Chapitre cinq
Fidèles bêtes de somme, les deux mulets entreprirent de relever le célèbre poulet en l’empoignant chacun par une aile.
« Eh ! brailla une péripatéticienne pathétique depuis le pâté de maison proche, vous voulez un coup de main pour le tirer ?
— On n’a pas besoin d’une grue ! » tac au tacqua Cotence sans tourner la tête.
Tandis qu’ils ahanaient comme des ânes sous le poids de leur charge, les flashes crépitèrent en rafales, stroboscopèrent la scène, immortalisant ce qui, à n’en pas douter, deviendrait dès le lendemain matin le calvaire de Graimet. À la une et en gros titres, le prestige du boss allait en prendre pour son grade, se retrouver indubitablement cabossé, traîné dans le ruisseau.
Cotence et Février se regardèrent : plus moyen de faire gober à l’assistance les soi-disant techniques spéciales et hors normes du Divisionnaire, tant l’haleine de ce dernier parlait d’elle-même - pas la queue d’une mouche à jeun vingt mètres à la ronde. Mais de là à avouer publiquement sa cuite…
« Dites donc, fit un des journalistes, ça ressemble à tout sauf à du Vicks VapoRub®, ce que je sens, là ! Il soignerait pas plutôt sa…sinusite à la Fine Napoléon, votre commissaire ? Notez, il a bon goût : on flaire bien le connaisseur ! Même de loin ! Ça donne envie d’être malade très souvent ! Tiens… ? J'y pense : "Le connaisseur Graimet", voilà qui ferait un titre trois étoiles !
— Je le démolis d’abord ou c’est à emplâtrer tout de suite ? » chuchotàloreilla Février.
Cotence haussa les épaules. Peut-être ce simple geste tira-t-il leur patron de sa torpeur alcoolisée ? Quoiqu’il en soit, ce fut bel et bien Graimet qui sortit ses adjoints du trou dans lequel il les avait orniérés, fidèle à son précepte favori : la leçon par l’exemple. Le chef releva brusquement une paupière hallucinée sur un œil exalté :
« Ces trous ! Dans la tempe droite ! Cette disposition ! Ça me dit quelque chose ! »
Les mulets échangèrent un regard bovin.
« Bon sang, poursuivit Graimet, c’est du pas d’hier mais c’est du déjà-vu ! »
Delirium très mince ou cuite épaisse en cure d’amaigretissement, vire que tourne, une vérification s’imposait. Cotence adressa un signe de tête à Février - tu peux y aller, je le tiens - qui s’agenouilla puis se pencha au maximum sur le cadavre afin de confirmer ou d’infirmer l’assertion du boss. « Mécréant ! » soufflalcoolisa Graimet dans son dos, en matière de coup de pied au derche.
La victime gisait à plat ventre, bras en croix, au ras du caniveau. Seule sa tête chapeautée pendait dans le vide séparant la chaussée du trottoir, en un angle presque droit avec le reste du corps.
« Alors ? » s’enquit le mulet-tuteur qui venait de caler son chef contre le mur le plus proche.
« Trois trous. Petits, rapprochés, disposés en triangle, sur la tempe droite. Il a raison. »
La presse s’empressa d’emmagasiner cet indice qu’elle flairait primordial, la foule applaudit - le blason du patron retrouvait de sa dorure originelle. Contre toute attente, Graimet s’abstint de saluer. Il observait un groupe d’hommes qui approchait. Des enquêteurs, eux aussi, de différents services. Des collègues ? Autant de promesses de coups à boire ! se réjouit-il, juste avant de se demander, si l’absence d’affaires à traiter était à ce point générale, pour que deux femmicides attirent autant de volaille dans le quartier.
Parmi les arrivants, il en était un pour qui la remarque de Graimet, validée par Cotence - tempe droite trouée en trois endroits -, revêtait un intérêt considérable : Woërms, le légiste. Surnommé "Le croque-morts", tant du fait de sa spécialité que pour son physique de vautour. Voûté, le teint plus blafard que celui de ses "clients", dès que Woërms apparaissait, nul ne pouvait retenir un frisson d’effroi. Ce que confirma l’assistance en s’écartant sur son passage avec une moue dégoûtée, sauf ceux aux cœurs le plus vaillant - rien ne leur étant impossible. Comble de l’horreur, Woërms affichait l’air connaisseur d’un vampire ayant les crocs : ce type de personnage se voyait incapable de résister au genre de détail découvert par le divisionnaire. Charognard jusqu’au bout du scalpel, probablement vampire jusqu'au bout de la nuit.
