DEMOTIER - Graimet vieillit mal, par Démotég@rp - texte intégral

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Graimet vieillit mal, par Démotég@rp

Par DEMOTIER

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Table des matières
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Troisième G@rpitre

L'arrivée sur les lieux du forfait ne fut pas de tout repos. Il fallut louvoyer entre les véhicules immobilisés dans les bouchons, parfois rouler sur les trottoirs, jouer du klaxon, donner de la voix, bref se comporter comme un automobiliste moyen dans les mêmes circonstances. Blocage total et résignation associés, les dernières centaines de mètres furent franchies à pied. Les agents déjà sur place connaissaient parfaitement l'équipe du Commissaire.
 
« Votre patron n'est pas avec vous, aujourd'hui ? s'inquiéta l'un des flics.
 
— Ben si ! » s'étonna Cotence en se retournant pour vérifier.
 
Et en effet, nul commissaire en vue. Il interrogea Février des yeux. Ce dernier écarta les bras et fit la moue pour exprimer son incompréhension. Il revint vers la voiture de fonction, se pencha et put constater que leur chef était encore sur la banquette arrière, la tête sur le côté, presque ronflant. Du moins le souffle était-il lourd et les paupières mi-closes. Février ouvrit la portière. Aucune réaction. Il tapa sur l'épaule de son supérieur. Celui-ci fit un bond, regarda autour de lui, réalisa, s'ébroua, se passa les mains sur le visage et se décida enfin à quitter le véhicule.
 
« Leçon numéro 1, dit-il en se dégageant de son siège : toujours sur le qui-vive, garçon, mais profiter des moindres plages de repos pour se reconstituer. Retiens bien cela ! »
 
De toute évidence, rien qu'à la démarche, ce n'était pas la grande forme. Mais Graimet avait d'ordinaire des facultés de récupération exceptionnelles. Il l’avait prouvé à maintes reprises.
Il n'allait certainement pas tarder à les ressortir une fois de plus.
 
Il est vrai que cela partait plutôt mal. Il obliqua vers la droite, malgré l'évident agglomérat humain qui stagnait sur sa gauche à quelques dizaines de mètres. Cotence dut le rappeler :
 
« Patron ! Patron ! »
 
L'interpellé tourna la tête et fit un mouvement de menton pour demander ce qu'il voulait. L'adjoint lui montra l'endroit vers lequel il aurait dû se diriger :
 
« C'est par-là ! »
 
Graimet bougonna. Il n'aimait pas être pris en défaut. Il ne venait pas de manquer de flair, il n'était pas du tout à ce qu'il faisait, c'est tout. Il n'osa toutefois pas utiliser cet argument intelligiblement, apparemment conscient de l'évidente mauvaise foi qu’il aurait ainsi ouvertement étalée. Il est vrai que se tromper à ce point était indigne de lui. Et il avait soif. Il aurait donné facilement deux francs, pour une bière qui n'en valait pas le demi.
 
« Ha oui, j'étais égaré dans mes pensées. Allons-y ! »
 
Ils se rapprochèrent du groupe compact qu'ils n'eurent aucune difficulté à fendre, les gens s'écartant à leur approche. Au cœur de cet attroupement, des auxiliaires de police prenaient des photos, traçaient des marques au sol, consignaient des remarques sur les formulaires adéquats ou des carnets officiels, comme à chacune de leurs interventions. Par terre, la victime. Une femme. Dans une mare de sang. Déjà, des flashes journaleux crépitaient autour de la malheureuse qui connaissait là son quart d'heure de gloire posthume.
Policiers et journalistes vaquaient. Deux agents en pèlerine s'approchèrent de Graimet. Ils saluèrent d’un bref garde-à-vous parfaitement synchronisé.
 
« Mes respects, Monsieur le Commissaire, commença le moins maigre. Sauf votre respect, vous n'avez pas été très rapide, Monsieur le Commissaire. D'autres gradés sont venus ici, ils ont fait les premières constatations d'usage, Monsieur le Commissaire. Ils sont d'ailleurs déjà partis là-bas, dans le quartier juste à côté où a eu lieu l'autre agression. Sauf votre respect, Monsieur le Commissaire. »
 
D’ordinaire, ses habitudes d’investigations l’auraient poussé à flâner, humer, scruter les lieux d'un crime. Aujourd’hui, Graimet ne demanda pas son reste et fila vers l’endroit indiqué par l'agent. Á peine tourné le coin de la rue, un néon jaune focalisa la rétine du Divisionnaire : un endroit où se désaltérer ! L'aubaine. Cotence n'osa pas décliner l'invitation de son patron à entrer y boire un coup, mais n'en pensa pas moins pour autant. Surtout quand il constata avec quelle avidité le chef s'enfila deux bières et deux cognacs, avant de se refaire la bouche avec une fine Napoléon. Depuis plus de deux dizaines d'années, il côtoyait le patron. Il était le plus ancien collaborateur de Graimet et n'en était pas peu fier, en faisant souvent état comme d’une prérogative qui lui conférerait un droit au respect et à une certaine dévotion de la part de ses collègues. Assister au début de la déchéance publique de son idole ne l'enjoyeusetait pas. Il y a seulement cinq ans, il n'aurait jamais vu son boss dans cet état. Pire, la relation gloutonne que son supérieur entretenait avec l'alcool le chagrinait.
Et Graimet prenait de moins en moins la peine de se cacher, de préserver les apparences. On n'allait pas dans le bon sens. Un être de cette qualité qui se gâchait les dons au houblon blond, à la fine raffinée ou au rhum aromatisé ! Si c'était pas malheureux !
 
