DEMOTIER - Graimet vieillit mal, par Démotég@rp - texte intégral

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Graimet vieillit mal, par Démotég@rp

Par DEMOTIER

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Table des matières
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Chapitre neuf (c'est le seul truc de neuf dans ce bouquin)

Février tirait la langue en allongeant le pas. La Brasserie Dauphine n'était pourtant guère éloignée du Quai des Orfèvres, mais la rue Harley, qui menait au Quai de l'Horloge, bien que plutôt courte, lui paraissait ce jour-là d'une longueur inaccoutumée tant il peinait à reprendre son souffle. À moins qu'il n'ait subi un des effets secondaires des trop nombreux Alka Setzer™ ingurgités en préambule de cette journée où il aurait tant apprécié pouvoir buller. Possible… Probable.
 
« Z'êtes vraiment difficile à suivre, Patron ! »
 
Ignorade de l’interpellé, tout à son application d'avaler la distance avec la vélocité d'un Fausto Copi rêvant d'un maillot jaune cette fois-ci exempt de pluie de peaux de bananes et d'écorces d'oranges.[1]
 
Graimet gravit les trois marches de l'établissement - fournisseur patenté et tentant en bière et sandwiches depuis le début de sa carrière, situé près de la place Dauphine, face à l'arrière du Palais de Justice - sans effort apparent malgré sa corpulence. La perspective d'un dopage affichant le minimum légal en degré d'alcool n'y était vraisemblablement pas étrangère :
 
« Allez, allez, les petits ! On se dépêche, on se dépêche !
 
— Eh, oh ! Je suis pas du midi, moi, râla Février qui damocaméliait avec un indéniable talent d'acteur. Je suis du soir ! »
 
Le divisionnaire ouvrit la porte à ses alcoolytes qui pestaient -
les conditions de travail, parlons-en !
 
Le quasi asthmatique entra le premier.
 
Puis s'arrêta net.
 
Le boss venait de se servir de sa main droite ! C'était contre son habitude. Il ouvrait toujours la porte de la brasserie Dauphine de la main gauche ! Ce détail aurait sans doute échappé au mulet, si Mme Graimet n’avait souligné elle-même les tics et tocades de son mari, d’une remarque amusée, au cours d’un pot arrosant le départ en retraite d’un collègue. Indiscrétion alors approuvée par son époux, d’un rire penaud.
 
« Qu'est-ce qui t'arrive, mon garçon ? pressa le Commissaire. T'avances ou tu bailles, O Corneille ! J'enrage, je désesboire, moi. N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie, que pour devant cette brasserie j’enracine ? »
 
Rien à faire : Février demeurait raide comme un planton surpris par un brusque coup de gel, incapable du moindre geste.
 
« Avance, Février ! Je ne supporte pas quand ça bouchonne, tu le sais bien ! Je m’emporte et sors facilement de mes gonds. Et quand je me déporte, je tire sur ce qui bouchonne ! »
 
Joignant le geste à la parole - tandis que Février, refusant qu’on lui octroie le statut de cible à balles perdues, hurlait à contre temps « NON ! » - Graimet dégaina…
 
…son cure pipe.
 
« Encore raté », ronchonna le boss. Sa mauvaise blague, destinée uniquement à effrayer un Février déjà bien éprouvé, se retournait contre lui : mais où avait-il bien pu fourrer son arme de service ? La perspective de se repasser le chapitre 7 au ralenti afin de la retrouver ne l'enchantait guère…
 
***
 
 
 
L'atmosphère de la brasserie Dauphine était métallique à souhait. Un concert de cliquetis de couverts digne d'une usine de décryptiques[2], auquel participaient, allegro ma tropo, les plombages de la mâchoire Févriéenne occupée à déchiqueter son sandwich un peu défraîchi.
 
