Chapitre sept réclamé par Garp
Incapable de trouver le sommeil, Mme Graimet annemasoeurannait lorsque la 4 CV noire s’immobilisa sous les fenêtres du 132 boulevard Richard Leblanc, après un ultime hoquet pétaradant, aussi incongru qu’inconcevable, dans la nuit paisible qui berçait ce quartier cossu, d’ordinaire tranquille. L’épouse du divisionnaire écarta davantage le rideau et appuya son front contre la vitre. Son cœur s’emballait. Sa déglutition : une torture cruelle et raffinée. Comme à chaque fois qu’elle se désespérait du retour de son Jules. Juré, craché.
Depuis des années, même si elle ne l’aurait avoué à quiconque, Mme Graimet redoutait le moment, inéluctable dans la carrière d’un commissaire, selon elle, où un gradé galonné et dégoulinant de compassion, avec mine de circonstance, viendrait lui annoncer que, au cours d’une mission périlleuse… n’écoutant que son courage… hélas ! … mort en héros… Ou pour la patrie. Ou les deux. Puis on lui ramènerait le corps du défunt, probablement révolvérisé ou coupdecouteauté par un malfrat malfaisant nerveux teigneux désireux d’enluminer son casier judiciaire, son curriculum mortae, de l’ériger en tableau de chasse au perdreau.
Des pas ébruyantèrent la cage d'escalier.
Mme Graimet ne put se retenir de frémir à l’unisson du fricandeau à l’oseille, préparé par ses soins, qui transpirait dans le four autant qu’elle dans l’appartement exigu. Serait-ce aujourd’hui qu'elle passerait du côté obscur, dans le clan des …veuves ? Elle remonta les mains contre sa poitrine - on eut dit une posture de postière douairière en prière, de santon, mais qu'en sait-on…? Comment s’y prendraient-ils pour monter jusqu’à l’étage les 1m90 de son commissaire, raide comme la justice et encore plus grand mort que vivant ? Sûr qu’avec la
rigor mortis, à supposer qu’ils puissent emprunter l’escalier aux marches devenues funèbres, très étroit et tortueux, ils ne parviendraient pas à tourner sur le palier. Depuis le temps qu’elle suppliait Jules de déménager - pour la place des Vosges, par exemple - tout ce qu’il avait trouvé à faire était d’acquérir l’appartement voisin. « Pour s’agrandir », avait-il argumenté. Loin d’être suffisant ! Excepté que, désormais, le couple disposait d’une salle de bains. La belle affaire ! La baignoire s’avérait trop courte pour que Graimet puisse s’y allonger sans plier les genoux. Cette pensée en amena une autre, terrifiante et déplacée, qui eut mieux convenu à un cerveau criminel : que ferait-elle du corps… ? Utiliser le lit pour l'avant dernier repos de son mari ne lui effleura même pas l’esprit.
Pour sinistres qu’ils soient, il y avait des détails auxquels elle estimait devoir songer, même à l’avance. Pour être prête. En digne femme d’intérieur et de Policier Judiciaire, au point de vue dit visionnaire.
On frappa à la porte.
Elle sursauta, les visites étaient si rares - des cas, pour ainsi dire, à graver dans le marbre. La dernière en date : celle de l’agent travaillant au recensement de la population française. « Les résultats seront publiés début mai », avait-il conclu, totalement schlass, en prenant congé de Mme Graimet et des verres de Schnaps servis par cette dernière. Si elle avait changé de verre à chaque tournée, la table de la cuisine n'aurait pas suffi à les accueillir tous, en fin d'enschnapstisation unilatérale. Le brave homme était resté près de deux heures à lever le coude, pour finalement comptabiliser deux cents habitants dans l’appartement.
« Avec une conscience professionnelle pareille, s’était dit Mme Graimet, pour les résultats du millésime hexagonal 1954, on n’est pas rendu ! »
On refrappa à la reporte.
« Oui ! Voilà, j’arrive ! » s’empressa la divisionnaire tandis que le recensement rejoignait les limbes vaporeuses du Schnaps. Il lui sembla entendre chantonner sur le palier. Sans doute une hallucination auditive imputable au support de l’angoisse…
Elle ouvrit, vit son mari, émit un cri, blanchit, fléchit, tant il la surprit.
