DEMOTIER - Graimet vieillit mal, par Démotég@rp - texte intégral

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Graimet vieillit mal, par Démotég@rp

Par DEMOTIER

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Table des matières
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Premier chapitre

C'était une de ces journées où, apparemment sans raison, le climat vous laissait un goût sucré en bouche. Une saveur déjà connue. Un bouquet de tendresse. Une atmosphère légère. Les ombres d'amis d'enfance, perdus de vue depuis longtemps, se glisseraient furtivement dans le cadre habituel, sur votre chemin, et vous trouveriez cela naturel.
 
La tiédeur du moment donnait cette suavité au trajet pédestre jusqu'au bureau. Graimet était bien, au sortir de cet hiver si rude. Le froid régnant avait même poussé un jeune abbé à créer une association pour venir en aide aux plus démunis. Cet élan de générosité était voué à des apparitions de loin en loin, lors de cas extrêmes, et disparaîtrait à moyenne échéance, heureusement. Au sortir de cet hiver-là, donc, ces premières matinées douces, même sans soleil, faisaient faire d'incessants bonds sensoriels dans le passé à tout individu prêt à s'agripper aux relents de son enfance.
 
Graimet parvint quai des Orfèvres sans même s'en rendre compte. Jamais le chemin depuis le boulevard Richard Leblanc ne lui avait paru aussi court. C'était sûr : rien de bien grave ne pourrait arriver aujourd'hui. L'être humain devait être très sensible à son environnement et aux conditions climatiques. Comme l'orage et les grosses chaleurs peuvent être source de surexcitations et de violences, la douceur des journées de fin d'hiver devait être à même de calmer les plus impulsifs. D'ailleurs, depuis un moment déjà, les affaires se faisaient rares. Celles qui se proposaient ne présentaient aucun mystère quant à l'identité des coupables, même en cherchant la petite bête lors de l'enquête. Rien. Le calme plat. Du menu fretin.
L’occasion rêvée de venir à bout de toute la paperasse attenante aux affaires classées, rangement que l'on a rarement la possibilité de mener à terme, par manque de temps.
À l'entrée du couloir, une jeune femme d'allure simple, habillée sans grande recherche ni moyens, se leva instantanément à l'apparition du Divisionnaire.
 
« Vous… vous êtes bien le Commissaire Graimet ? Oh ! Commissaire, si vous saviez comme je vous admire. Je ne rate jamais un compte rendu de vos exploits dans La Gazette du Val d'Oise !
— Je vous en prie, Madame, je ne fais que mon travail. D'ailleurs, si vous me le permettez, je vais de ce pas continuer à traquer le gangster et arrêter le gredin. »
 
Graimet s'apprêtait à se diriger vers le fond du couloir quand elle lui agrippa la manche du pardessus.
 
« Attendez ! »
 
Sans essayer de se dégager, il tourna doucement les yeux et fixa la main qui le retenait. La dame desserra l'étreinte, se confondit :
 
« Excusez-moi, Monsieur le Commissaire, mais je suis dans une situation difficile, vous seul pouvez m’aider.
 
— Expliquez-vous, Madame ».
 
Après tout, la journée ne serait peut-être pas aussi calme qu'espéré cinq minutes auparavant.
 
« Voilà : j'ai un petit garçon. Il me pose de gros problèmes. Il a de mauvaises fréquentations. Il a à peine douze ans et donne déjà dans la rapine. Oh, rien de grave pour l'instant, du moins je le pense, mais il se laisse entraîner par des voyous plus âgés.
Je crains que cela ne tourne mal.
 
— Pourquoi vous adresser à moi ? Il n'y a pas assez de policiers en France ? Et, bien sûr, il n'a pas de père ce garçon. Enfin, pas d'officiel, j'imagine ? »
 
Le dédain pointait nettement sous la critique.
 
« Ce n'est pas une erreur de jeunesse, Monsieur Graimet, parce que j'ai vraiment aimé son père, au moins pendant les trois jours de notre liaison.
 
— Bon, amenez-le-moi un de ces matins. Le garçon, pas le papa ! Je lui parlerai une bonne fois, et voilà tout, répondit-il en pensant avoir éludé le sujet.
 
— Mais il est là, Monsieur le Commissaire, dans la salle d'attente, depuis un moment déjà. Je vous en prie, Monsieur, c'est important pour nous. »
 
Graimet s'avança doucement dans le couloir, se déhanchant jusqu'à ce qu'il puisse apercevoir les occupants de la salle d'attente sans avoir à se montrer. Un gamin patientait, le regard figé au sol, à un mètre devant lui. Ramenée sur l’autre, sa jambe gauche se balançait d'un mouvement automatique. A l’âge de la communion solennelle, il avait déjà la constitution d’un adolescent robuste d’une quinzaine d’années.
 
