Dernier chapitre quatre
Lundi 16 avril 1928Ça y est, c'est pour aujourd'hui ! Nous passons nos examens de gardiens de la paix. Je me suis frotté, il y a un an, à ceux de gradés. J'en garde un sentiment amer, rouge. D'après moi, tout s'était bien passé, mais j'avais été recalé. Je n'aurais récolté que sept à ma composition française et trois en calcul ! Note éliminatoire en maths ! Comme si on avait besoin de savoir que la racine carrée de l'hypoténuse prend sa source au mont Gerbier-de-Jonc, pour arrêter correctement les malfaisants, fussent-ils originaires de Loire-Atlantique ! D'accord, le français, les additions et l'histoire ne sont pas mes tasses d'été. Mais faites-moi logiquer, donnez-moi une grenouille à disséquer ou essayez de me faire oublier une tête entr'aperçue une seule fois, et vous verrez les résultats ! N'est-ce pas là le principal, dans nos futures professions de policier ? Il y a un an, trop jeune et trop doué pour ce métier, je devais faire de l'ombre à certains. Quelques noms de famille prestigieux avaient dû peser de tout leur poids pour écraser mes origines modestes, j’en suis persuadé.
Il m'a alors été discrètement mais fermement conseillé de m'attaquer à des concours « plus à ma portée » malgré mes « indéniables qualités ne demandant qu'à s'exprimer ». Mais il me fallait « la patience et la modestie qui, seules, m'aideront à porter mes pas dans les empreintes de dignes prédécesseurs ». D'où ma présence ici, aujourd'hui. Mon entrée s'effectue par la petite porte. J'en suis malade ! Je vaux mieux, et ils valent moins, mes pseudos camarades de promo. Ils ne pensent qu'aux véhicules dans lesquels ils se sont rendus ici : des bolides marquant le 90 au compteur ! Il n'est que d'écouter leurs conversations.
Leur conversation, devrais-je plutôt écrire, car ils n'en ont pas deux : la voiture fusée, encore la voiture fusée, toujours cette fichue voiture fusée. Elle aurait dépassé les 200 km/h, la semaine dernière. Un kilomètre départ arrêté en huit secondes ! Et nanani, et nanana ! Et ces gars-là se considèrent comme de futurs flics ? Laissez-moi rire ! Mais je réglerai mes comptes en temps utiles, quand, de concurrents à ce concours, ils seront ravalés au rang de subalternes. Mes subalternes.
Car je vise haut, surtout après mon départ arrêté…
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Fin de printemps 1928, début de semaine et d'après-midi.
Lundi 18 juin 1928, 14h00
Jour de l'appel moins 12 ans et quelques heures.
Nous sommes réunis dans le plus grand des amphithéâtres de l'école de police. Chacun n'a pas trouvé place assise. Les travées, devant de scène et haut de gradins sont combles. Des jeunes gens s'y entassent, s'y pressent, s'y monticulent presque. Au bas mot, trois cents prétendants aux titres coagulent dans les artères de l'immense salle. Et seuls cent vingt trois, très précisément, lauréateront dans quelques dizaines de minutes. Les premiers appelés, les mieux notés de la promo, choisiront les meilleurs endroits pour faire leurs classes. Sans être major, je ne me retrouverai pas dans un arrondissement de Paris où personne ne veut aller : j'ai bien réussi mes épreuves. Même lors des oraux, il m'a semblé m'en être sorti honorablement. Comme l'année dernière.
Si je peux choisir, je prendrais l'Allier. Moulins, exactement. Ma région natale.
Deux cents garçons, sûrement méritants, resteront sur le carreau. Et ça ne me fait pas mal au cœur. Ils n'auront qu'à se présenter au concours de gradés, l'année prochaine, s'ils ont un nom un peu prestigieux. J'ai réussi à me faire sourire.
Et pourquoi ne serai-je pas le major de cette année, après tout ? J'ai visé trop bas, c'est sûr : je vais vite demander à repasser les examens supérieurs. Cette fois-ci, je ne les raterai pas.
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Ah, enfin ! Cent-dix-septième ! Je suis 117ème ! (Je le répète en chiffres pour ceux qui ont des problèmes à lire les nombres écrits en toutes lettres.) Je désespérais ! Depuis le cinquième appelé, ma tension monte. Même si elle a grimpé doucement, elle a eu le temps de me mettre dans un état d'excitation nerveuse proche de l'implosion. Heureusement, mon arme de service ne me sera attribuée qu'après être passé sur l'estrade, sinon j'aurai été tenté de l'utiliser, pour dire de décompresser.
J'ai vu défiler devant moi des cons pressés, des qui, en cours et en travaux pratiques, ne m'arrivent d'ordinaire pas à la cheville ! J'en ai vu passer un troupeau. Comble de l'humiliation : même une femme a fait mieux que moi ! Je ne comprends pas. Cent 17ème ! (J’ai mélangé les deux modes d'écriture pour faire plaisir à tout le monde.) Doit y avoir eu des erreurs, à la correction ! Les réclamations se feront plus tard.
Pour l'instant, je me précipite vers l'estrade. Ma taille et mon embonpoint m'amènent à trébucher sur la première marche. Je me rattrape comme je peux. Quelques rires fusent dans mon dos. J'ai de la chance : les nombreux premiers élus sont sortis de l'amphi et les deux cents (200) affreux, pas encore nommés, n'ont pas le cœur à s'esclaffer. Mon ratage récupéré, je prends la craie tendue par le Recteur, repère au tableau les villes restant à pourvoir. Chance : un des postes de l'Allier est disponible. Je m'empresse de cocher cette case vide. Il était temps, sur les sept dernières, cinq concernaient Paris. A nous deux, Moulins !Je vais peut-être attendre, pour me confronter aux examens de gradés. Et je n'accablerai pas l'Administration en l'informant des déficiences rencontrées dans les classements, suite aux notations calamiteuses. J'ai eu ce que je voulais, c'est l'important. Demeurons humble. Je vais aller me jeter quelques petits calvas derrière mon absence de cravate. Ne pas faire partie des deux cents peigne-culs recalés, ça se fête.
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Lundi 2 juillet 1928
Mon premier jour à Moulins. Je suis arrivé hier après-midi. Personne ne m'attendait, je n'espérais personne. Les membres de ma famille encore vivants et auxquels je tiens se résument très rapidement : moi. Quelques vagues cousins, cul-terreux, une cousine aussi, avec une bouche en cul-de-poule, et un oncle, cul-de-jatte. Qu'est ce qui m'a pris de vouloir revenir à Moulins, ce cul-de-basse-fosse ?
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