« Mon Dieu ! Jules ? Non !
— Mais si, fit l’un des deux hommes, dont un gendarme, encadrant son époux.
— Mais non, renchérit l’autre, je me prénomme Antoine.
— Ben et moi, je transparence ? tonitrua le premier. Alexandre Benoit, pour vous servir. Mais vous pouvez m’appeler du prénom que vous voudrez bien et à n'importe quelle heure du jour et de l'ennui, gentille madame, rondejamba-t-il.
— Suffit, Gros ! » s’emporta le plus jeune - au demeurant joli garçon, interluda la midinette Graimet revenue de ses pensées avant d’y retourner dard dard.
« Jules ! Tu es blessé ?
— J'le croyais marié, apparta le plus épais et déformé, le non-uniformé.
— C’est parce qu’il l’est, face de pet ! C'est la vue de Madame qui t’a permis de déductionner si brillamment ou quoi ?
— La spychologie, grand ! La spychologie avec un grand ''spy'' majuscule ! Tu ferais bien de prendre des cours du soir au matin, toi, si tu veux grimper l’échelle hiératique avec ton barreau. Tout le monde sait que le célibat blesse ! »
Ce numéro de duettiste aurait pu paraître pathétique mais presque, si l’attention de Mme Graimet ne s’était focalisée sur son Jules de mari - cabossé, écorché, contusionné, mais souriant -, le scrutant sous toutes les coutures, flairant, en digne praticienne du Sieur, la cuite davantage que la blessure. Elle se voyait déjà en noir, c'est lui qui l'était ! Son cœur d’épouse aimantée attentionnée avait bondi dans sa poitrine, soulevant une irrépressible vague d’émotion. Mais la marée était trop belle : elle révéla la vase en se retirant. En l’occurrence :
« Jules ! »
L’interpellé sursauta sous son chapeau, son escorte subitement muette face à la tonitruance de la maîtresse de maison.
« JULES ! »
Elle entrait en sur-cuisson, en harmonie parfaite avec le fricandeau à l'oseille. Le ton s’avérait bien davantage que frais et venait de monter d’une sacrée tranche de décibels. La cage d’escalier vrombit violemment sous ce vigoureux vibrato vitupéré en corne de brume. À croire que les sirènes annonçant les 1420 tonnes du GALLIENI signalaient son entrée et son arrêt au port opportun.
« Tu es ivre, Jules ! Mais quand cesseras-tu de mélanger les impératifs et les apéritifs, ''allo, police ?'' avec ''à l’eau de vie'' ? Je te préviens pour la dernière fois, Jules, ne te crois pas quitte : encore une cuite et je te quitte !
— Je sais, je sais… » gabina l’interpellé, désormais condamné à être gardé à vue à vie. Il haussa les épaules, fataliste, puis se tourna vers ses escortes boys :
« Vous z'allez pas partir comme ça, les gars ? On peut pas faire autrement que de trinquer ! Fais pas cette tête, madame Graimet. Rien qu'un petit verre, pour dire ! Au point où j'en suis, de toute façon !
— Il a pas tort d'avoir raison, ma p'tite dame. Allez, faites pas vot bêcheuse ! On vous d'mande UN p'tit canon dans UN verre, pas cent en tonneaux !
— Je n'ai que de la Saint-Yorre à proposer, si votre foie supporte encore les bulles ! » explosa l'illustre femme, le regard pétillant de colère.
Graimet leva les yeux au ciel et se remit face à ses congénères pour les embrasser :
« Merci [smack] pour tout [smack] les [smack] enfants.
— Faire un bout de chemin en votre compagnie fut un plaisir, Diviseur. »
Il émanait de ces adieux une émotion palpable à laquelle Mme Graimet demeura parfaitement insensible, retranchée derrière la forteresse cuirassée de son tablier de cuisine ; l’angoisse avait cédé la place à la rage :
« Jules ! Tu rentres ! Au trot ! Et prends les patins, j’ai ciré le parquet !
— D’accord, d’accord, Louise. Mais permets-moi de te rappeler que, si je m'en simenone bien, nous sommes sensés ne jamais nous disputer ! »
En vain. La porte d’entrée claqua avec une violence qui n’arrangea en rien le mal aux cheveux qui lancinait sous le chapeau de Jules Graimet.
