DEMOTIER - Graimet vieillit mal, par Démotég@rp - texte intégral

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Graimet vieillit mal, par Démotég@rp

Par DEMOTIER

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Deuxième chapitre cinq

Samedi 14 juillet 1928, 14h10
Exaltant ! Ce travail de policier de base est un bonheur renouvelé à chaque instant. De tout ce que j'en espérais - poursuites, enquêtes minutieuses, recherche d'indices, mystère, démantèlement de gangs, arrestations… -, rien n'est au rendez-vous.
 
Ah ! Les pertes d'objets jamais retrouvés, les scènes de ménage épiques et opaques, les ivrognes dégoisant à dégriser - j'en passe, et du plus pathétique tout en toc -, on n'en manque pas.
 
Mais aujourd'hui, grand jour : on célèbre à la fois la fête nationale et mon premier meurtre. O joie, ô bonheur. Ça fait du bien par où ça passe ! Ça vous fébrilise d'allégresse, vous émotionne d'emballement, vous court-circuite les méninges d'empressement. Et je ne glorifie pas là la commémoration de la prise de la Bastille, bien sûr. Quelle frénésie dans la volière ! Prévenu de la grande nouvelle, et alors qu'il n'est pas de permanence, même le commissaire nous accompagne. Il ne veut pas rater cela, le bougre. Et puis ça lui passera deux heures moins monotones. On s'amuse comme et surtout quand on peut, dans l'Allier.
 
Une femme est morte. Elle gît au fond d'une barque arrimée sous le pont Rigemortes, côté allée des (derniers ?) Soupirs. Ces noms de lieux auraient pu carillonner comme autant de glas potentiels aux oreilles de l'ex-vivante, je trouve.
 
Une petite agglutination gluante, glaireuse, gloutonne et glaciale de gens autour de l'embarcation forme un agglomérat de glandus. Atmosphère poisseuse à souhait, malgré la présence incongrue d'un couple de jeunes mariés en habits de circonstance.
Tous les ingrédients d'une vraie aventure policière qui débute. Petit bleu de l'équipe, je suis chargé de briseglacer la couche glaciaire de la population afin d'ouvrir un passage à mes collègues. Le désattroupement s'effectue partiellement, genre mosaïque. Les premières constatations sont faites par les supérieurs. De là où je suis, je ne vois que la tête de la victime. Trois trous sanguinolents ornent la tempe de la malheureuse. Une envie stroboscopique me flashe les yeux et l'impatience. J'aimerais m'emparer du corps, le détailler, le décortiquer, le disséquer, l'aseptiser. En faire une œuvre d'art, en somme.
 
L'une des personnes attroupées désigne une forme allongée jetée dans l'herbe de l'accotement, à quatre ou cinq mètres de l'allée. Une canne. Tout en mimant à vide le mouvement circulaire fait par l'assassin vers le côté de la tête de la morte, l'homme explique :
 
« C'est l'arme du crime. On n'y a pas touché. »
 
Un collègue ganté en délimite l'emplacement exact, prend l'objet et le tend au commissaire.
 
« C'est clair. Les protubérances du pommeau ont laissé ce dessin triangulaire près de l'oreille droite de la défunte !
 
— L'assassin est donc sûrement gaucher », ne puis-je m'empêcher de déductionner à haute voix.
 
Mon chef me regarde, puis vérifie la blessure mortelle et approuve.
 
« Bien vu, le bleu. Cela nous fera peut-être avancer dans nos recherches. »
 
J'aurais dû ne rien dire. Car chaque flic présent, moi y compris, trouve que, inopportunément, l'enquête est bien mal embouchée. Si cela continue à cette vitesse, nous saurons, dès expertise des éventuelles empreintes, l'identité de l'agresseur. Chacun espère que cette récréation divertissante durera. En tout cas, ce départ tumultueux ne promet rien allant dans ce sens.
 
Vu la taille de l'objet, dont l'embout caoutchouté paraît usé, donc utilisé, il n'est pas idiot de penser que notre inconnu mesure facilement plus d'un mètre quatre-vingt-dix. Je garde cette déduction pour moi. Faisons durer le plaisir.
 