Ce qui l'inquiéta au plus haut point fut le sourire que Graimet arbora et qui ne devait plus le quitter. Ce même sourire qu'il avait à midi avant de conduire pour se rendre au restaurant. Plus dramatique encore, le Commissaire semblait tanguer, rouler, flotter quelquefois dix centimètres au-dessus des pavés de la chaussée.
 
Nouvel attroupement, nouveau remue-ménage de photographes et de spécialistes de la police. Encore une femme... Immobile à quelques centimètres de la flaque de sang s’écoulant presque goutte à goutte de la pauvrette, Graimet prenait bien garde à ne pas souiller ses semelles. Mais ces précautions eurent des conséquences tragi-comiques, car la pointe de son soulier percuta un caillou qui fut propulsé vers l'allongée, et qui, comble de pas de chance, s’en alla direct heurter le chapeau de la victime. Le bibi se retrouva d'un coup expulsé quelques dizaines de centimètres plus loin. Cotence, dans son rôle salvateur de couvre-chef, tenta de rétablir les choses au plus vite : il sortit précipitamment les mains de ses poches, ramassa la coiffure et la remit en place avec le plus grand soin, tentant d'en retrouver l'emplacement et le positionnement exacts. L'incident était clos.
 
Une légère brise venait de se lever, mais il n’y eut personne dans l’assistance, tant du côté de la police que des badauds, pour remarquer que le commissaire avait du gîte : même sur le pont de son navire, ballotté par un vent force 12, un capitaine aurait davantage eu le pied marin.
 
 
Personne sauf Février, qui, le plus discrètement possible, tendit une main et agrippa son supérieur par le bas du pardessus, lui assurant un équilibre politiquement correct. Ainsi maintenu, Graimet leva l’index dans le but de relever son chapeau. Ledit doigt faillit bien aller se fourrer dans le nez du divisionnaire, n’eût été, une fois encore, l’intervention providentielle de Février. Un coup de coude furtif, et on évita le pif.
 
Index brandy, le patron allait parler - la foule bruissa, béate d’admiration anticipée face à ce mastodonte des gros titres, dont les premières déductions ne manqueraient pas d’être époustouflantes et lumineuses :
 
« Une fois encore, la victime… est une dame de sexe féminin. »
 
Ainsi parla Graimet.
 
Février faillit en lâcher le pardessus du commissaire qui piqua dangereusement du nez, l’espace d’un instant titanesque.
 
Les crayons des journalistes s’immobilisèrent, attendant la suite.
 
Les badauds badèrent, suspendus aux lèvres lippues du plus célèbre divisionnaire de France.
 
Pressentant le danger, Cotence s’intercala entre Graimet et son auditoire :
 
« Une femme…donc tuée par un homme ! improvisa-t-il.
 
— Fait soif, y’a pas un troquet, déjà, dans le coin ? grommela Graimet d’une petite voix pâle, pâteuse et râpeuse, bien entamée par les deux bières, les deux cognacs et la fine Napoléon.
 
 
— Déjà deux décédées ! Foi de Graimet, traduisit Cotence sans filet, nous allons coincer ce détraqué ! »
La transcription du mulet était certes moins fidèle que lui à son maître, mais elle eut le mérite de satisfaire l’assemblée qui ne put se retenir d’applaudir. Surtout les femmes, au demeurant. Pendant que l'éminent policier saluait ses admirateurs avec force courbettes, les assistants se regardèrent : tous deux suaient à grosses gouttes. Le commissaire avait raison, faisait sacrément soif ! Du pouce, Février désigna le néon jaune qui se trouvait à quelques mètres derrière eux. Il ne mit qu'une fraction de seconde à comprendre pourquoi Cotence ouvrait des yeux de merlan pas frais : celle qu’il fallut à Graimet, dépourvu de toute retenue, pour s’affaler mollement aux côtés de la victime. D’abord, les genoux plièrent, puis touchèrent terre. La génuflexion n’était pas le terminus de l’affaissement, puisque l’arrêt du buste fut facultatif et continua sa route, d’une plongée vers l’avant. Les bras, dans un réflexe que seuls les éthyliques entraînés acquièrent, amortirent un contact rude avec le sol. Tel un setter sur la piste du perdreau touché, le perdreau couché se retrouvait la truffe au ras du ruisseau, le nez sûrement trop près de l’affaire pour la voir dans son ensemble, les yeux trop clos pour pouvoir pour ne pas dormir.
 
Les flashs des journalistes crépitèrent, les badauds commencèrent à débader ; la situation obliquait dangereusement vers l’incident diplomatique. La perte de crédibilité médiatisée, on n’avait pas inventé mieux pour déboulonner une stature comme celle de Graimet. Les adjoints s’interposèrent d’un même élan :
 
« Le commissaire cherche des indices, brailla Février en repoussant la meute appâtée, laissez-le travailler en paix ! Il a besoin d’air pour exercer son odorat !
 
— Mais… ? Il ronfle ! nota un journaliste que Cotence venait de refouler d’une bourrade de rugbyman.
 
— Pensez-vous ! Une sinusite, rien d’autre. Il arrive aussi au commissaire divisionnaire d’être enrhumé ! »
 
***
 

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