***
« Elle s’appelle Louise, la Graimet ? demanda le prénommé Alexandre Benoit en redescendant l’escalier du 132 boulevard Richard Leblanc.
— On ne parle pas ainsi de la femme d’un Commissaire Divisionnaire, Gros. Et la réponse à ta question est ''oui''. En quoi ça te regarde ?
— C’est ce que je pensais : y’a quelque chose de pas logique dans ce qui vient d’occurationner !
— Ah oui ? Et quoi donc ?
— C’est lui qui aurait dû menacer de la balancer…»
***
La 4 CV noire pêta, puis rôta avant de se décider à démarrer. Installé au volant, Antoine pesta, puis vitupéra comme un beau diable :
« Je ne comprends pas comment
Renault a pu réussir à fourguer le 500 000e exemplaire de ce tas de boue !— Tu sais que t’es difficile, comme garçon, Grand ? Moi, elle me plaît bien…
— Difficile ? Vu comme t’es exaspérant, te supporter fait de moi un Saint !
— Ben voyons, Môssieur Antoine, le saint exaspéré ! Tu veux peut-être que je te dessine un mouton, pour te calmer ?
— N'empêche, Gros, c'est la dernière fois que je viens te sortir de tes guêpiers, toi et tes collègues de biture. Compris ?
— Compris ! … On va se boire un coup où ? »
***
« Le patron est là ? »
Si certains supportaient mieux que d’autres les lendemains de cuite qui déchantaient, nul doute que Cotence faisait partie de la première catégorie. Son entrée bille en tête dans les locaux du 22 l’attestait.
« Bureau », marmonna Février, en grinçant de mal aux cheveux, la bouche plus pâteuse qu'une crêpe avant cuisson.
L'arrivant se dirigea vers la patère pour y déposer sa veste. C'est là que l'incident se produisit, suite à une manœuvre incompréhensible et inexplicable, que nous allons tenter de vous décrire ici. Ce geste coutumier n'aurait jamais dû provoquer une telle panique. Il aura fallu un véritable concours de circonstance, mêlé à un vieux reste de la biture de la veille, pour que cela se produise... Énigmatiquement, en ôtant son veston, le doigt de Cotence accrocha et fit glisser son arme de service de son holster, il est vrai mal arrimé et un peu lâche sur la poitrine.
Dans la fulgurance d'un réflexe malencontreux, il tenta de récupérer son pistolet au vol, sans pouvoir choisir, évidemment, l’endroit par lequel il allait empoigner l’engin. Un coup partit. La balle s'envola en direction de Février, heureusement à plus de deux mètres au-dessus de sa tête. Ce dernier verdit, car pâlir n'était déjà plus dans ses cordes.Le ''visé'' bégaya :
« Mais, mais, mais …
— Merde ! Qu'est-ce que j'ai... ça va ? ça va ?
— Je crois… Oui, oui, ça v… » réussit-il à prononcer avant de se précipiter vers les toilettes, talonné par le fautif.
Remue-ménage instantané dans la cabane. Prise de renseignements des collègues accourant, concentration imposante de policiers, pistolet au poing. Explications, puis retour progressif au calme.
Le ''tireur fou'' refit une apparition fugace dans la pièce commune où étaient regroupés les membres du service :
« Barras, file-moi la bouteille de gnôle, vite ! »
L'autre tendit le litron déjà sorti, pressentant son utilité imminente. Deuxième voyage fulgurant vers les commodités.
Le flingueur et sa cible revinrent, apparemment régénérés et d'évidence le visage beaucoup plus coloré. Graimet n'avait pas daigné venir aux renseignements. C'est peut-être cette inconsidération qui fit reprendre du poil de la bête à Cotence :
« Le boss n'a même pas bougé ? »
Il s’élançait à peine vers le bureau sacré que son collègue, pas rancunier, l’arrêta, non sans peine, de deux mots à haute teneur en alcool résiduel :
— Comment ça, ''pas déranger'' ? »
Février, préférant cette fois-ci s’abstenir de parler, se contenta de brandir un tube d’Alka Setzer™. Même si la signification s’avérait claire - gueula line, ''gueule de bois'', en g@rpien du bas Moyen-âge - Cotence, troublé, peina à raccrocher les wagons :
« Tu veux dire que le boss n’a toujours pas digéré le panier à salade d’hier ? Les collègues se sont pourtant excusés quand ils l’ont enfin reconnu sous ses gnons bleus et rouges. Même qu’ils lui ont offert un verre de blanc, histoire de le cocardiser. En bons patriotes, quoi… Et puis, ce n’est tout de même pas un petit passage par le gnouf qui a pu le vexer à ce point, si ?
