Pierre Loti - Le Château de la Belle-au-Bois-Dormant - texte intégral

In Libro Veritas

Le Château de la Belle-au-Bois-Dormant

Par Pierre Loti

Oeuvre du domaine public.

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APRÈS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909.

Soit comme passager sur quelque paquebot, soit comme officier de quart sur quelque navire de guerre, je l'avais tant fréquenté, ce pauvre détroit de Messine ! Le jour, tous ses «alignements» m'étaient familiers, et la nuit tous ses «feux». Il représentait pour moi la vraie porte de l'Orient ; si on le traversait en s'en allant de France, tout de suite, quand de l'autre côté s'ouvrait l'Adriatique, on se sentait loin, et bien en route pour l'aventure ; par contre, au retour il marquait le terme du voyage ; dès qu'on l'avait franchi on se croyait chez soi et on épiait au ciel les premiers indices de notre mistral français.
Lorsque les hasards de la mer vous y faisaient passer de nuit, c'était un regret, parce qu'on aurait aimé le revoir ; il est vrai, pour rappeler l'Italie quand même, il y restait l'odeur exquise des orangers ; et puis quelque chanson, presque toujours, quelque gaie sérénade vous arrivait des barques ou de la rive.
Le jour, quel enchantement pour les yeux ! Couloir un peu tragique, malgré tout, entre les cimes tourmentées de la Calabre et l'immense Etna soufflant sa fumée éternelle. Mais ces témoins des grandes convulsions mondiales se tenaient immobilisés, très haut en l'air, comme perdus dans le ciel, et, à leurs pieds, la vie s'étalait si confiante et heureuse, sous une lumière de fête ! Au-dessous de la région des neiges, des torrents et des pierres farouches, les orangers commençaient, formant partout des jardins en terrasse. Plus bas encore, au bord de cette mer que Ton eût dit inoffensive à jamais, des villes aux jolis noms de mélodie italienne groupaient leurs maisons, leurs églises,—et Messine, la plus luxueuse de toutes, alignait à toucher l'eau bleue ses façades régulières que le soleil avait longuement dorées.
Plus qu'aux autres il nous appartenait, à nous marins de n'importe quelle nation, ce détroit enjôleur qui, même par les gros temps, au milieu des traversées mauvaises, ne manquait jamais de nous offrir son abri momentané, une heure de trêve si calme, avec les parfums de ses vergers, et des musiques, des refrains de tarentelle. La pensée que nous n'y trouverions plus en ce moment que l'horreur et la mort, nous met tous en profond deuil.