ati - L'huissier tombe sur un os - texte intégral

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L'huissier tombe sur un os

Par ati

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Table des matières
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Seule la trame de cette histoire est tirée d’un fait réel. Les noms, lieux et certains faits ont été changés ou inventés.     

Paul Massier, l’huissier de justice de la petite ville voisine, arrivait dans ce petit village du nord de la France. Comme souvent lorsqu’il se déplaçait, il préparait une saisie pour impayés. Il était habitué à cette tâche ingrate, mais il ignorait ce qui l’attendait comme à chaque fois.
    A plus de quarante ans, il était un homme aguerri dans ce métier, il pensait avoir déjà eu un échantillon de toutes les situations possibles et il se préparait à exercer une fois de plus dans la routine.
    La veille, Paul avait relevé sur Internet le plan d’accès à la maison de son débiteur, Marc Lambert. Heureusement, car les petites rues à sens unique lui auraient fait perdre pas mal de temps. Il aurait peut être tourné en rond dans le village. Il venait pour la première fois dans cette région et cela en pleines vacances, au mois d’août les rues étaient presque vides. Peu de personnes auraient pu le renseigner.
    Il remarqua la petite chapelle qui figurait sur son plan. Comme indiqué, il prit à droite juste après. Paul roula doucement, le n° 8, le n° 12. « Ah, enfin le n° 18 ».
    Paul resta un instant hésitant. « Me serais-je trompé de rue, cette maison semble inhabitée ! ». Il ouvrit à nouveau son dossier et s’assura que l’adresse était bonne. « Pas de doute, j’ai bien remarqué au dernier virage le panneau signalant la rue des rosiers. Allons voir sur place ! »
    Monsieur Massier descendit de sa voiture et marcha lentement vers la maison. Il regarda la boîte aux lettres pour contrôler le nom du propriétaire ou du locataire. Il fut étonné ! La boîte aux lettres débordait de vieux prospectus. Une petite étiquette, glissée dans le support de la boîte prévu à cet effet,  portait bien le nom qu’il s’attendait à voir.
« Aucun courrier n’était retourné pour changement d’adresse et pour cause, celle-ci était bien la bonne, mais alors pourquoi aucune réponse ? » pensa t-il.
    Paul commençait à comprendre pourquoi, depuis trois années, Marc Lambert n’avait répondu à aucun courrier et ne s’était présenté à aucune conciliation.  Marc n’avait honoré ni ses crédits, ni ses impôts fonciers ou autres obligations.
    
 
    D’après son dossier, Monsieur Lambert aurait environ quarante cinq ans et vivrait seul. Le dossier était peu bavard. Il ne contenait que le minimum d’informations afin que l’huissier puisse faire son travail, l’adresse, le nom, le montant des impayés. Le dossier, très technique, ne donnait pas une idée plus humaine de l’individu.
 
    
 
    En voyant cette maison, qui semblait à l’abandon et ce jardin en friche, Monsieur Massier essaya d’imaginer qui était Marc Lambert. L’huissier se mit à parler seul à mi-voix : « Peut être un pauvre bougre sans travail qui n’a plus ni les moyens, ni le courage pour entamer des travaux d’entretien. J’ai déjà vu des cas de ce genre. Le laisser-aller de ces personnes qui se sentent rejetées de la société est courant ».
    Il n’était pas loin de la vérité et ne croyait pas si bien dire, Marc avait effectivement eu des difficultés.
    Marc Lambert était fils unique. Quelques années auparavant, son père avait refusé une priorité à droite à une camionnette, l’accident fut terrible. Le conducteur perdit l'usage de ses jambes. Assise à côté de lui, sa femme, la mère de Marc, avait subi tout le choc.
Elle n'avait pas mis sa ceinture de sécurité et elle était morte sur le coup.
    Pendant des années, Marc s’était occupé de son père du mieux qu’il pouvait. Il avait même fait aménagé sa maison pour faciliter le passage du fauteuil roulant. Ses soirées et ses week-ends étaient consacrés à l’entretien de son père. En bon fils, Marc a tout fait pour rendre moins pénible la vie de son père invalide et jouait souvent aux échecs pour lui tenir compagnie. Les années étaient passées très vite et Marc n’avait pas pris le temps de trouver une compagne. Il était pourtant un homme agréable, plaisant à regarder et à écouter. Ce grand brun au teint pâle, aux yeux rieurs, aimait la vie avant ce fâcheux accident.
    Il avait bien eu quelques aventures. Mais les belles, lorsqu’elles étaient présentées à l’unique parent, trouvaient toujours une excuse pour rompre dans le mois qui suivait. Marc en avait prit son parti et se contentait de quelques rencontres de courtes durées.
    