— Les vexés sont parfois fermés de l’intérieur », haussedesépaula Février, qui, de tant de fatalisme, aurait pu se prénommer Jacques.
Bien que n’ayant pas bougé, Cotence n’en revenait pas :
« Je savais le patron soupe au lait, mais de là à l’imaginer susceptible…
— Graimet a trinqué.
— Et pas qu’un peu, je sais. J’y étais, je te rappelle !
— Nan ! La commissaire y est aussi allée de sa tournée. À domicile ! Tout le Quai est au courant ! Et tiens-toi bien : dès son arrivée, le chef a dégainé une flasque de rhum déjà bien entamée et m'a quasiment intimé d'en avaler une lampée. Dur, dur, j'te jure… »
Un ange traversa la pièce en hoquetant, les yeux rougis et l’haleine chargée (Bambino ! Bambino !) tandis que Février ingurgrimaçait son quatrième Alka Setzer™ de la matinée. Pour lui, les bulles étaient sources de pépins, et dans ce cas précis, cela revenait à ripoliner les coups et les douleurs.
« Je vois », fit Cotence en contemplant la porte close du bureau du divisionnaire, ornée de cette plaque ''Commissaire Graimet'' qui lui semblait étrangement terne, tout à coup - elle aussi, paraissait mal vieillir…
« Qu’est-ce qu’il y avait de si urgent ? » toussa Février en éructant l’ultime bulle arhumatisée de ses comprimés effervescents.
Cotence redescendit sur terre. Il glissa une main vers son côté gauche, sans un mot, et la plongea dans sa poche. Il ne l’avait pas encore ressortie que c’était le « Sauve qui peut général » de l'Alkasetzeré de frais. Son bureau s’érigea en barricade, sa lampe en bouclier. Subitement plus téméraire et presque dégrisé, il s’empara de sa chaise pour tenter de dompter la bête qui venait de s’éveiller en Cotence.
« Déconne pas ! » brailla-t-il au mépris de sa migraine.
Face à lui, il découvrit soudain un Cotence hilare qui brandissait un dossier roulé en cylindre :
« Dis, mon gars, j'vais pas te tirer dessus une deuxième fois, quitte à te rater encore, et me laisser croire que je te manque tant que ça ! Tu serais pas un peu à cran ? Besoin d’un arrêt, peut-être ?
— Ouais, c’est ça, moque-toi ! Avoue que j'ai de quoi schizophrèner, ce matin ! Et on voit bien que t’étais pas là quand lui est arrivé.
— D'accord pour l'incident de tout à l'heure, mais, pour le boss, trouve autre chose ! J’essuie les colères de Graimet depuis bien plus longtemps que toi les coups de feu. Alors crois-moi, je sais ce que c’est : beaucoup de bruit pour presque rien. Au fond, le patron c’est un tendre. Tu peux me faire confiance ! »
Février se mit à bouder tout en époussetant son costume neuf d’il y a au moins trois ans - l’étiquette du pressing encore agrafée à la couture extérieure du veston le prouvait -, puis avisa le dossier à l’origine de la méprise :
« Alors, c’est quoi ?
— Les conclusions de Jules », s’abstint de ponctuer Cotence, idéfixé sur la porte du patron dont il se demandait jusqu’à quand il allait jouer la diva outragée…
« Comment ça, ''de Jules'' ? T’as vu le boss avant son arrivée ?
— Mais non ! Connectionne, un peu ! J’ai dit : les conclusions de Jules, pas de Jules !
— Hagine ? Du labo ?
— J’ai pas dit ''Jim''[1], j’ai dit Jules[2].
— Mais quel Jules[3] , si c’est pas le notre ?
— Lenôtre s’appelait Gaston.
— …Déjà mal au crâne…, implora Février, en se pressant les tempes du bout des doigts.