La vue de ses adjoints, Février et Cotence, débouchant d’un bureau, donna au Divisionnaire l’occasion de montrer à sa visiteuse qu’il ne comptait pas passer des heures sur son problème. Il lança à ses hommes :
« Février, Cotence. Je vous veux dans cinq minutes dans mon bureau avec Lorgnon pour faire le point des affaires. Je règle un petit problème avec Madame. Je serai vite à vous. »
Un « Bien, Patron ! » ponctua l’alibi du Chef. Les mulets croisèrent le couple et rejoignirent leur bureau.
Puis, à contre cœur, le gradé lâcha :
« Bon, allons-y, Madame ! 
— Je vous accompagne ?
 
— Oui, mais restez un peu en retrait. Et n'intervenez pas !
— D'accord ! Ho ! Merci, Monsieur. »
 
Fini l'agrément d'une journée qui s'annonçait si belle. Même si la demande de la dame n'était pas insurmontable, Graimet répugnait à sermonner. Il se souvenait trop précisément qu'à cet âge, lui-même n’eut pas supporté les remontrances d'un adulte. Excepté les leçons de morale de ses parents.
 
Il entra dans la pièce, se flanqua devant le gamin, essayant de jouer au mieux de son imposante stature. Le garçon parut sortir de pensées profondes, et leva les yeux jusqu'à rencontrer ceux du Divisionnaire. Il avait une mèche imposante sur le front qu'il remettait en place d'un geste automatique. Si on la lui coupait, il resterait longtemps encore à chercher machinalement à la replacer.
 
« J'espère que tu réfléchissais aux conséquences de tes bêtises, mon garçon.
 
— Mais non, hé ! J'suis à court de clopes et ça me manque. T'as pas autre chose que du tabac à pipe sur toi, à me refiler ? » répliqua effrontément le gamin.


Sa réponse montrait qu'il savait pertinemment à qui il avait affaire.
« Bernard ! Sois poli avec Monsieur le Commissaire.
— Laissez, Madame, on fait seulement connaissance. Alors, c'est Bernard ton petit nom ? Hé bien, Bernard ! Aujourd'hui, une chance formidable t'est offerte. Elle risque de ne pas se représenter, alors tâche de la saisir ! Je ne sais pas comment ta mère a fait pour réussir à t'amener ici et surtout t'y retenir, mais profites-en.
— Pas difficile, elle a collé un antivol à ma Vespa.
— Écoute, je n'irai pas par quatre chemins : tu es sur une planche savonneuse qui t'amène vers des bas-fonds que tu n'imagines même pas. Agrippe-toi, tant qu'il est temps. Il arrivera inévitablement un moment où, même si tu le voulais, le retour serait impossible. Je n'aimerais pas t'avoir, dans quelques temps, en face de moi, menottes aux poignets… »
Exactement les tirades classiques que maman Bernard espérait entendre.
« Pourquoi auriez-vous des menottes aux poignets ? » répliqua le gamin, abandonnant d’un coup le tutoiement arrogant adopté au départ.
Le ton ne se voulait même pas ironique, il était sincèrement étonné. Sans doute l'enfant avait-il réellement eu cette image en tête, et non l'idée d'une quelconque insolence. Cette spontanéité provoqua une décharge de bonne humeur chez le policier, qui éclata d'un grand rire dont il eut du mal à se remettre. La mère, d’abord angoissée par la réponse du môme, se trouva vite rassurée par une telle réaction.
 
 
« Décidément, Madame, je pense que ce jeune homme n'a pas trop mauvais fond. Tiens, viens avec moi, Bernard. »
 
Graimet se dirigea vers la pièce où il travaillait, suivi du garçon. Il entra, contourna le bureau, en ouvrit quelques tiroirs, farfouilla, puis sortit un livre.
 
« Ah, le voilà ! Tiens, mon gars ! Prends ceci. Plonge z’y, et trouve z’y un palliatif à ce qui te manque dans la vie. Sache que je serai là à chaque fois que tu pourras en avoir besoin. Je compte bien, par le biais de ce cadeau, non pas créer une vocation, mais t'ouvrir des portes dont tu n'imagines pas encore l'existence. »
 
La dame s'approcha des deux hommes.
 
« Dis merci à Monsieur le Commissaire, Bernard.
 
— Merci. » répéta le gamin en prenant enfin le livre toujours tendu.
 
Bernard se dirigea vers la porte sans qu'on le lui demande, puis retourna dans la salle d'attente. Sa mère et le commissaire avaient encore des choses à se dire, il l'avait senti.
 
« Merci pour tout, Monsieur Graimet.
 
— Mais c'est tout naturel, Madame, répondit-il en repensant soudain que décidément, rien de mauvais ne pourrait ternir cette journée.
 
— Au revoir, madame… Madame ?
 
 
— Madame Pivot. Au revoir Commissaire. »
 
***