 
    Pour combler ce vide affectif, Marc avait adopté deux chiens superbes, des dobermans. Ils étaient dressés pour garder la maison, mais Marc était surtout heureux lors des grandes ballades en forêt avec eux. Ces moments de détente, en harmonie avec la nature et ses chiens, le requinquaient. Cela lui permettait d’affronter les longues journées de travail et les soirées d’assistance à son père.
    Marc riait à chaque fois que la factrice essayait de mettre du courrier dans sa boîte. Les chiens arrivaient en aboyant à tue tête et la pauvre femme ne descendait même pas de son vélo afin de repartir au plus vite. Il disait « N’ayez pas peur, ils ont eu leur déjeuner, ils n’ont plus faim ! ».
Mais la pauvre ne se retournait pas et pédalait de plus belle.
    
 
    Marc avait été trop absorbé par ses responsabilités auprès de son père, physiquement et mentalement, il était fatigué en permanence. Il n’avait plus eu assez d’énergie dans son travail. Son métier d’électricien, assez facile lorsqu’il passa son CAP, devenait de plus en plus compliqué avec l’arrivée des nouvelles technologies et il ne put s’adapter à temps. Il ne pouvait pas, comme ses collègues, suivre le train d’enfer demandé par ses responsables.
    A chaque fois qu’une nouvelle méthodologie devait être appliquée, Marc en était anéanti d’avance. Ses nerfs craquaient, ses boyaux se tordaient et il ne pouvait aller travailler. Il manquait ainsi à chaque fois les séances de formation qui lui auraient permis de comprendre les nouvelles tâches à effectuer. Lorsqu’il revenait prendre son poste après quelquefois trois mois d’absence, ses collègues le raillaient au lieu de l’aider.
    A force de moqueries et de passages de déprime, Marc commença à prendre de la distance avec les autres personnes de son entourage direct. Ses voisins, ses collègues et le peu de membres de sa famille s’étonnèrent de ne plus le rencontrer dans le village.
    Ne pouvant plus travailler, il fut mis en longue maladie pour une dépression nerveuse.
    Après le décès de son père, Marc Lambert vivait seul, mais depuis quelques temps en fin de semaine, il rejoignait une amie en ville. Janine l’aimait et essayait de lui faire supporter les moments difficiles. Janine et sa fille ne se décidaient pas à s’installer avec lui. A eux trois, les frais d’entretien de la maison auraient été plus légers à supporter.
 
    Janine aurait aimé venir vivre dans cette maison, mais elle prétendait que son travail de serveuse n’était pas compatible. Le restaurant était trop loin du domicile de Marc. Elle avait bien une petite voiture sans permis, mais son salaire ne lui permettait pas d’acheter souvent du carburant. Il n’y avait pas de transport public adéquat et il lui aurait fallu abandonner son job. La fille de Janine encore étudiante était à sa charge. Elle ne pouvait se permettre de perdre son seul revenu.

    L’employeur de Janine était sans pitié, prêt à la licencier à la moindre faute, au moindre retard ! Le travail, à courir entre le service en salle et la cuisine, était difficile et très fatiguant. Non seulement il fallait supporter toutes sortes de clients grincheux ou pressés, mais en plus, le patron en voulait toujours davantage. Il voulait plus de sourires, plus de rapidité, plus de respect des horaires. Plusieurs fois, il l’avait menacé de la remplacer par une serveuse plus jeune, rapide et avenante.

    
 

            Les frais d’entretien de la propriété étaient devenus beaucoup trop lourds pour Marc. Ce qui devait arriver, arriva, il eut des problèmes financiers. Il ne se décidait pas à vendre la maison, il y avait grandi. Tant d’événements heureux ou malheureux le retenaient ici.

    Les mauvaises langues allaient vite dans le village et rapidement, les gens se mirent à le regarder de travers lorsqu’ils l’apercevaient.

