être équipée d'une malle mystérieuse.
Pfouuu ! A pu Charlotte !Trêve de plaisanterie : j'en fais quoi, de ma morte ? Je remonte sur Paris. Je verrai bien !
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J'ai trouvé ! Enfin, ce ne sera qu'une solution d'attente. Faudra déjà patienter jusqu'à ce que je reprenne le boulot, après-demain matin, de très bonne heure.
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J'arrive au commissariat. Mon collègue, qui assurait la nuit, sort d'une léthargie bien compréhensive. Tout en siphonnant son fond de thermos, dont les effluves semblent indiquer qu'il n'était pas empli que de café, il me met au courant des dernières consignes et interventions. "Nuit calme. Comme la période, depuis quelques semaines. Pourvu que cela dure, bien que des fois, on souhaiterait avoir des choses à faire, pour que le temps passe plus vite. Et toi, bon repos ?" Oui, merci ! Allez, qu'il profite que je sois là tôt pour rentrer au bercail un peu avant l'heure. C'est pour toutes les fois où on fait du rab, dans ce métier ingrat qui laisse si peu de place à la vie privée ! Je sais que je suis compréhensif. Faut dire que ça m'arrange bien de l'être. J'ai de la viande plus que froide à descendre à la cave, dans un des compartiments en zinc du local réservé au légiste. Un tiroir du rang le plus élevé, à presque l'extrême droite, peu utilisé. On préfère tous, et c'est humain, faire le moins d'efforts possibles. Les ''rangements'' du bas sont privilégiés à ceux, moins accessibles, du haut.
J'enveloppe la jeune femme dans deux toiles cirées épaisses que je sangle aux extrémités, puis au milieu.
J'en bave des ronds de flan, avec la Charlotte, mais la voilà enfin au frais ! Il va maintenant me falloir faire fonctionner mes méninges pour m'en débarrasser définitivement.
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Trois semaines exactement que j’ai opéré ma transaction mortuaire. Personne n’a encore flairé le pot aux roses. Pourtant… Et ça ne pourra durer éternellement ! Mais voilà l'événement qui me choit dessus. J'y vois comme un signe, un retour aux sources : un déraillement, comme ma toute première fois. Je jure que si je m'en sors, là, je ne m'y recollerai pas de si tôt !
Je vais ressortir mon colis, le replacer dans mon véhicule. Il me faudra jouer la comédie envers mon collègue qui me succédera cette nuit : je dois lui paraître patraque, pas dans mon assiette car, demain, je suis sensé bosser. Mon aller-retour à Périgueux m'empêchera d'être de retour à temps. Je téléphonerai pour annoncer mon indisposition temporaire. Je vais faire le plein du réservoir et remplir quelques jerrycans supplémentaires.
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J'ai prévu mon carburant, j'ai replacé mon passager clandestin dans la malle, qu'on risque désormais d'appeler ''la place du mort''. Entre parenthèses, ma morte est dans un état tel que n’importe quel observateur s’apercevrait qu’elle n’est pas trépassée d’hier ! Mais je n'ai pas le choix ! Et surtout, le challenge m'excite : défier encore mes collègues en tentant de rester incognito.
Même si ergo sum.
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J'ai, une fois de plus, profité de conditions extrêmement favorables. L'Express Genève - Bordeaux a déraillé sur l'un des ponts qui enjambent l'Isle. Quinze morts, trente bless… Pardon, seize morts. La mienne a été retrouvée par des badauds, bien après Périgueux, hier, vendredi, un peu avant Annesse et Beaulieu, coincée dans les roseaux d'un des méandres, en bord de berge. A peu de choses près au moment où je rejoignais la capitale. Ma bonne étoile ne brillera sûrement pas tout le temps. Enfin ! Je verrai bien !
Je pense à ma victime, morte officiellement d'un accident de train sans avoir eu l'occasion, c'est quasi sûr, de monter dans aucun d'entre eux. Pauvre Charlotte, qui s'est trompée de Sens, et qui, sous prétexte d'échapper à la rigueur d'un père, s'est retrouvée à Périgueux.
Faudra que je me surveille. Je m'attendris, moi.
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[1] Sur lesquelles l'équipe Démotég@rp est prête à en écrire des tomes, qu'on appellerait, bien sûr, les "Tomes égéries" !
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