Graimet soupira d'aise. Ici, il se sentait bien. Un second chez lui, mais sans son épouse. Certes, Louise n'était ni franchement mégère, ni véritablement apprivoisée : juste ce qu'il fallait de caractère pour pimenter l'existence domestique du plus célèbre policier de France, assez de piquant pour dégonfler dans l'œuf toute velléité de grosse tête. En somme, Louise Graimet permettait au Divisionnaire de continuer à régner, tout en n'en demeurant pas moins homme.
« Dommage qu'elle ne croit pas au futur rayonnement du décryptique », déplora en son for intérieur le Commissaire tandis qu'il passait commande d'une nouvelle tournée de demis, destinée à démêler les gosiers des sandwiches, et vice versa - si les apéritifs leur avaient ouvert l'appétit, les jambons beurre, sûrement confectionnés la veille, l'étouffaient sournoisement.
 
 
Le décryptique ! Voilà une invention qui allait changer la face du monde ! Davantage que l'automobile, cet engin pétaradant autant…tiens, autant que le gros gendarme dont il avait partagé la cellule de dégrisement, la veille. Son avenir dans la police, à celui-là, tenait de la série noire et limitée…
 
Félicie virgula un signe de tête en direction des poulets attablés - message reçu ! - sans pour autant cesser de chalouper entre les tables, d'un postérieur tout en souplesse dont les mouvements ondulatoires agissaient en clins d'œil assassins que le Commissaire Graimet se plaisait à garder à vue. Ses assistants en étaient au stade de se bourrer de coup de coudes, pouffant comme des gosses face à l'air aguiché, fermé à ce qui l'entourait, de leur boss.
 
Une fois Félicie disparue en cuisines, Graimet tressaillit, découvrant les faciès hilares, tout en dents, de ses mulets. Il se contenta de hausser les épaules, puis, se ravisant, s'emballa sans peser ses mots :
 
« Occupez-vous un peu de vos fesses, bande d'ânes ! »
 
Ôtant la parole à ses adjoints qui s'apprêtaient à objecter qu'ils préféraient encore celles de Félicie aux leurs, Graimet enchaîna :
 
« Et accessoirement, une fois resserrés les rayons de la bicyclette qui vous fait office de cerveau, si vous pouviez changer de braquet, dans notre enquête, ça ne serait pas un mal ! C'est mou ! C'est lent, ça n'avance pas ! Je veux des suspects, des coupables, des interrogatoires, des indices ! Et pas forcément dans cet ordre-là ! De l'action, nom d'une pipe ! Que ça écume ! Que ça flambe ! Faites-moi un tabac !
 
 
— Se fumer un cigare alors qu'on a fait notre boulot, c'est un comble, non ?
 
— Non mais, tu as vu les articles de journaux de ce matin ? On fait dans le "Double meurtre de désaxé : le tueur au triangle a frappé !". Après un seul crime, on nous construit déjà un profil de tueur en série ! Faut arrêter ça vite, moi j'vous le dis ! »
 
Février en demeura bouche bée, cramponné à un casse-croûte dont il venait d'oublier la raison d'être, mais qu'il allait s'évertuer à finir, coûte que croûte ! Cotence, quant à lui, perdit son quant-à-soi :
 
« Nous n'avons peut-être ni coupable ni responsable, pas davantage musclé d'interrogatoire - précisément du fait de l'absence de spécimen de l'une ou l'autre des catégories aux puces citées - mais des indices, ça, nous en avons ! »
 
Félicie, introduisant les nouveaux demis dans la mêlée, s'excusa de s'immiscer ainsi au sein de la conversation de ces messieurs.
 
Il y eut un blanc.
 
Qu'elle mit à profit pour susurrer un « Bien le bonjour, Commissaire ! » capable d'ébranler jusqu'au plus endurci des séminaristes tant il était rauque : tel était son rôle.
Cotence, qui sentait la maîtrise de la conversation à bâtons rompue par les pleins et les déliés de Félicie, brisa le charme en frappant la table de la paume de la main - il ne s'agissait pas d'un jeu ! Un bruit de Bottin abattu avec adresses sur le crâne d'un interpellé chauve retentit.
 