    Les quolibets fusaient dans son dos « Tiens, regardes-le celui-là, Il ne travaille plus. Qui le paie ? Encore un peu, sa maison va s’écrouler. Il ne la chauffe plus, l’humidité doit certainement pourrir l’intérieur.
Ses pauvres parents doivent se retourner dans leurs tombes ! Quelle honte de laisser une maison dans un pareil état, heureusement, les murs sont solides !  Et ses chiens ! Ils sont si maigres, il faudrait prévenir la SPA ! »
 
    Certains habitants de la commune s’étaient plaints à la mairie de dégradations sur les murs de leurs maisons ou de tags sur les immeubles. Des rondes avaient été mises en place sans efficacité, les dégâts continuaient. Les gendarmes avaient simplement pu constater que cela se passait la nuit.
    Arthur, un villageois, n’appréciait pas particulièrement Marc. Il disait à qui voulait bien l’entendre « Marc est un fainéant qui vit aux crochets de la société et il n’a aucune excuse ». Arthur ne se contenta pas de le dénigrer, il s’arrangea pour monter la tête des autres villageois contre lui. « Marc est peut être l’auteur des détériorations. Personne ne le voit le jour, il doit bien sortir, la nuit au moins comme les oiseaux de mauvais augure. Il croit peut être que personne ne s’en prendra à lui et que ses chiens vont le défendre ! Parlons-en de ses chiens, je peste quand je trouve des crottes sur les trottoirs, vivement que quelqu’un le surprenne en flagrant délit ! Ou que la SPA les lui enlève. Les pauvres bêtes ! ».
 
    Pour calmer les têtes échauffées, le maire organisa une réunion ou tout un chacun pourrait s’expliquer. Une convocation fut envoyée à chaque foyer de la commune. Marc décida de ne pas y aller, pourquoi faire ? Lui, personne n’avait endommagé son logis.
 
    
 
    A l’heure où presque tous les habitants sortaient de leur maison pour se rendre à la mairie, Marc passa dans la rue principale et croisa un ancien collègue. Celui-ci pensa « Je vais bien m’amuser tout à l’heure à la mairie à ses dépends, Arthur aussi va bien rire ! ». Il fut déçu quand Marc lui dit négligemment « Je vais en ville voir une amie. Toutes ces histoires me dépriment et je n’en suis en rien concerné par cette affaire. A plus tard et amusez-vous bien ! ».
 
    La réunion fut houleuse et l’absence de Marc Lambert bien remarquée. A tel point que la majorité des personnes  présentes, efficacement remontée par Arthur,  pensait que Monsieur Lambert était effectivement l’auteur des dépréciations. Qui d’autre serait assez faux pour agir ainsi de nuit. Quelqu’un qui ne sortait presque pas le jour pouvait donc être soupçonné ! Il fallait un coupable. Tous ou presque décidèrent de guetter la nuit chacun son tour. Ils finiraient bien par le prendre.
    
 
    Ils guettèrent durant plusieurs semaines en vain. Depuis le soir de la réunion, plus personne n’avait vu Marc, ni ses chiens. Tant mieux, il n’y avait plus d’aboiement à longueur de journée, plus de crotte sur les trottoirs. Le calme était revenu dans le village, même les dégradations s’étaient arrêtées.
    
 
    Personne ne s’étonnait de la présence de la vieille Renault 4L dans l’allée de la maison de Marc. Les habitants du village passaient et repassaient devant l’habitation ne remarquant même plus l’état de laisser aller de la propriété qui empirait.
Même les voisins proches ne s’étaient pas rendus compte que les lumières étaient restées allumées jours et nuits. Quelques mois plus tard, d’aucuns ne s’étaient non plus étonnés de voir l’EDF couper le courant électrique.
 
 
     Marc aurait très bien pu être interné dans un hôpital psychiatrique, cela aurait bien arrangé les mauvaises langues qui s’en seraient donné du plaisir à inventer de nouvelles péripéties.
    
 
    
 
    Les impôts ou autres dettes n’étant pas payés, un huissier avait été commis. C’est pour cela que Paul Massier s'était arrêté devant le 18 de la rue des rosiers, étonné de l'état de délabrement du jardin devenu un terrain vague. La haie devait bien mesurer plus de trois mètres et cachait la maison.
    L’huissier continua d’avancer et son regard balaya la masure, les tuiles se détachaient du toit, des volets étaient ouverts et battaient au vent. Aucune vitre ne semblait brisée. « Cette bâtisse de forme carrée doit avoir une quarantaine d’année, cette forme était courante et les intérieurs étaient tous identiques, allons voir de plus près si quelqu’un l’habite encore».
    Paul poussa la barrière, elle ne semblait pas fermée à clé. Des morceaux de bois pourri  s’écroulèrent devant lui. « Personne n’a apparemment franchi cette barrière depuis bien longtemps et il n’y a pas la moindre trace de passage dans ce terrain en friche, j’ai bien l’impression que mon client s’est envolé, disparu et donc que vais-je saisir ? Peut être la maison, cela couvrira bien les remboursements et fera peut être un heureux qui l’achètera pour une bouchée de pain».
 