— Djamel s’appelle Okrânh [4]? Je l’ignorais, je l’ai toujours appelé Djamel tout court. Toukhour[5], qui est son beau-frère, d'ailleurs. »
Cet enchevêtrement de dialogues et de notes de bas de page tiré par les cheveux durait depuis un moment lorsque la lourde lourde du patron s’ouvrit sur sa silhouette balourde :
« C’est pas un peu fini, vos Devosseries de gosses ? On est au Quai des Orfèvres, ici, pas dans les pages de l’Almanach Verveine ! Vous êtes priés de bosser, et fort, que je vous entende !
— ça me revient, chuchota Cotence. Bosfor est le cousin par alliance de Okrânh, mais du côté Toukhour[6], tu vois ? »
Février ne voyait plus rien.
Hormis le 7.65 que brandissait Graimet.
Pour la seconde fois de la matinée, le jeune homme s’aplatit comme un seul homme, comme si Jacques[7] avait dit.
« Quelqu’un a du feu ? » demanda le Divisionnaire au gros de sa troupe, en partie atterrée.
Personne ne répondit car Jules n’avait pas fait le Jacques pour être obéi.
Le mal au à la tête ressentit par Février était aussi intense que le votre, à cet instant, si vous avez suivi assidûment ces échanges et notes de bas de pages. Pauvre garçon, hein ?
***
Graimet réintégra son bureau en maugréant. Même assis, sa taille était telle qu’il donnait l’impression d’être toujours debout. Nul doute que s'il s’était appelé Charles, son destin eut été tout autre - c’est en général ce que l’on est en droit d’espérer.
Grand, certes, mais contrarié :
« Cotence !
— Un problème, patron ? »
La ride soucieuse qui barrait le front altier au teint rougeaud du Commissaire n’avait pas échappé à l’œil de rapace du mulet.
« Au rapport… Mince ! Toujours pas de feu pour allumer ma pipe !», répondit Graimet en palpant sa veste sous toutes les coutures.
Cotence releva un sourcil érigé en point d’interrogation et balaya le bureau bossien et ses abords d’un regard acéré de grand chef indien : de calumet, point, mais la flasque de gnôle vide trônait dans la corbeille. Allait-il oser demander à son chef de quelle pipe il était question ? Tant d'années aux côtés de cette célébrité lui donnèrent le courage ou la familiarité nécessaire pour passer outre les convenances, le respect dû à la hiérarchie :
« Ne serait-ce pas plutôt votre pipe, que vous auriez égaré ?
— Ben non, je la tiens dans ma m…» ne finit pas le Divisionnaire en s'apercevant enfin de son erreur.
Il se décomposa et s'absenta mentalement. Un creux. Un vide. Un abîme de réflexions inabouties, en suspension. Un étal entre deux marées. Une perte partielle de soi. Une compréhension douloureuse d'un fait accompli, avéré, suivie d'un renoncement soudain, d'un vieillissement prématuré inéluctable et presque admis. Lui seul s'en aperçut. Plus rien n'existait. Plus un son n'arrivait. Sonné, étourdi, son homme était devenu un mulet muet. Une courte absence prolongée. Une fulgurance lucide, instantanément volatilisée de l'esprit du Patron, auto-lavage de cerveau nécessaire : personne ne peut vivre en état de clairvoyance intense si tragique.
« ...clusions de Woërms », perçut enfin Graimet.
Cotence souhaitait en finir au plus vite avec le court mais lourd silence pesant. Il parachuta sous le nez de son chef le dossier qu’il avait en mains depuis plus d’un quart d’heure, à présent.
Sans un regard pour la chemise cartonnée estampillée Laboratoire du Légiste, le Divisionnaire posa son arme de service avant de farfouiller sous son aisselle de poulet gauche, côté cœur, jusqu’à arborer un sourire :
« Ah ! Te voilà ! »
Cotence se retourna - personne d’autre dans le bureau - puis percuta tout à coup, à l’instant où le divisionnaire exhibait sa pipe avec fierté. Le 7.65 regagna son holster, la Saint Claude la commissure des lèvres[8] :
« Réjume-moi donc la proje à Woërmch, fichton. Depuis che matin que ch’ai enfie d’une bonne bouffarde… »
L'adjoint s’exécuta.