 
Graimet releva un sourcil sans quitter du regard l'anatomie de la serveuse, puis sourit en coin :
 
« T'aurais-je aiguillonné, fiston ?
 
— Non, patron, se méfia le néo-révolté. Je vous trouve juste injuste. C'est rare, je vous l'accorde, s'empressa-t-il d'ajouter face à l'objection imminente de son Éminence. N'empêche que sur ce coup-là, et en moins d’une journée, vous avouerez qu'on n’a pas reculé ! »
 
De la main, Graimet lui signifia de poursuivre, l'œil toujours rivé au côté pile de la serveuse, tout aussi électrique que son côté face. Se demandant si cette Wonderwoman ne s'usait que si l'on s'en servait, Graimet se remémora, non sans une pointe de nostalgie, les moments inoubliables passés en si charmante compagnie lors d'une précédente enquête[3]… En tout bien tout honneur, car jamais il n'avait trompé Louise.
 
Sauf en pensée…
 
En parole…
 
Par omission…
 
Mais certes pas en action ! Il pouvait s'en confesser avec fierté, haut et fort[4]. Même si la présence de Félicie le laissait à chaque fois stupréfait, le commissaire n'en était pour autant jamais passé aux champs de foin pour coucher : le soleil lui en soit témoin !
 
Cotence se pencha par-dessus la table avec un air de conspirateur inspiré :
 
 
« Nous avons non seulement esquissé le profil de l'assassin mais aussi la nature de ses armes…
 
— Ouvre-toi plus distinctement ! ne put retenir Février qui récolta en retour un coup d'œil sévère de son collègue.
 
— …dont une nous indique clairement qu'il s'agit d'un manuel ! »
 
Février ouvrit des yeux ronds :
 
« Manuel ? T'as découvert le prénom du meurtrier et tu me préviens même pas ? Je passe pour quoi, moi, hein, devant le Commissaire ?
 
— Je n'ose pas te le dire… » ricana Cotence.
 
Graimet, en apparence à vingt mille lieues d'émerger dans la conversation, avala son demi cul sec dans l'espoir avouable d’évacuer celui de Félicie.
 
« En revanche, reprit son plus ancien adjoint, nous ignorons tout de ses mobiles, je vous l'accorde. »
 
Il écarta les mains, paumes tournées vers son chef, marquant une pause dont la signification était claire : il admettait que Graimet, sur ce point précis, avait entièrement raison. Son collègue prit le relais :
 
« Pourquoi tue-t-il ? Pourquoi des femmes ? Pourquoi semble-t-il éprouver le besoin de signer l'un de ses crimes ? (Février comptait sur ses doigts.) Parce qu'il s'agit d'un maniaque ?
 
 
— Ou d’un artiste, pointadudoua Cotence.
 
 
— Effectivement ! Les deux ne sont pas inconciliables. Il s'agit là d'une possibilité que nous ne devons pas négliger, tu as raison. »
 
Les mulets se murèrent alors dans un profond mutisme, tandis que leurs neurones cliquetaient avec une frénésie au moins équivalente à celle du premier calculateur électronique présenté à New York en janvier dernier - très loin de valoir le décryptique -, n'avait pas manqué de souligner le Divisionnaire à l'époque.  Quoiqu'il en soit, leurs méninges se trémoussèrent dans le vide tant les informations dont ils disposaient s'avéraient maigres et peu étayées. Cette enquête n'allait pas être de la tarte… Ni du flamenkuch, comme aurait dit l'épouse du boss.
 
Graimet profita de l'absence momentanée d'abonné affichée par ses adjoints pour siffler, en douce, le demi d'un Février qui semblait bizarrement bouder les bulles depuis ce matin, puis, après un rot déguisé en hoquet (un rhoquet, donc), décida de se bourrer une pipe. Mais, apéritifs et accumulation de demis ayant fait un plein et entier effet sur sa perception des choses, Graimet, ne souhaitant pas renouer avec sa méprise d’il y a peu, opta pour le vidage méticuleux du contenu de ses poches sur la table.
 