« Bonjour, Jules ! » attaqua le légiste avec un sourire tout en grincement de dents.
Les deux hommes se connaissaient de longue date. Depuis les écoles de Police, l'un côté médecine, l'autre côté judiciaire, leurs chemins n’avaient eu de cesse de s’entrecroiser, au gré de leurs pérégrinations et parcours personnels.
Graimet fronça pourtant les sourcils : tenter d’identifier l’auteur de cet amical mais glacial salut, lui demandait un gros effort de concentration. Fort malheureusement, une tête comme celle-là ne s’oubliait pas ou si peu, que le déclic eut lieu assez vite :
« Jules ?! Ça fait un bail ! Comment vas-tu, mon vieux ? » répondit-il en prenant bien garde de poser ses mains sur les épaules de son collègue, et d’éviter ainsi la serre tendue de Woërms, dont il venait de se souvenir que le contact tenait de la patte de poulet faisandé.
« Bien… Bien, je te remercie. »
Le légiste ne regardait pas Graimet, son attention gourmande tout entière focalisée sur le cadavre gisant à leurs pieds : s’il s’était léché les babines, personne n’en aurait été surpris.
« Je vais me pencher sur ton observation au labo, poursuivit-il. Bien entendu, je te ferai un rapport.
— Cette blessure me rappelle quelque chose, Jules. Mais impossible de mettre le doigt dessus.
— Je compulserai les archives et te communiquerai le résultat de mes recherches. Ne t’inquiète pas, Graimet.
— Je n’en espérais pas moins de toi, Jules ! Tu vas aller voir l'autre morte ?
— Nous en revenons. On a commencé par elle, d'ailleurs, puis on est venus ici, repartis vers la première en espérant te croiser en route. Là-bas, les collègues nous ont signalé que tu t'étais dirigé vers ici. Comment se fait-il qu'on ne se soit pas rencontrés ?
— On n'a pas dû prendre le même chemin, sans doute…
— Je sens ça, oui ! »
Tandis que Woërms et Graimet hochaient la tête avec la régularité indolente de ces jouets de plage arrière de bagnole, Février se passa une main perplexe sur la nuque :
« Ils portent le même prénom, tous les deux ?
— ça m’en a tout l’air, fit Cotence.
— J’aurais pourtant juré que Woërms s’appelait Jim…
— Tu confonds avec Hagine, le gars du labo, mon vieux. »
Le commissaire se pencha une dernière fois au-dessus de la défunte, imprégna sa rétine du moindre détail, puis, brusquement, se redressa, demeura immobile un quart de seconde, avant de se ruer en direction de l’extrémité de la rue. Droit sur le néon jaune.
« Et allez…, soupirèrent simultanément les mulets, c’est reparti pour un tour… »
Ils rattrapèrent leur chef au plus vite :
« Franchement, bougonna Cotence, vous croyez vraiment que c’est le moment de picoler ?
— Comment ça, picoler ? Qui te parle de boire, mon garçon ? Je veux juste vérifier si la tempe de la première victime est perforée, elle aussi.
— Ah ben j’aime mieux ça ! Je vous retrouve, Patron ! »
Graimet eut un sourire humide et posa une main sur l’épaule du doyen de ses adjoints, fidèle et débordant de compassion :
« Tu m’émeus, petit…Mais vu que t’insistes, je t’autorise à payer ta tournée. Pour moi, ce sera une bière. Bien fraîche. »
Puis, se tournant vers Février :
« Toi, pendant ce temps, tu cours jusque là-bas me ramener l’info.
— Laisse, je vais y aller moi-même, proposa Cotence à son confrère.
— Tu m'invites et tu te sauves aussitôt ? Non, non ! Laisse faire ton collègue. (Se tournant vers l'autre) Aller, au trot ! Dépêche-toi avant qu’on l’embarque !
— Votre ami légiste ne vient pas avec nous ?