Le témoin, à qui on ne demande rien et sollicité par personne, revient à la charge :
 
« Nous sommes une demi-douzaine à avoir vu l'attaque. L'homme s'est d'abord vertement engueulé avec la dame. L'aurait fallu être sourd pour pas les voir se disputer. Le truc classique, quoi : et des cocus par-ci, des salopes par-là. Même sans être curieux, on pouvait pas les rater, ces grossiers ! Mais vous savez ce que c'est : l'arrive un moment où on se désintéresse des choses qui durent trop longtemps. C'est quand le ton a monté, monté, et surtout quand elle te lui a collé une de ces beignes terribles qu'on s'y est rebranché. »
 
Son voisin continue :
 
« Il a pas dû trop apprécier la baffe, le gaillard. Il te lui a mis un gros coup de pommeau sur la margoulette, j'vous dis que ça ! Là, c'est elle qu'a pas aimé. Elle s'est effondrée d'un coup. Touchée-coulée. »
 
Le premier profite du remplissage des poumons de son voisin pour conclure.
 
« Dès qu'il a vu ça, il s'est penché sur elle. Il a relevé la tête, a fait un saut de carpe pour sortir de la barque et s'est enfui. Il a glissé dans l'herbe, s'est cassé la gu…. Pardon : il s'est fracassé la gueule. Il s'est pas attardé à ramasser sa canne, et voilà. On n'a pas eu le temps de tout comprendre qu'il était déjà loin.
 
— Merci de ces éclaircissements, Messieurs. Nous allons prendre vos dépositions. Quelqu'un a-t-il quelque chose à ajouter pour compléter les explications ? »
 
Question de trop, que mon boss aurait dû éviter de poser. Parce qu'il reçoit une réponse. Et quelle réponse !
 
« Oui, moi ! Je suis photographe professionnel et je prenais des clichés de ce couple de jeunes mariés ici présents, près du pont. Je peux vous certifier que je suis en possession du portrait de l'homme que vous cherchez : avant le drame, il a été plusieurs fois dans le champ de mon objectif au moment où j'éternisais l'union de ces jeunes gens. Je les mets à votre disposition. Pas les jeunes gens, les photos, bien sûr ! »
 
Décidément, beaucoup, beaucoup trop simple, cette affaire. Pas le plus infime des minuscules moyens pour le plus pitoyable poulet de France et de Navarro de passer au travers du coupable.
Sans parler des témoins - du meurtre criminel, pas du mariage - qui n'ont ni l’envergure ni la taille recherchée. Même s’ils ressemblent, à eux deux, à un point d’exclamation, le plus longiligne est encore trop court d’une bonne vingtaine de centimètres. Non, sérieusement, cet ersatz d'enquête simpliste agace. Manquerait plus qu’un gugusse se pointe et nous refile, bec enfariné, le nom de l’agresseur : ça serait le pompon…
 
Une jeune femme s'approche timidement du commissaire et balbutie :
 
« C'est Jules Pernon, Monsieur le Commissaire. Je le connais de l'école. »
 
Le chef paraît écœuré. Tant de facilité l'exaspère, comme nous tous.
 
« Merci, Mademoiselle. Nous notons. Jules Pern….
 
— 15 bis, rue du quatorze juillet » fait-elle, émue à en oublier les majuscules au nom de la rue.
 
Les paupières du gradé se ferment. Il exhale profondément.
 
Je n'ose penser trop fort au seul maillon manquant, à savoir qu'un quidam nous livre le meurtrier pieds et poings liés, après l'avoir poursuivi et rattrapé.
 
***
 
 
 
Samedi 14 juillet 1928, 14h45
Le commissaire, le chef de brigade et moi arrivons au 15 bis, rue du Quatorze Juillet. Un grand Jules Pernon nous ouvre, la mine défaite, des égratignures sur la joue et la tempe gauches. Il regarde machinalement la montre accrochée à son poignet droit. Il nous attendait. Peut-être pas si tôt, mais il nous attendait.
Il ne tente rien ni ne nie.
 