***
« …signé : Jules Woërms. » poinfinalisa Cotence en refermant le dossier puis en le poussant de l’index en direction du buste Graimetien. « Rien de franchement nouveau là-dedans, Patron. Rien de plus que ce que vous avez déjà relevé sur le cadavre défunt de la morte. »
Graimet ne dit mot qu’on sentit.
« Patron ? »
Un bruit de groupe électrogène peinait à percer la fumée de haut fourneau qui épaississait l’atmosphère du bureau : Graimet était replongé béatement dans le reste de sa sinusite de la veille. Inquiétude confirmée puis affolement du mulet : saut vers la porte, ouverture, appel presque silencieux de demande d'aide à Février, auquel il n'eut pas besoin de donner d'explication. Réaction instantanée du sollicité, retour dans le bureau : trois secondes cinq dixièmes.
« Patron ! Un malaise ? » s’anquit-il vélocement.
Le Divisionnaire se redressa d’un bond à ce simple mot, furibard :
« Il me semble t’avoir déjà enseigné que profiter du moindre instant de repos est l’abaissé du policier ! Ta mémoire est courte, mon garçon ! »
L’interpellé préféra ne pas répondre. Il s’assit sur une des deux chaises, imité par son flingueur.
« Bien, fit Graimet. Résumons-nous. Deux femmes assassinées, dans le même quartier, quasiment à la même heure, le rapport de Woërms l'assure.
— La sur-mesure ! ricana Février, plus décontracté, relaxé, et surtout un brin entamé par la potion ayant aidé à son prompt rétablissement.
— La surmenée ! » surenchérit Cotence, bien imbibé lui aussi.
Ignorade du boss :
« Toutes deux tuées d’un violent coup à la tempe droite… »
Cotence releva un sourcil, ouvrit la bouche mais, cette fois-ci, ce fut au tour de Février de lui griller la priorité :
« D’où il est logique d’inférer que l’assassin est gaucher, chef ! »
Graimet marqua le stop avant que de hocher la tête avec une pointe d’agacement :
« Bon, c'est vrai ! enchaîna-t-il. L’assassin est peut-être gaucher. Je l'aurais certainement déduit un jour ou l'autre.
— De plus, la violence des coups, si je me fie aux observations de Woërms, tout autant que l’utilisation d’un objet contondant (une canne, peut-être, non ?) - page 3 de ses conclusions : ''taille concordante des blessures mortelles, de formes circulaires'' - semblent indiquer qu’il pourrait s’agir d’un homme, exposa Cotence.
— Je serais enclin à ajouter que les femmes homicides optent plus facilement pour l’arme blanche, voire le revolver de sac à mains.», ajouta son confrère.
Les mulets s'entre acquiescèrent, parfaitement synchrones. Graimet tenta de minimiser l'étendue de son largage mental :
« Voilà pour les points communs entre ces deux meurtres. Penchons-nous à présent sur ce qui va se révéler être le nœud de l’affaire : les différences ! Car, comme je le dis souvent : les différences la font ! »
L'œil était rieur et fixait la réaction de ses hommes : il y avait une blague là-dessous ! Mais aucun écho, tant du côté de l'un que de l'autre ; les cerveaux patinaient en vain. Qu'y avait-il à comprendre : la font ? Jacob 2 ?
Le commissaire posa sa pipe et croisa les mains sur le dessus du sous-paluches qui leur était réservé. D’ordinaire, c’était à cet instant que la musique devenait plus forte et dramatique, dans les feuilletons télévisés. Cette télévision, bête noire du Pape Pie XII depuis janvier dernier, cette télévision ''dangereuse pour les familles''…qu’elles soient polies ou non.[9]
« En réalité, poursuivit Cotence sur le ton de la confidence, une seule différence, mais de taille.
— L'une des victimes était en pantalon, l'autre en tailleur, tenta de deviner le Divisionnaire.
— Il y a tout de même quelque chose que je ne m’explique pas, nota Cotence. Si les deux femmes ont été refroidies en même temps, ou presque, par le même homme, donc forcément armé du même assommoir, pourquoi seule la victime la plus récente comporte-t-elle sur la boite crânienne ce qui ressemble curieusement à…un sceau ?