***
Face à la concurrence du spectacle offert dans la rue, le néon jaune faisait grise mine : pas beaucoup de consommateurs dans le troquet, excepté une file de journaleux attendant, sans boire, que le téléphone se libère et un ventripotent consommateur vociférant et lutinant vertement une grosse donzelle, dans le coin le plus sombre du bistrot. Ces deux sources sonores suffisaient pourtant à amener une ambiance brouhahateuse, capable de couvrir par instant la rengaine sortant du juke-box néonisé de tubes multicolores. Les deux policiers s’arrimèrent au comptoir.
Bonne pâte, et surtout soiffard vétéran invétéré, le gradé venait juste de remettre sa tournée lorsque Février déboula dans le bistrot. Les verres n’étaient pas vidés, mais c’était du peu au jus.
« Aucune marque, Patron. Ni sur les tempes, ni sur le visage.
— Tant pis, fils. On n’a plus qu’à attendre les conclusions de Woërms… »
Février savoura une longue gorgée de son gorgeon. Tandis que l’écart entre sa température interne et celle ambiante se réduisait proportionnellement à la quantité de bière ingurgitée, il jeta un œil à son chef. Le chapeau relevé sur le front, le regard fixe : autant d’indices laissant à penser que Graimet réfléchissait. À moins que les tournées éclusées depuis le matin ne soient sur le point de fermenter, au risque de déclencher une réaction qui promettait sinon d’être désastreuse, du moins explosive.
Février ouvrit la bouche, mais Cotence, assis à sa gauche, lui grilla la priorité :« Trois trous à la tempe droite… Faut avoir un œil en loupe d’Holmes pour être capable de repérer ça, patron… Et vous auriez déjà été confronté à ce type de blessures… ? »
Il égrenait des mots bien alignés - aucun plus haut que l’autre - d’une langueur monotone, en forme de sanglots longs, sans même regarder son interlocuteur : sa technique d’interrogatoire brevetépréférée. Mais qu’il l’utilise pour tirer les verres du nez du boss flirtait dangereusement avec le crime de lèse-majesté, fut-ce pour tenter d’aérer la mémoire envapée du divisionnaire.
« Vous savez à quoi ça me fait penser, moi ? » continua-t-il, mine de rien, entre deux gorgées d’un demi à moitié éclusé [calculer la quantité de breuvage restant[1]]. « À l’affaire Duval ! »
Février sursauta :
« Alors là, je t’arrête tout de suite, Cotence ! Celui qu’on a baptisé "le Dormeur Duval" signait certes ses meurtres de trois trous rouges, mais au côté droit, pas à la tempe. Un poème, d’ailleurs, celui-là, quand on y repense… En tout cas, rien à voir avec ce que le commissaire a…
— 1928 ! Mille. Neuf. Cent... Vingt-huit ! Bon Dieu ! »
Bras tendu, Graimet désignait avec une telle frénésie une des étagères situées derrière le comptoir que le loufiat jugea préférable d’intervenir :
« Dites donc, les jeunes, faudrait voir à le calmer, votre papa ! Et j’espère qu’il est vacciné contre la rage. Parce que vu comme il bave…
— Est-ce que vous savez à qui vous vous adressez ? »
Février était écarlate. Le patron du néon jaune se frotta le menton entre le pouce et l’index, puis, tout à coup, son visage s’illumina :
« Bon sang ! Mais c'est bien sûr : Jean Richard ! Je comprends mieux pourquoi il fait tout ce cirque ! »
Février serra les poings, mais Cotence le retint par le bras. D’un signe de tête, il désigna les journalistes qui les observaient, prêts à dégainer une fois encore leurs appareils photos ; la discrétion s’imposait. Toujours au sacro saint nom de l’image de marque. Février soupira, le manque d’action lui pesait, démolir un bistrotier lui aurait permis de s’entretenir la patience. Il se renfrogna.
À cet instant précis, Graimet écarta brutalement le débiteur de boissons, qui n’évita le crash qu’en se raccrochant au distributeur de cacahuètes.
« 1928, j’vous dis ! » brailla-t-il en brandissant la bouteille dont il venait de s’emparer.
Les mulets se penchèrent pour examiner le litron exhibé par le divisionnaire.
« Gran-de… Char-treu-se…19-28, ânonna Cotence.