Ceci fait, chaque objet à utiliser fut choisi avec l’application scrupuleuse d’un chirurgien s’apprêtant à charcuter. Ce manège ne manqua point d’arracher ses cerbères décérébrés à leur errance cérébrale, les ménageant ainsi d’une méningite quasi inéluctable.
 
 
« M’ouais, fit-il en s’emparant d’abord de sa pipe, puis de sa bonne blague à tabac. Vous avez quelques éléments intéressants… »
 
Graimet hésita un instant entre le 7.65 et le cure pipe mais ne se fourvoya pas. Pour le plus grand soulagement, et à la plus grande surprise de ses adjoints, la forme revenait. À tel point que le Divisionnaire en paraissait même physiquement transformé : droit comme un italique presque redressé, l’œil vif, la paupière liftée. En avait-il eu assez des essais non transformés ? À moins qu’il n’ait atteint le niveau de carburant nécessaire pour fonctionner à plein régime dans l’exercice de ses fonctions ? Une chose est sûre : Graimet mit les gaz.
 
« Puisque le sceau n’est pas de fabrication industrielle, je vous souhaite bien du plaisir pour renifler la piste des armes, mes petits !
 
— Je ne vous suis pas, reconnut une fois encore Février.
 
— Si tu ne me suis pas, va, c’est que tu ne me es point ! »
 
Silence perplexe, voire hostile, et pour le moins embarrassé. Aussi fine qu’elle lui parût, sa nouvelle tentative de jeu de mots tombait à l’eau - un comble ! - révélant au Commissaire son absence de don en la matière. S’il avait rétorqué « Si tu ne me suis pas, après, cède ! » il aurait pu espérer arracher un sourire sinon forcé, du moins compatissant de ses deux fiers-à-bras. Mais là… Trop subtil, sans doute… L’ampleur de ses flops successifs l’amusait presque.
 
 
Coup d’œil égayé du gradé à ses mulets muselés, puis :
« Bon, on reprend. Comprenez-moi bien, garçons. Non seulement vous allez devoir retrouver une arme dont vous ne savez presque rien - si ce n’est qu’il s’agit probablement d’une canne, ainsi que Cotence le faisait justement remarquer - mais aussi un poinçon de confection ar-ti-sa-nale. Bon courage ! (Graimet alluma sa pipe.) M’ouich. Parchque chi l’arme avait été induchtrielle dans cha totalité, rien n’aurait été plus fachile que de remonter jusqu’au fabricant, et, de là, à ches revendeurs, pour, qui chait, tomber chur votre client. »
 
Le Divisionnaire marqua une pause, le temps d’utiliser son cure pipe. Les deux autres flics ne savaient manifestement plus quoi penser.
 
La remarquable Félicie refit une apparition remarquée, CQFD. Son plateau de service, lesté d'assiettes pleines, de carafes, d'un saladier de mâche et de sets de tables ne ralentissait en rien son slalom oscillatoire. Si Achille Zavatta avait assisté à l'exercice, nul doute qu’il l'aurait engagée dans son cirque. De loin, elle souriait en fixant le Commissaire. Elle fila droit (si l’on peut dire) vers lui, corsant par la vitesse le péril de l'attraction, et lui déposa au creux de l'oreille « Téléphone pour vous », puis, à la volée, s’en retourna à ses services, sets et mâche.
 
« Un appel, les enfants. Commandez un café, je reviens. »
 
 
Les deux hommes virent leur patron descendre vers les commodités, où se trouvaient aussi les cabines téléphoniques.
 
 
Quelques minutes et trois cafés plus tard, la stature du commandeur refit surface. Il semblait grimé d'un air dur, sévère.
 
Il se rassit lourdement.
 
« Je ne me doutais pas que vous passer un petit savon stimulateur entraînerait des résultats si rapides : on vient d'arrêter l'assassin des deux femmes !
 
— Quoi ? Qui l'a arrêté ?
 
