Deuxième chapitre ? Déjà ?
Graimet se bourra une pipe avec circonspection et l'alluma. Il demeura un long moment les yeux vides, fixés au mur, quasiment happé par un instant de contemplation inexpliqué. Puis, brusquement, il se ressaisit, s'ébroua, comme pris d'un frisson qui lui aurait envahi le corps entier par les épaules. Il se leva avec difficulté et ouvrit la porte le séparant de ses adjoints.
« Quoi de neuf, les enfants ? demanda-t-il, les dents crispées sur le tuyau de sa pipe.
— Pas grand chose encore aujourd'hui, Patron, répondit Février.
— Des broutilles, du train-train, rien qui mérite de monter tous au créneau, reprit un autre mulet.
— Eh bien, on va continuer à expédier les affaires courantes, dans un premier temps, et à venir à bout de toute la paperasserie en retard, les gars. Ça n'est peut-être pas palpitant, mais né-ces-saire. »
Le Commissaire referma la porte et se remit à son bureau. Il lui restait une toute petite pile de dossiers à solder. Quatre ou cinq au maximum. Décidément, l'envie de travailler n’y était pas. Lui, d'ordinaire si plein d'entrain, si persévérant, si appliqué, avait plus d'inclination à aller se boire quelque chose dans un café proche qu'à expédier la besogne en cours.
Ainsi fut fait. Il retrouva dehors le même climat que celui rencontré à son arrivée. Les rayons de soleil avaient réussi à percer l'opercule des nuages et, à la douceur déjà présente, s'alliait une lumière qui transcendait les couleurs pour les rendre plus intenses encore. Graimet entra dans un débit de boissons.
Il commanda une bière. Dès que servie, il se jeta dessus, tant il ressentait l’irrésistible besoin d'étancher une pépie surexcitée par la vision de son verre ambré manipulé par le serveur. Il but presque cul-sec, essuya d'un revers de main la mousse déposée au-dessus de sa lèvre, s'en commanda une seconde. Celle-ci, il prit le temps de la déguster, malgré un impétueux besoin de procéder comme avec la première. Cette deuxième consommation engloutie, sa faim de boisson demeurait intacte. A croire que, paradoxalement, le fait de boire nourrissait sa soif. Il sortit du bistrot après avoir réglé ses rafraîchissements et n'eut de cesse que de trouver un autre établissement. Il ne chercha pas trop. Il était dans son quartier et savait où aller, à toute heure du jour, voire de la nuit, pour s'envoyer un petit gorgeon ou manger un morceau vite fait.
« Un bordeaux, patron, et sans faux-col, s'il vous plait. »
Service rapide, descente tout aussi express. Il s'en recommanda un autre. Que lui arrivait-il ? Conservant un semblant de fierté - surtout ne pas paraître aux yeux du cabaretier pour ce qu'il était ce matin, c'est-à-dire un homme cédant à une fringale inconsidérée, authentique buveur impétueux et inconséquent -, il se mit en quête d'un nouveau débit de boissons. Là, c'est une envie de café Cognac qui fut assouvie. Après trois de ces consommations, il se sentit calmé. Enfin !
Le patron l'avait reconnu et tentait d'engager la conversation sans que la mayonnaise prenne. Pourtant, après le troisième café, ou plus exactement après le troisième Cognac, Graimet lui emboîta le pas.
« Combien vous avez mené d'enquêtes, Commissaire ?
— Aucune idée. Je n'ai pas l'habitude de repasser sur ma tournée… de me retourner sur mon passé et encore moins de tenir des comptabilités de cet ordre. »
Le policier éprouvait quelques difficultés à maintenir une élocution convenable. Certains mots avaient tendance à coincer, contrairement à l'accoutumée où, sans être loquace, il parvenait à s'exprimer en construisant des phrases concises et bien équilibrées sans effort particulier.
« Vous suivez la destinée de vos coupables après, au Tribunal ?
— Qu'est-ce que ça veut dire, mes coupables ? Non ! Lorsque je ne suis pas appelé à témoigner, je suis quelquefois les procès, en grappillant dans les journaux.
— Et combien sont allés à l'échafaud, hein, vous le savez, ça ?
— Bien entendu ! Je le sais, grâce aux journalistes qui, inévitablement, viennent me l'apprendre à l'énoncé du verdict. Mais, encore une fois, je ne tiens aucune comptabilité. Ce que je peux dire, c'est qu'aucun gouvernement ne prendra jamais, vous m'entendez, jamais une mesure aussi impopulaire que la suppression de la peine capitale ! C'est la seule chose dont je sois sûr ! En revanche, est-ce bien ou mal, là, je ne saurais me prononcer. »
Sur ces mots, Graimet sortit des pièces, les tendit dans le creux de sa main au patron qui se servit et rendit un peu de monnaie. Le commissaire ne marchait plus tout à fait droit quand il se dirigea vers la porte.