— Trop doux. Après la bière, ça serait écœurant, grimaça Février.
— Ou alors, faudrait boufirq… bifourqu…passer, après, tabilement au Ouisky, histoire de se prapérer une digestion pépère », proposa son confrère, tout à coup très confus.
Graimet leva les yeux au ciel :
« Mais vous ne pensez qu’à picoler, triples arquebuses ? Et toi, Cotence, t'es complètement alambiqué, ou je rêve ? Tu es enfin devenu un flic complet ? Bravo, camarade ! Pour en revenir : 1928 ! C’est en 1928, que j’ai déjà vu des blessures identiquement pareilles dans leur similarité ressemblante ! »
Le premier instant de stupeur et tremblement passé, les effets euphorisants de l'alcool aidant, les deux adjoints ne purent retenir un concert d’applaudissements à quatre mains, ponctué de hoquets soubresauteurs du plus bel effet. Leur chef esquissa une révérence puis, se ravisant, s’adressa au patron du néon jaune, toujours arrimé à ses cacahuètes, par prudence et sûreté réunies - il n’aimait pas séparer les familles.
« Y’a moyen de la goûter, cette liqueur, mon brave ? Histoire d’y lire le passé ?
— C’est pas du marc, Monsieur Richard. Vous préféreriez pas une madeleine ?
— Mais c’est qu’il me prendrait pour un Marcel, ce Jacques ! explosa ledit visionnaire en s’emparant derechef d’un verre. Ça viendra pas avec ta madeleine, espèce de brêle ! »
Ces paroles furent les dernières proférées de façon normale et à peu près civilisée avant la bagarre générale qui s'ensuivit. Les journaleux n'eurent pas le temps de dégainer leurs appareils. Les deux plus vifs purent petitoiseauter à temps mais retrouvèrent leurs outils - dont un rutilant Kodak 6.3 Modèle 21 qui avait coûté la modique somme de 78,50 dollars à l'agence - en piteux état après les échanges de gnons jaunes.
Décidément, Graimet vieillissait très mal. Jamais, auparavant, il n'aurait accusé un tel renoncement devant une main mise totale de l'alcool sur sa personnalité. Jamais il n'aurait provoqué de bagarres publiques en présence, et, de surcroît, contre des journalistes. Jamais il n’aurait envoyé, au cœur de la mêlée, une pastèque aussi féroce que malencontreuse à l'un de ses adjoints. Jamais il n'aurait crié - Mort aux vaches - au moment où Police Secours faisait irruption dans le troquet. Et jamais il ne se serait fait rattraper par un jeune perdreau de l'année, dans sa tentative de fuite éperdue. Si prudence est mère de sûreté, Graimet n'en était plus le père spirituel, en cette quasi-fin de journée.
Tout le monde fut embarqué, photographes, cafetier, grosse dame et énorme client compris. Ce dernier avait sauté dans la bagarre dès le départ et assommé pas mal de ses congénères. Les matuches eurent un mal fou à le maîtriser. Une fois vaincu par le nombre et emmené vers le panier à salade, il vociférait de plus belle :
« Bande de carnes, j'm'en va vous montrer de quel bois j'm'échafaude et Comanche j'm'appelle ! Lâchez-moi qu'un bout de bras, et j'vous retapisse tous la tronche au crépi, genre moucheté à l'acné, entièrement fini au coup de boule ! Me cogner, moi, que si ça s'trouve, j'suis un supérieur rachitique à la plupart des glandus comme vous v'là ! Qu'est-ce qu'on doit faire pour pouvoir présenter ses fromages à une respectueuse pute sur le retour, juste avant faisandage, sans se faire emplâtrer en cours de déberlingage polyvalent ? Mais d'où qu'on va, à c't'heure ? Ah misère, si c'est pas malheureux ! Si qu'on peut plus se pousser une tite bourre sans se faire déjanter les crocs amovibles à coups de souliers à clous des collègues, c'est qu'y a plus rien d'bon à tirer de c't'planète pourrie! C'est des coups à passer ses soirées à se rend' sourd, ma parole ! Bon dieu, que la vie deviendrait triste et sonotone, foi de Béru ! »
***
[1] © Certificat d’études - cuvée 1954.
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