— Il s'est présenté spontanément dans un commissariat.
 
— On y va, on y va ! battit des mains Février.
 
— Reste-là ! On n'est pas à un café près. Cinq minutes de plus ou de moins…
 
— Qu'est-ce qu'il a déclaré ? demanda Cotence.
 
— Il aurait azimuté, agi sous l'emprise d'un panachage dépression-médicament-alcool. Il a tenté de se suicider, mais n'en a pas eu le courage… »
 
L’échange entre Graimet et sa troupe s’accéléra :
 
« Vous avez été long, en bas. Vous avez d'autres infos ?
 
— J'ai demandé à ce qu'on lui pose la question de la marque sur la tempe…
 
— Et alors ?
 
 
— Il ne sait pas de quoi on parle.
 
 
— C'est bizarre, ça ! Pourquoi il nie ?
 
— Peut-être que c'est pas lui qui l'a faite. Par contre, il donne des détails significatifs et exacts sur ses crimes, ce qui écarte définitivement toute possibilité d’être face à un affabulateur.
 
— Mais si ce n’est lui qui signe, qui est-ce ? Son frère ?
 
— A nous de chercher !
 
— Il a liquidé les deux femmes ?
 
— Oui ! A cinq minutes d’intervalle. Un sacré rapide ! Mais c’est loin d’être tout : Lorgnon a noté que ce type paraissait étrangement lucide et précis quant à ce qu’il affirme avoir commis dans le cirage de ses drogues.
 
-- Mais alors il ne nous reste plus rien à nous mettre sous la dent ? Déjà qu’on a fini nos sandwiches suspects…
 
— J’ai dit, quatre cadratins plus haut, qu’il nous appartenait de chercher le poinçonneur. Parce que si, pour toi, laisser courir un type qui perfore la tempe de ses contemporaines, fussent-elles mortes, est normal …
 
— Evidemment, vu comme ça ! Mais pourquoi vous dites un type ? Il n’est plus question de force physique, dans l’optique d’un simple marquage.
 
— Dis donc, quand tu te mets à cogiter, on te donnerait déjà moins de foin à bouffer et un peu plus de carottes, ricana Cotence.
 
 
— Je crois sincèrement que des trucs de cinglés comme ceux-là, y’a que les hommes pour les commettre, non ? lança Graimet.
 
— Sinon, l'info de Cotence était bonne ? L’assassin se prénomme bien Manuel ? »
 
Graimet eut un soubresaut convulsif consécutif à sa surprise amusée, Cotence se contentant de secouer la tête en soupirant.
 
« Désolé de vous miner plus avant le moral, reprit leur boss tout en vidant un peu de son fourneau de bruyère dans le cendrier, mais, pour espérer retrouver le marqueur temporal, autant chercher une aiguille dans une botte de foin.
 
— Trois aiguilles, patron. Trois ! »
 
Graimet hocha la tête avec un air indulgent : pour une fois que Février suivait…
 
Atterrés, les mulets s’affaissèrent sur leurs chaises sous le poids de la tâche qui les attendait. Le divisionnaire, lui, triomphait. Pouces passés sous les bretelles, torse bombé, bouffarde altière, chapeau acéré, aucun doute à avoir quant à son retour en forme.
 
Au bout d’un instant étiré en longues minutes, fort de son ancienneté à la PJ d’une part, aux côtés du patron d’autre part, Février osa finalement lancer un caillou dans la mare aux magrets :
 
« Justement, chef. Si vous nous expliquiez les conditions dans lesquelles…
 
 
— Tu sais, rosit Graimet, ça s’est passé simplement. Je n’ai rien fait pour chercher à lui plaire, tu vois ? Et Félicie…
 
— Non, non, fit Février en agitant les mains comme pour dissiper le fumet tabagique qui avait envahi la brasserie, je ne parlais pas de ça ! Je souhaitais simplement vous entendre évoquer la marque du tueur… ces trois points rouges… en triangle… son sceau. Bref, l’année 1928. Vous vous souvenez ? Peut-être cela nous éviterait-il justement de chercher une aiguille dans… »
 
Cotence venait d’ouvrir la bouche. Février s’en aperçut du coin de l’œil, aussi se reprit-il pour mieux lui couper l’herbe sous le pied :
 
« Non ! Trois aiguilles dans les meules d’un homme de paille !
 