Lui qui n'avait jamais eu de problème avec l'alcool en rencontrait un, authentique.Dehors, il regarda sa montre : Il était presque midi. Vingt-cinq minutes seulement s'étaient écoulées depuis son départ du bureau. Arrivé à hauteur de l'immeuble de police, il croisa Cotence. "Un vœu de la veille", se dit le gradé qui réalisa qu'il n'arrivait même plus à énoncer clairement ses pensées. Il s'appliqua et se décortiqua, à haute et intelligible voix, ce coup-ci :
« Un vieux de la vieille ! corrigea-t-il.
— Qu'est-ce que vous dites, Patron ?
— Rien, rien ! Où vas-tu ?
— On fait un saut de puce pour aller casser une graine avec Février au petit resto de la Marie-Rose Laution, dans le Marais. Vous vous joignez à nous ?
— Volontiers, garçon ! » répondit-il, apparemment excité comme un pou.
Février sortit à son tour de l'immeuble. Tous trois se dirigèrent vers une des voitures de service mises à leur disposition. Cotence s'apprêtait à ouvrir la portière avant gauche quand une tape sur l'épaule le fit se retourner.
« Laisse-moi la place !
— Mais, Patron… c'est bien la première fois que vous demandez à conduire. Vous êtes sûr ? »
Ce n'était pas le genre de question à se permettre envers son supérieur. L'effronté le savait, mais sous l'effet de la surprise, cela lui avait échappé.
« Laisse-moi la place ! » répéta le boss de façon plus virulente.
Le sous-fifre tendit les clés… que le commissaire laissa tomber. L'adjoint les ramassa et les lui remit dans le creux de la main. Graimet rencontra tout d'abord quelques difficultés à s'installer, ce que l'on pouvait mettre sur le dos de sa stature imposante, puis à trouver le trou du Neyman. Ces détails réglés, il orienta consciencieusement et longuement son rétroviseur intérieur. Puis il réalisa que ses adjoints étaient encore à l'extérieur, la main sur la poignée de leur portière fermée, n'osant broncher. Le commissaire leur ouvrit en maugréant. Les mulets s'installèrent en regardant leur chef d'un drôle d'air. Ce dernier mit le moteur en marche, fit grincer les vitesses et s'ébranler le véhicule. Un sourire bizarre envahit son visage rubicond. Il avait l'air de bien s'amuser, plus que ses acolytes visiblement au comble de l'inquiétude. Le conducteur fit deux fois le tour de la cour intérieure en rotation inverse des aiguilles d'une montre, et des habitudes de la maison, ce qui donnait l'impression d'un contre sens, avant de chercher à sortir sous la voûte. Quand il s'y engagea, il prit à droite, sans prêter attention aux véhicules arrivant de la gauche. Des coups de freins furieux suivis de coups de klaxons agressifs accueillirent ce nouveau chauffeur. Le Commissaire semblait de plus en plus hilare. Il restait en première, roulait à vingt kilomètres heure, alimentant le concert de réprobations derrière lui. Heureusement, il n'eut pas à s'arrêter, ayant la chance de passer tous les feux au vert ou à l'orange.
Devant le restaurant, Graimet se présenta à la perpendiculaire, se gara dans un espace étroit entre deux voitures, à cheval sur le trottoir et la chaussée. Le soulagement évident de ses adjoints n'avait d'égal que le fou-rire l'étreignant.
***
Le repas se déroula sur deux heures et fut encore copieusement arrosé. Paradoxalement, le Divisionnaire parut en sortir apparemment moins grisé qu'en entrant. Il tendit les clés à Cotence qui s'en saisit et se dirigea vers l'auto sans demander son reste. Les trois policiers prirent place. Le pilote effectua une marche arrière pour se dégager du stationnement gênant. En braquant trop tôt, il accrocha un véhicule sur sa gauche et heurta une voiture qui passait derrière lui. Son conducteur en perdit le contrôle et alla emboutir une Simca bleue garée à quelques mètres. Le chef en fut exaspéré et ne put s'empêcher de déclarer :
« Ha bien bravo ! Bien joué ! Tu ne tiens pas l'alcool ou quoi ? Décidément, faudrait tout faire soi-même ! »
Il fallut aller discutailler, faire des excuses, remplir les papiers d'assurance, ce qui prit une bonne demi-heure au bas mot. Graimet aurait facilement pu simplifier les démarches en faisant jouer sa notoriété. Il laissa volontairement ses adjoints se débrouiller et, à certains moments, parut même se réjouir de la situation. Décidément, le Divisionnaire était d'humeur badine aujourd'hui.
De retour au bureau, une certaine effervescence se faisait sentir. Dès qu’ils arrivèrent, Lapointe leur sauta dessus :
« Ça vient de tomber, patron : double homicide dans le quartier du Marais. On vient de l'apprendre et on vous cherchait avant d'y aller.
— Ne t'inquiète pas, garçon, c'est pas si grave : c'est seulement Cotence qui a essayé d'éclater deux automobilistes. » répliqua-t-il, goguenard.
Le raillé dodelinait de la tête en maugréant, ne trouvant pas la plaisanterie des plus drôles.
« Allez, les enfants, fini de rigoler : on y va ! »
Ils descendirent vers les voitures, s'y engloutirent et démarrèrent en trombe. Le boss s'installa cette fois-ci à l'arrière.
***
Chapitre suivant : Troisième G@rpitre