Décidément, on s'ennuie ferme, à Moulins.
 
***
 
 
 
Vendredi 20 juillet 1928
Il fait chaud. Je dors mal depuis une semaine. Mais, plus que l'inconfort suffocant de ma caniculeuse couche hammamienne, c'est l'effluve de ce cadavre, l'attrait de cette morte, la tentation de l'autre monde qui me tiennent éveillé. La frustration de ce vaudeville d'enquête, la semaine dernière, m'a électrocuté les sens, au même titre que des images licencieuses font exploser la libido déjà démesurée d'un satyre pléonasmiquement en rut permanent. Comme la mort est un aimant puissant ! Aucune répulsion, chez moi ! Que de l'appétence ! Une gourmande et féroce fringale de gérer, de régenter, de gouverner sur cet état de fait : la mort est belle. Enfin, celle des autres. La donner est une offrande. Faire un cadeau plaît surtout au donateur.
 
Faudra que je me reprenne, moi, et que je pense à dormir un peu : j'ai plus les idées très claires ! Je dois me ressaisir, ne pas laisser libre cours à des pensées lugubres et morbides comme mes actuelles obsessions envahissantes. Le bricolage me semble un excellent palliatif. Dès demain, je me peaufinerai une magnifique canne pourvue d'un sceau avec trois pointes en léger relief. Ça peut toujours servir.
 
***
 
 
 
Lundi 23 juillet 1928
La canicule recule, capitule, abdicule. Mais je ne me repose pas mieux. Même la fréquentation glandulaire de dames forfaitisées ne me dézobsède pas. Ma pression monte, grimpe. Il me devient impératif de la lâcher. Tant pis pour celles qui seront ébouillantées par le jet décompresseur et salvateur de ma sale vapeur. Car il m'apparaît clairement que seules des dames profiteront de mon regain d'énergie destructrice. Mais il me faut la canaliser pour officier dans les meilleures conditions possibles. Ne pas faire n'importe quoi. Ne pas se faire embastiller comme le premier Jules-Pernon-15-bis-rue-du-Quatorze-Juillet venu. Patienter. Analyser. Réfléchir. Agir. C'est ma méthode PARA. Imparable. Du moins, je l'espère.
 
***
 
 
 
Jeudi 02 août 1928, 04h00 A.M.
 
{Alerte générale. Etat d'urgence. Catastrophe ferroviaire au Mans. Mettre d'urgence à disposition tout le personnel disponible pour pallier le manque d'effectif compétent et qualifié.}
 
Le câble est succinct. Le chef va à la pêche aux détails auprès des autorités mancelles. Le Mans est le fief d’un ami proche avec qui il a fait ses études et ses armes. L'Express de nuit Paris-Brest a déraillé. De nombreux morts et blessés. Trois éléments de ma brigade seront mis à disposition des autorités sur place. Je fais partie du trio. Petit bagage léger. Nous partons par la route. Un peu moins de trois cents cinquante kilomètres à se taper parce que le chef a des connaissances dans le besoin. Enfin ! C’est pas le bout du monde.
***
 
 
 
 
Jeudi 02 août 1928, 9h37 A.M.
 
Un peu moins de quatre heures pour combler ce court trajet ! Quand on pense que la voiture fusée a passé les 200 km/h en début d'année ! Enfin ! Nous voilà sur place. A première vue, c’est la pagaille ambiante. Une grande partie du personnel donne l’impression de ne pas connaître le but précis de leur tâche.
 
Le temps de trouver les personnalités dirigeantes dans ce capharnaüm, de se faire indiquer nos tâches de surveillance, d'effectuer un inévitable aller-retour voyeuriste le long de l'accident, et il est quasiment dix heures moins vingt. Les pompiers s'affairent sur la locomotive couchée sur le flanc, dont le foyer présente une menace permanente d'explosion.
 