    Une voiture rouillée était dans l’allée de la maison.  L’herbe arrivait au niveau des rétroviseurs. Les pneus de la voiture étaient dégonflés et aucune vitre n’était cassée. Elle était couverte de saletés.
    Paul essaya de se frayer un passage dans les herbes folles et frappa quand même à la porte. Comme il s’y attendit, personne ne répondit. L’ambiance était inquiétante, il sentait une odeur de moisi qui en recouvrait une autre, indéfinissable. Cette puanteur passait à travers les boiseries mal jointes décollées par la pluie.
 
    L'huissier était là, seul devant cette habitation, il était inquiet et se demandait comment faire correctement son travail. Il ne se laissa pas influencer par l'état d'abandon sinistre. La fenêtre près de la porte avait les volets clos, il contourna la maison et avança avec difficultés jusqu'à une autre, il regarda à travers les vitres sales.
    Il resta un instant interloqué. Il aperçut des ossements sur le sol. Parmi toutes les histoires qu’il pourrait écrire sur ses diverses interventions, celle-ci était vraiment la plus stupéfiante.
    Paul était décontenancé par ce qu’il venait de voir, il imaginait la scène « Cet homme devait être très déprimé et il s’est probablement tué, avec quoi ?  Le pauvre homme serait probablement mort depuis trois ans sans que personne ne s’en aperçoive, seul comme un chien !». Paul eu du mal à reprendre ses esprits, cette découverte était horrible.
    Après quelques minutes, il se ressaisit et sortit son téléphone portable et il fit le numéro de la gendarmerie. « Je suis Paul Massier, huissier, je suis au 18 rue des rosiers.
Personne ne répond et je vois des ossements sur le sol, venez au plus vite ». Venir au plus vite, ces mots lui semblèrent absurde. « Ces ossements ne vont pas s’envoler » pensa t-il en hochant la tête.
    Il n’eut que le temps de réaliser un peu mieux la situation. Les gendarmes arrivèrent dans une fourgonnette, assez rapidement. Quatre gardiens de la paix en descendirent. Ils firent le même chemin que Paul en suivant ses traces. Ils s’informèrent rapidement auprès de lui des raisons précises de son appel.  
    Le pauvre en tremblait des pieds à la tête, il eut du mal à s’expliquer clairement. Il mélangeait les faits et ses suppositions.
    Si ce matin, en partant travailler, quelqu’un lui avait dit qu’il vivrait une telle aventure.....
    L'huissier devait visiter d'autres clients dans la journée. Ceux-ci ne sauraient jamais pourquoi ils obtenaient un sursis et ils ne sauraient jamais qui remercier.
    Le responsable du petit groupe de gendarmes s'approcha de la porte d'entrée. Il frappa, appuya sur la poignée. Silencieusement, sans effort, la porte s'ouvrit... Elle n'était même pas fermée à clé !
    Une odeur de renfermé et d'humidité le prit à la gorge ! Les autres gendarmes le suivirent et passèrent le seuil, ils furent accueillis par une puanteur insoutenable, nauséabonde !
    
 
    Paul leur dit « Les ossements sont dans le séjour près de la porte fenêtre. Je connais la configuration de ce genre de maison. Avancez tout droit, puis entrez par la seconde porte à droite. Les gendarmes avancèrent et l’huissier machinalement les suivit.
 
    Ils s'approchèrent des ossements, tous s'accroupirent pour mieux voir, ils examinèrent les restes et se relevèrent, soulagés. « Ce sont les os d’un chien » dit le responsable du petit groupe, avec toutefois un air un peu déçu. Ils n’ont pas trouvé l’homme recherché et apparemment volatilisé. Paul prit un mouchoir et se le mit sur le nez et la bouche, l’air était irrespirable. Les gendarmes enfilèrent leurs masques et leurs gants. Le responsable se rendit compte que Paul était avec eux. « Monsieur, vous êtes entrés, mais s’il vous plait ne bougez plus, vous risquez de nous faire perdre des éléments précieux » et il ajouta à la cantonade « Surtout, que personne n’ouvre les fenêtres,  les courants d’air pourraient faire déplacer des indices de très petites tailles ».
    
 
    Ils firent les premières constatations, sur le sol, des traces de sang avaient été apparemment léchées ou mal essuyées. Des lambeaux de vêtements et des poignées de poils ensanglantés jonchaient le sol. Des chaussures déchiquetées et rouges de sangs séchés avaient apparemment été mordues par le chien. Le chef fit une supposition à haute voix et attendit une réaction de ses collègues « Pensez-vous que le chien était blessé et abandonné ? Qu’il s’en serait pris aux affaires de son maître ? ». Ils se regardèrent sans répondre, toutes les suggestions étaient possibles à ce stade.
    L’un d’entre eux inspecta le sol. Il vit une balle d’arme à feu, non loin d’un fusil à terre à côté des tâches de sang. Les gendarmes emballèrent ces pièces avec précaution. « L’homme aurait-il tué son chien avant de partir ?» s’interrogèrent-ils.
 