— J’allais le dire ! » bouda illico son collègue.
 
Graimet opina de lui-même puis héla Félicie :
 
« Une Grande Chartreuse 1928, Princesse ! »
 
Clin d’œil de ladite, qui ondula derechef et du bas en direction du comptoir. Écarlate et poustouflé, Graimet repoussa son chapeau sur son crâne. Il serra si fort les dents sur le tuyau de sa pipe qu’il le fit éclater et que le fourneau roula à terre. Surpris, il sursauta, oubliant son bref moment d’égarement :
 
« Tu comprends, fit-il à l’intention de Février qui le regardait par en-dessous, j’ai besoin de me replonger dans l’ambiance de l’époque… Tout cela remonte à si loin…
 
 
— On devrait quand même pas trop lambiner, Patron, on a déjà assez perdu de temps comme ça.
 
— Tu as raison, gamin ! On embarque la bouteille et on file… en évitant les embouteillages.»
 
***
 
 
 
Les services avaient fait passer le message : l’auto proclamé coupable, mis à disposition, au frais et aux fers, dans le local le plus spacieux du petit commissariat de quartier où il s’était livré, n’attendait que le bon vouloir du Commissaire. L’aura des gars de la PJ se lisait dans les yeux des flics du cru. Une sorte de fierté mêlée de timidité illuminait leurs regards déjà bien allumés. Le premier apéritif du jour avait dû être prolongé. D’ailleurs, le souvenir en était encore vivace, si l’on exceptait les trognes rougeaudes des flics en service, au travers de la présence d’un verre de boisson anisée à demi rempli sur le bord d’une table. Avant que quiconque n’ait pu réagir, Graimet l’agrippa au passage et se le téléphona en direct, sans passer par le standard. Un véritable numéro d’illusionniste bien huilé. Presque de la télépasthis.
Le regard du Divisionnaire sectorisa la pièce. On eut dit qu’il essayait de déterminer qui, dans la salle, pouvait être le « destructueur ». En fait, animal en chasse, il tentait de repérer un autre fond de godet à se baller dans le zoophage. Rien à l’horizon. Le grand fauve allait devoir remiser sa désaltérance, et cela l’altérait. Il lui fallait trouver un exutoire à ses déviances inexécutables.
 
Aussi se mit-il en quête et en tête de situer l’assassin sans qu’on le lui désigne. Il opta pour un petit moustachu assis dont la tête sans képi dépassait derrière un tas de dossiers. Ces derniers détails aidèrent le Boss à prendre sa décision. Il s’en approcha à grand pas et, en préambule, lui colla un pain de 700 à travers les moustaches en « bazaille », en guise de présentations : « Moi, c’est Graimet. Toi, t’es foutu. » Rien ne semblait gêner l’avancée du gradé. Ni la surprise collective - hooo !! - vite suivie des rires des flics alentour - ha, ha, ha ! - , ni le fait que le « prévenu » ne soit poing menotté, et encore moins qu’il porte un uniforme. Même revêtu d’une chasuble blanche et violette, coiffé d’une mitre, assis sur un trône et ressemblant trait pour trait à Pie XII, il n’aurait pas coupé à sa rouste. Quand Graimet avait une idée en tête…
 