Paradoxalement, deux corps éjectés, et sur lesquels des couvertures ont été jetées, sont encore étendus ici et là. J'aurais cru qu'ils seraient les premiers à être évacués et mis à l'abri des regards. La priorité naturelle a été donnée à l'évacuation des blessés et l'extinction de l'incendie. Tout donne l'impression compréhensible d'un manque de pratique et de logique. On sent bien le débordement, l'importante inorganisation. Il m'a été demandé de baguenauder sur les côtés de la voie pour dénicher d'éventuelles traces pas encore découvertes. Ma canne, que j'ai pris soin d’emporter, a peut-être enclin les responsables à m'envoyer grossir le groupe des sondeurs. Je cherche donc. Je m'approche de la fin du convoi. Le train a déraillé dans une courbe, et quatre wagons sont hors de visibilité des compartiments de tête, cachés par le haut talus herbeux. C'est alors que je n'y pense plus, que mes tourments sont effacés par ma fonction, que je suis rattrapé par mon destin.
Pas de préméditation, même si j'ai déjà répété tous mes mouvements cent fois lors de nuits blanches agitées. Rien de prévu à ce moment là. Presque un concours de circonstances.
 
 
Ce qui suit se déroule très vite. Je vais tenter de bien tout décomposer.
 
Dans un premier temps, c'est une explosion conséquente qui monopolise toutes les peurs et les attentions : la chaudière de la loco vient d'éclater.
 
Chacun se protége comme il le peut. Qui se jette à terre, qui se contente de fermer les yeux, qui tente de parer le souffle en mettant le rempart insignifiant de son bras devant soi, qui se cache derrière son voisin, etc. Heureusement, déflagration plus impressionnante que destructrice.
 
La surprise passée, c'est la sempiternelle attraction du sensationnalisme qui aimante les blaireaux alentour vers la source du sinistre.
 
Voilà qu'arrive une dame blonde, jeune, seule, une pesante valise à la main, magnétisée, elle aussi, par la détonation dont elle ne voit rien, si ce n'est la lourde fumée, au-dessus du talus et les clameurs plus ou moins lointaines et sourdes de personnes qui se bousculent pour en voir plus. La ravissante débouche sûrement de la voie d'en face, contourne le dernier wagon, m'arrive sous les yeux. Elle passe devant moi et va pour se précipiter vers le spectacle du moment. Je ne prends pas la peine de vérifier l'absence ou pas de témoin éventuel. L'impulsion. Un coup, un seul. Donné de la main droite. Fatalitas ! Je m'étais pourtant mille fois répété de ne taper qu'avec la main gauche, pour une irréprochable copie du meurtre de Jules Pernon.
Trop tard. Je n'ai pas réfléchi. Et heureusement, car “ma” victime me tournait le dos, c'est donc sur la tempe droite que je l'ai frappée ! Logique. Le hasard fait bien les choses. Quelle importance, me direz-vous ? En effet ! Mais quand même ! J'y tiens, c'est tout !
 
 
Je remonte la valise et le corps dans la voiture. Je place la première dans le porte bagage, le deuxième dans les toilettes. « Attention à ne pas inverser les destinations respectives, dans un excès de précipitation », ne puis-je m'empêcher d'auto plaisanter, preuve s'il en est que je suis calme. Je ferme la porte des commodités à clé et tente de ressortir par l'étroite fenêtre située en hauteur. Mon gabarit m'en interdit le passage. Ni une, ni deux, j'improvise : j'ouvre la porte, tente d'en maintenir le pêne un tant soit peu coincé, file un grand coup de pompe au niveau de la serrure, comme si, mal bloquée, elle n'avait pas résisté au choc de l'accident, et m'en vais. Advienne que pourra.
 
Je retourne à mon poste et attends la suite des événements.
 
Un bien-être retrouvé m'inonde enfin.
 
***
 
 
 
Lundi 06 août 1928
De retour à mon commissariat Moulinois, je lis les nouvelles du journal local, "La lettre de mon Moulins", écrite par un grand dadais. La catastrophe ne fait plus la première page, comme vendredi et samedi, mais, en page intérieure, on peut lire que le bilan définitif est enfin connu : six morts et dix-sept blessés. Mon obole a été comptabilisée. Elle est passée par pertes et profits.
 
Je dors beaucoup mieux, merci.
 
***