Chapitre huit en avance
Dimanche 16 septembre 1928À la demande de ma hiérarchie, je vais être muté à Paris. Cela m'arrange. On s'ennuie ferme dans ce commissariat Moulinois. Cette proposition de mes responsables apporte donc de l'eau à mon moulin, mais je me garde bien de leur en faire part. Durant la négociation, j'ai glané mon premier galon, après seulement deux gros mois de service. A ce rythme-là, en dix huit mois, je peux devenir comme il sert de peau lisse. Je sais, je ne fais rire que moi.
Je crois qu'être passé à l'acte a suffi à assouvir mes envies trucidaires. Mes pulsions se sont apaisées comme je les satisfaisais. La guérison par la pratique. Mieux : pas l'ombre d'un remord en vue. Cela s'est avéré si simple !
D'accord, je ne néglige pas que la chance fut avec moi, le mois dernier. Me faudra être plus prudent, la prochaine fois, à Paris. Car je ne désespère pas de rechuter.
***
Je n'ai pas à proprement parler ressenti à nouveau l'impétuosité psychologique de détruire de l'humaine. Mais mon esprit joueur est perpétuellement en train d'élaborer des combines, de mettre sur pied des situations qui me permettront d'éliminer une personne dans la plus grande sécurité possible. Le zéro risque incontestable. Quelle gymnastique cérébrale ! Quand j'aurais trouvé, j'appliquerai. Ou pas. Peut-être le simple fait de détenir la solution me suffira-t-il ?
Non, je plaisante : je la testerai, c'est évident !
***
Une statistique, délivrée par mes confrères anglais, révèle qu'en neuf mois, huit cent soixante-douze personnes ont été victimes d'accidents mortels de la circulation. Ces chiffres ne concernent que l'Angleterre, mais, en France, ils doivent être proportionnellement les mêmes.
Voilà une semaine que cette info me trotte en tête. Je sens qu'il y a quelque chose à exploiter, là. Se servir du trafic urbain cataclysmique ! De plus en plus de véhicules roulent n'importe comment, qu'ils soient auto ou hippomobiles. Un excentrique chari-vari inextricable chaque soir extriqué et chaque matin intriqué.
J'imagine la scène : je soutiens une dame mortellement frappée par notre toute récente rencontre. Elle a, bien sûr, la trace triangulaire au bon endroit, ma marque de fabrique. J'attends, au détour d'un angle de rue, sous un porche, qu'une voiture passe, et je jette la malheureuse sous ses roues. Cette option comporte énormément de risques et d'incohérences. Je tue une femme, et j'attends patiemment qu'un automobiliste passe ? Combien de temps ? Et je la jette à bout de bras ? Personne ne me voit ? Le chauffeur ne s'aperçoit pas que c'est une masse déjà inerte qui lui tombe dessous ? Je traverse la largeur du trottoir en la portant ? Non, non : trop aberrant ! Ce type d'agression ne tiendrait pas la route.
Ou alors, je place une femme morte, entre chien et loup, dans un virage très serré, et je me poste un peu en retrait pour admirer le résultat. Encore une fois, pas très prudent ! Des piétons passeront et découvriront le porto rose avant que ma patiente soit écrasée ! Je l'installe confortablement sur les pavés, personne ne me voit ? Dans une boucle si serrée, le véhicule doit ralentir énormément. Le conducteur n'aura sûrement pas trop de mal à arrêter sa voit… J'ai trouvé ! Je savais bien qu'il y avait quelque chose à tirer de nos amis anglais, pour une fois.
***
Lundi 10 décembre 1928, au matin.
J'attendais un signe pour passer aux actes. C'est pour ce matin. Tout est réuni, tout coïncide. Déjà, je ne travaillerai pas avant cette après-midi. J'ai donc ma matinée libre. De plus, une petite bruine quasi londonienne, tenace, presque verglaçante, tombe sur Paris et ses environs. Enfin, j'ai lu le journal du jour. Et qu'y ai-je lu ? Une info très angliche qui sublime mon besoin de me mettre en action : depuis hier, l'âge légal du vote des femmes, en Angleterre, est ramené de 30 à 21 ans ! Sûrement le nombre croissant des écrabouillés anglais suffit-il à faire baisser dangereusement le volume des inscrits sur les listes électorales ? J'apprécie mes raccourcis idiots. Bon, j'ai peu de chance de tomber sur une british saucée, mais c'est le geste qui compte. C'est juste pour marquer le coup. J'aime aussi mon humour.