Ce sont encore une fois les mulets qui arrêtèrent le chef avant le carnage pas pâle. Deux explications, un semblant d’excuse et une tournée générale plus tard, les choses rentrèrent dans… la force de l’ordre.
Dans la pièce du fond, lumineuse et agencée sobrement - assurément la seule chose sobre de ce vivier à « pieds de vignes » - le Commissaire local et les trois vedettes de la Police Judiciaire faisaient enfin face au meurtrier qui ressemblait… étrangement à Pie XI. À l'inverse de son « collègue », il avait échappé à la baffe de bienvenue. Au contraire, Graimet avait insisté pour qu’on lui verse une rasade, à lui aussi.
« Bonjour, comment vous appelez-vous ? Moi, c’est Jules.
-- François Przykzwyck.
-- Et ça s’écrit ?
-- F.R.A.N.ç.O.I.S.
-- Merci.
Maintenant, expliquez-moi comment tout cela s’est passé…
 
-- Comme dans une scène de meurtres, Monsieur mon Commissaire.
-- Mais encore ?
-- Tu peux pas t’imaginer. J’avais picolé et avalé des cachets...
-- Ah ! Mon pauvre ! Satanés médicaments qui compliquent tout. Ensuite ?
-- La première, c’est pas de ma faute, c’est elle qui m’a demandé l’heure.
-- Tu ne vas pas nous chanter que, dans l’état de délabrement que tu as décrit, une femme t’a accosté ? doucha Février, beigne à l’appui.
-- Février, tu ne moleste pas Monsieur Przykzwyck et tu le vouvoies, s’il te plait ! Continuez, François.
-- Tu me croiras si tu veux, Monsieur mon Commissaire : avant d’avoir pensé à regarder ma montre, elle était déjà par terre.
-- Alors, c’est pas to… vous qui l’as tuée ? insista Cotence.
-- Ben si ! J’avais un maillet en main et des gens criaient autour de moi.
-- Il venait d’où, votre maillet, mon ami ?… Février, va voir si y’aurait pas un petit rafraîchissement à grignoter, à côté, s’il te plait.
-- J’l’avais embarqué de chez moi, Monsieur mon Commissaire - avec un glaçon et un Gardénal, pour accompagner mon pastis, si c’est pas trop te demander, gamin - j’y avais pensé avant de partir, au marteau de bois.
-- Voyez, Patron, c’est de la préméditation pure …
-- N’exagérons rien et n’anticipons pas, Cotence. On tirera les conclusions qui s’imposent plus tard. François, expliquez-moi donc la deuxième attaque…
-- Ben quand je me suis sauvé, j’ai suivi un parcours au radar dans mon brouillard.
En débouchant d’une ruelle ou d’un chemin, je ne sais plus bien, j’ai embouti une autre dame. Le maillet en main, ne sachant quoi en faire, et comme j’avais maille à partir avec la dame allongée, je lui en ai allongé un coup…ou deux. Et bing ! Et gong !
 
--C’est un mythomane, patron ! Il n’a pas eu le temps d’aller du premier lieu au second si rapidement : pas cinq minutes, d’après les témoins.
-- On est en rade d’anis de Nice, on se rabat sur le Ouiski, Patron ? proposa Février.
-- C’est aller un peu vite en besogne. On n’aurait pas un petit alcool genre eau-de-vie pour faire la transition ? à propos, François, comment avez-vous fait la votre, de transition, en si peu de temps ?
-- J’ai couru, je me le rappelle, et j’ai pris des petits passages avant d’aboutir sur la deuxième bourgeoise. J’veux bien que tu me prennes pour un menteur, mais j’ai été vu par un paquet de témoins, je te ferais remarquer, mon gros.
-- On peut faire dans la prune, Patron, c’est tout ce qu’il y a, rapporta Février.
-- Mince, Patron, j’suis pas fana. La prune se mélange mal au glaçon et se marrie peu aux cachets. Bah ! Mais tant pis, on fera avec, aleajacta François.
-- Alors, Messieurs, vous en dites quoi ? professa Graimet.
-- Si j’pouvais avoir un Alka Setzer™ à la place du Gardénal, avec ma prune, je suis preneur : j’me sens un peu ballonné, Patron.
-- J’te parle de notre ami François et de ses aveux, Cotence, recadra Graimet.
-- C’est peut-être bien lui quand même, concéda ce dernier.
-- J’ai pas trouvé de glaçons, je vais en chercher au bistrot à côté, prévint Février.
-- Qu’avez-vous fait après la deuxième agression, mon ami ?
-- La même chose que pour la première : je me suis carapaté comme un démon.
Même qu’il y a pas eu foule à me poursuivre. Personne, si je compte bien… La première comme la seconde fois, d’ailleurs. Ah c’est pas les héros au long bec qui courent les rues, de nos jours !
 
