Chronique de l'aube.
6 h 47. Claquement du zippo. Elle aspire la première bouffée en creusant les joues. Perchée sur un tabouret, elle croise les jambes dans un crissement de soie. Un coude négligemment posé sur le rebord du zinc, le regard perdu dans le vague, elle fume, indifférente au va et vient du patron. Lui s'affaire. La radio annonce 7° et sans doute de la pluie dans l'après-midi.
Elle porte la tasse à ses lèvres. Il ne viendra pas. Ou s'il vient, ce sera comme la tempête. Comme une gifle à couper le souffle. La beauté des hommes, quand elle est insolente, lui poignarde le ventre.
6 h 49. Le type à l'attaché-case replie son journal : les nouvelles du monde, froissées, écrasées, compressées les unes par dessus les autres, en deux mouvements amples des bras. Il jette un regard à sa montre. Ses mains ont l'élégance innée de l'aisance. Entre deux pubs, Aznavour se voit déjà au sommet de l'affiche. Le patron essuie une table d'un revers d’éponge.
Elle écrase sa Marlboro dans le cendrier. Ses ongles peints semblent en effleurer le fond. En réalité, ils griffent la nuque qu'ils connaissent par coeur. Qu'ils connaissent si peu.
6 h 54. De l'autre côté de la devanture, quelqu'un klaxonne. On entend une exclamation et à nouveau les moteurs dans leur passage régulier. C'est drôle comme l'aube peut prendre des allures d'oeuvre d'art sans qu'on y prenne garde. Plus tout à fait nuit, pas tout à fait jour. Il fait sombre-bleu-mauve.
Sous les néons, elle détaille les tempes de l'homme. Putain !Si les
bruns savaient le charme du poivre et sel, ils s'arrangeraient pour vieillir plus vite.
Elle se redresse, décroise ses jambes et les recroise à l'inverse. Le type note quelque chose dans l'agenda qu'il a extirpé de son attaché-case. La porte s'ouvre. Un livreur s'engouffre sans discrétion, deux cartons plein les bras, un papier pincé entre les lèvres. Une bouffée d'air froid et humide l'accompagne. Claquement sec du zippo.
Sous les néons, elle détaille les tempes de l'homme. Putain !Si les
bruns savaient le charme du poivre et sel, ils s'arrangeraient pour vieillir plus vite.
Elle se redresse, décroise ses jambes et les recroise à l'inverse. Le type note quelque chose dans l'agenda qu'il a extirpé de son attaché-case. La porte s'ouvre. Un livreur s'engouffre sans discrétion, deux cartons plein les bras, un papier pincé entre les lèvres. Une bouffée d'air froid et humide l'accompagne. Claquement sec du zippo.
6 h 57. Il ne viendra pas. Les volutes bleutées se tordent dans leur danse ascendante. Elle, elle sent seulement son ventre se creuser de son désir de lui.
Le livreur sifflote en attendant le coup de tampon et la signature. Le patron pose devant lui un ballon de rouge.
Une chaise racle le carrelage. L'homme à l'attaché-case se lève. Juste ce qu'il faut d'élégance de la tête aux pieds. Image fugace ; le visage de l’inconnu entre ses cuisses ouvertes, là, ici, maintenant. Troublant. Très.
6 h 59. Le poste vante les services d’une Compagnie d’assurances. On n'entend que partiellement ; le livreur commente la grève du métro. Il y a deux fois plus de trafic ce matin. « Pas facile de bosser, Robert, aujourd’hui. C’est le bordel pour se garer et la tournée ne peut pas attendre. Ben elle attendra quand même, c'est pas la mort, hein monsieur, vous en dites quoi, vous ? » L'homme sourit en acquiesçant de la tête et pose quatre euros sur le comptoir. Le patron lui demande "un grand crème, c'est ça ?". Oui. C'est ça. Un grand crème. "Trois cinquante et quatre ! Bonne journée !"
7 h. Il ne viendra plus. C'est peut-être mieux comme ça.
7 h. Il ne viendra plus. C'est peut-être mieux comme ça.