Faut que je calcule bien mon approche. Il y a peu de piétons, ce matin, et, à contrario de ce que dénoncent les statistiques anglaises, la circulation est très fluide. J'ai déjà suivi deux potentialités de sexe féminin, depuis que j'ai décidé d'exécuter mon plan. A chaque fois, il a manqué une conjoncture. La première a bifurqué vers une porte cochère alors que j'étais très près d'elle. La seconde a bénéficié du fait que la bagnole s'est arrêtée à vingt mètres de nous pour qu'un passager puisse en descendre.
La situation nouvelle qui se présente là n'est pas celle que j'attendais : la dame marche devant moi, et la Peugeot nous arrive dans le dos. Nous nous déplaçons tous les trois dans la même direction. Dans mes prévisions, mon élue et moi croisions la voiture. Peu importe, après tout. Comme pour l'affaire du train, les évènements décident, une fois de plus. La différence notable avec la fille du wagon-toilettes réside dans le fait que j'ai le temps de vérifier devant, derrière nous, et sur le trottoir d'en face, que nul témoin ne semble prêter attention à mon manège. Mon espérée future morte longe le bord du trottoir. De fait, je prends l'intérieur pour la doubler. L'auto approche. Petit coup d'œil discret de trois-quarts : je décélère un poil pour synchroniser l'ensemble. Tout semble se figer, s'enliser. Je décompose chacun des éléments qui nous entourent. Je suis aussi attentif que lucide et décontracté. La preuve : une fois encore, je me fais sourire. Jugez-en : je me mets à espérer que cette demoiselle ou dame ne se prénomme pas Laure et que, parallèlement, le conducteur ne soit pas victime d'un besoin pécuniaire, même passager, qui ferait qu'il ne roule pas sur Laure.
Lamentable ? J'aime bien, moi.C'est le moment. Légère bourrade du coude, sèche, brusque. La "c'est-de-peu-au-jus" est déportée vers la rue. Son pied gauche cherche appui mais ne trouve que le vide du ruisseau. Déséquilibrée, elle tombe sous les roues de la solide 201 Berline. Choc sourd, cris brefs. Première phase réussie !
Mais, allez-vous me dire, et les marques tempiaires ? J'y arrive. Le chauffeur descend et va constater les dégâts. Il ne s'en prend pas à moi. Il n'a donc pas remarqué ma poussette. Il vitupère. Je me précipite, regard au sol, chapeau rabattu, en criant :
« Malheureux ! Qu'avez-vous fait ? »
Je me penche sur l'écrasée, lui prends la tête doucement dans les mains. Pas besoin d'avoir fait dix années d'études pour s'apercevoir qu'elle a son compte. Je recouche son visage sur le côté droit, et mime une mine minimaliste atterrée. L'écraseur, après la flambée verbale causée par la surprise et l'effroi, s'écrase enfin. Il réalise partiellement, mais sans vouloir admettre, en plein désarroi. Il est en plein désarroi. Son trouble est à ce point exacerbé que je crois bon devoir le mentionner deux fois de suite dans les deux dernières phrases.
Les badauds parapluités commencent à rappliquer. Il est grand temps que je me volatilise, en gardant le poing gauche bien serré. Nul doute que le bouchon de liège, coupé au tiers de sa hauteur, dans lequel j'ai enfoncé et d'où dépassent trois épingles dessinant une pyramide, a laissé ma signature anonyme sur la jeune (?) femme.
Je suis bien, confortable, rasséréné, satisfait. Pour compléter l'atmosphère very british que je me suis inventée pour la circonstance, l'allègre musique ''Tea for two'' s'installe dans le creux de mon oreille.
Vive nos amis anglais ! And God save the King !
***
Vendredi 14 décembre 1928
Un entrefilet dans ''Fransoir'' relate le point d'ombre latent dans l'accident survenu lundi :
[Les policiers n'expliquent pas la source et la nature des traces relevées sur la tempe de la malheureuse. Malgré ce détail, épinglé au cours des constatations, l'enquête s'aiguille vers l'accident.
La police fait une nouvelle fois appel à la personne qui se trouvait sur les lieux du drame et en fut le témoin privilégié. Prière de contacter le…
Les obsèques de la malheureuse Laure Thaut, dentiste, se dérouleront …]
Laure ! Je me marre de la coïncidence. Et donc, à priori, le dicton disait vrai : le chauffeur n'a pas de problème d'argent. Je suis content pour lui.
***
Chapitre suivant : Chapitre neuf (c'est le seul truc de neuf dans ce bouquin)