-- Donc, vous sortez progressivement de votre catalepsie mentale…
-- Tu veux dire quoi, par là ?
-- Tu sors de ton pâté, traduisit Cotence, et ensuite ?
-- Ben, j’ai entendu des sifflets d’agents, au loin. J’émergeais de plus en plus de... mon cataclysme emmenthal, comme tu dis, Patron. Et là, j’ai redécouvert le maillet dans ma main gauche.
-- Vous en avez fait quoi ?
--Qu’est-ce que t’aurais fait, toi, à ma place ? Je l’ai balancé dans la Seine, pardi ! Au Port Saint-Michel. Le plus drôle, c’est que cette andouille de marteau de bois s’est foutu à flotter autant que moi dans mes vapeurs de barbituriques.
-- Ça vous a contrarié ?
-- Tu parles, Charles, tu déambules, Jules : rien à cirer, Roger ! Et tu sais pas le plus beau ? Alors là, je vais te cisailler le kiki : je me suis dirigé droit sur les sifflements de flics ! Ça te la coupe, ça, non ?
-- Pourquoi ?
-- Aucune idée ! Pour dire… Et tiens ! Devine qui j’ai vu ? (baissant la voix et regardant vers la porte) le garçon de café qui nous sert à boire, là. Il était penché sur une femme, à terre, la première que j’ai rectifiée. »
Graimet, prenant le même ton de confidence, se rapprocha :
 
« Qu’est-ce qu’il faisait ? 
 
-- Il lui bougeait la tête, doucement. C’est tout ce que je peux dire. J’ai pas traîné, y’avait des flics partout et des gens qui discutaient avec. Y’a même un poulet qui m’a interrogé. J’ai dit que j’avais rien vu, et basta. Pas très futés, tes sbires, mon Commissaire.
-- Je vous remercie de ton témoignage, coupa sèchement Cotence, qui ne supportait pas que l’olibrius puisse sembler charger la mule, en l’occurrence Février, et se moquer des collègues en toute impunité.
-- Il a raison, continua Graimet, tout est clair, à présent.
-- Encore une chose, reprit le mulet. Vous me paraissez étonnement serein.
-- C’est vrai. Depuis que j’ai vidé mon sac, je me sens mieux. Et puis, comme tu me vois là, je suis sous Gardénal - blanc cassis. Radical. Zen. »
La culpabilité du futur inculpé ne laissant plus le moindre soupçon de doute dans l’esprit de quiconque, on arrosa cette conclusion comme il se doit avec le gros des troupes réunies au commissariat. Graimet n’avait à aucun moment proposé d’entamer la Chartreuse. On ne mélange pas les pochetrons et les musettes.
***
 
 
Une petite heure plus tard, maintes prunes et quelques Ouiskys ayant coulé sous les pontes et leurs subalternes, l’ambiance s’avérait on ne peut plus conviviale. Une subite envie de s’aérer l’étreignant, le prévenu sortit naturellement prendre l’air, seul, à pied, à la faveur de ne pas se sentir concerné par un énième toast, porté cette fois-ci par l’ensemble des fonctionnaires présents à leur Patron, sans se heurter à la moindre obstruction.
Le moustachu baffé, frileux et serviable, alla même jusqu’à refermer la porte derrière lui.
À l’heure qu’il est, François Przykzwyck marche encore…
***
[1] Authentique
[2] Petit outil qui sert à redresser les rayons des roues de vélo
[3] Lire, chez un autre éditeur : « Félicie est là. »
[4] Parfois abrégé en : confiteor

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