— L’assassin souhaitait peut-être signifier qu’il en avait terminé ? Genre : lu et approuvé, je signe, et PAF ! Mon tampon apposé ! proposa Février.
— Pas idiot, reconnut Cotence. »
Graimet s’était levé et, leur tournant le dos, semblait perdu dans la contemplation du quai et de la Seine, quelques étages plus bas. En réalité, son attention était entièrement acquise aux virevoltements d'une mouche prisonnière et bourdonnante se cassant la trompe sur la vitre. A l'instant, Graimet venait de vieillir mal, un peu plus.
« Woërms a-t-il pu déterminer ce qui avait perforé la tempe de la seconde victime ? demanda Février tout en se passant une main sur le menton.
— Non, fit Cotence. Quoique…Attends… »
Il compulsa de nouveau le dossier du ''croque morts'', fouilla parmi les documents avec la frénésie d’un chien amnésique à la recherche d’un os perdu au cœur des catacombes. Il s’empara des photos qu’il étala méthodiquement.
Il tourna autour du bureau pour se donner une vision plus précise du puzzle incohérent ainsi confectionné. Il se rassit. Ni lui, ni Février ne se rendirent compte qu'il occupait le siège du chef. Il prit en main l’un des clichés - l’agrandissement de la fameuse ''marque'' -, puis se redressa tout à coup pour mieux replonger aussitôt dans la lecture de quelques lignes des conclusions Woërmsiennes qu’il martelait de l’index :« C’est là ! (s’éclaircissant la voix) ''trois perforations peu profondes, disposées à égale distance, 2cm''…
— Et alors ? Ça n’indique rien d’autre qu’un triangle équicolatéral. C’est bien dommage, mais…
— Écoute ça : ''…le diamètre dissemblable des perforations indique de façon irréfutable l’utilisation de trois pointes de diamètres différents'' ! »
Février ne demeura pas longtemps muet, même si son regard s’était perdu dans la contemplation du plafond et de ses moulures couleur frites :
« Ce qui ne peut signifier qu’une seule chose…
— Tu penses que le ''sceau'' n’est pas…
— De fabrication industrielle ! C’était donc bien prémédité, nom d’une pipe ! »
Bruit sec du côté de la vitre du bureau. La mouche venait de mourir, écrasée sous le pouce du commissaire, que sa frénésie avait fini par agacer. Graimet se retourna brusquement, provoquant un tel appel d’air que les feuilles du rapport s’envolèrent :
« Quelle heure est-il ?
— 11h40, pourquoi ?
— Mais c'est l’heure de l’apéro ! Allez, on fonce ! »
En moins de deux, la lourde et longue silhouette de Graimet avait quitté les lieux. Une rapidité surprenante pour quelqu’un de sa corpulence. Février se massa le front, son mal aux cheveux se rappelait douloureusement à son mauvais souvenir :
« Il y a des jours où j’éprouve de sérieuses difficultés à le suivre… »
Cotence resta songeur :
« Dis-moi, le patron ne nous a pas expliqué, pour 1928… »
Février écarquilla les yeux :
« Ne me dis pas que…tu comptes…le cuisiner ?
— à la Brasserie Dauphine ? Ça me paraît pourtant le lieu idéal… »
Il flottait dans le bureau de Graimet comme un étrange et pénétrant parfum de mini mutinerie.
***
[1] Cf. chapitre 5
[2] Cf. chapitres 1, 2, 3, 5 et 7
[3] Cf. note précédente
[4] Entreprise de Nettoyage de Bureaux D. Okrânh Fils, Paris.
[5] Je vous laisse vous débrouiller : je file prendre un Aspro™.
[6] Qu’est-ce que je disais ?
[7] Cousin de Jim, filleul de Jules - Mais ne nous demandez pas de quel Jules il s’agit - Mais si, c’est celui de la branche alsacienne de la famille à Louise Graimet - T’es sûr ? - Puisque je te le dis,
mon g@rp!
[8] Phrase certifiée & garantie sans contrepèterie par l’Institut de Vérification des Jeux de Mots parfois Laids Démotég@rp SARL.
[9] Ne tiquez pas. Lisez plutôt : « Les familles, polies, tiquent » - P. Démotier - Ed. InLibro Veritas.eu
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