    
 

    Les gendarmes demandèrent le renfort d’une équipe de spécialistes afin de faire les prélèvements habituels. Ils fouillèrent la maison, le garage, le jardin, rien ni personne. L'homme, ou son corps, restait introuvable. Marc Lambert était-il disparu ou en cavale ?

    
 

    L’équipe de spécialistes arriva dans l’heure et débarqua avec tout son attirail, des valises pleines de matériel électronique. Des prélèvements furent faits parmi les rares traces de sang à peine visibles. Les échantillons pris sur les tissus pourraient peut être donner plus d’informations que ceux pris sur le sol. Les fibres, agissant comme des buvards, auraient sans doute conservé suffisamment d’ADN pour donner une piste sérieuse aux enquêteurs.

    Tous les objets de la maison furent examinés pour trouver un indice, les tiroirs, les armoires, les papiers, la literie. Même le courrier en attente dans la boîte fut lu et étudié avec attention. Les gendarmes remarquèrent que le plus ancien remontait à trois années.

    
 

    
 

    Les jours s’écoulèrent rapidement. Les analyses concernant tous les éléments relevés sur le lieu de l’enquête demandèrent des études approfondies. Le temps était passé par là, diminuant la qualité des prélèvements.

    Aucune empreinte n’était visible sur l’arme. Il devrait y avoir au moins les traces des doigts de Marc sur le fusil. Cette absence persuada les gendarmes à poursuivre leur enquête.

 
    

    Lorsque les analyses arrivèrent, elles n’étonnèrent pas trop les gendarmes habitués à étudier des cas sordides. Parmi les différents résultats, il y avait du sang de deux chiens de la même race, mais il y avait aussi du sang humain sur les vêtements déchirés, probablement celui du disparu.

    Marc aurait-il été attaqué par ses chiens ? Aurait-il eu le temps d’être hospitalisé ? Serait-il mort ? Marc devait être quelque part, probablement mort ou vivant, mais où ?

    

    En lisant les résultats, un gendarme s’exclama « Avez-vous remarqué ce point : de la bave d’un des chiens a été retrouvée sur la balle ! Comment cela se peut-il ? Nous pouvons imaginer qu’un chien l’a léché, mais pourtant, il y restait encore une quantité suffisante de matières pour que les experts précisent que du sang humain y était mêlé ». Un autre gendarme dit «Une personne a certainement été blessée ou tuée, mais est-ce que la balle serait ressortie du corps ? ».

    Les gendarmes pensèrent qu’une personne avait probablement été blessée ou tuée. Etait-ce Marc la victime ? Pourquoi n’y avait-il qu’un seul squelette de chien ? Comment était-il mort, de faim ou aurait-il été abattu ?

    Il y avait encore trop de questions en suspens et trop peu d’indices. Les bois alentours furent explorés avec soins, les battues durèrent plusieurs jours sur des dizaines de kilomètres, rien.

    Deux pelleteuses  avaient été quémandées pour retourner et creuser le moindre recoin du jardin. Les arbres jeunes furent arrachés afin de contrôler que rien n’était caché dessous.
De friche, le jardin  était devenu un univers de buttes de terre et de branchages brisés.  Mais toujours rien.
    
 
    Les puits furent recensés, il y en avait une vingtaine dans la région et des plongeurs  descendirent dans chacun d’eux. Ils retrouvèrent bien des cadavres d’animaux tombés accidentellement, des ferrailles dont les propriétaires ne savaient que faire. Mais toujours pas d’indice concernant l’affaire en cours.
    Les jours passèrent et la déception se lisait sur les visages. Retrouveront-ils Marc Lambert ?
    
 
    Dans le quinzième puit, ils trouvèrent des ossements.  Il fut nécessaire de faire plusieurs remontées, de petites quantités d’ossements, à l’aide d’un palan afin de ne pas les abîmer. Les morceaux de corps furent enveloppés et étiquetés puis envoyés au laboratoire. La première analyse concernait la comparaison de l’ADN. Les résultats arrivèrent et les gendarmes furent déçus, il ne s’agissait pas du même ADN que celui trouvé sur les vêtements déchirés. « Ce corps n’aurait-il rien à voir avec l’affaire en cours ? Y aurait-t-il eu bagarre et ensuite Marc aurait disparu volontairement après avoir caché ce cadavre ? Mais les chiens ? Un bon maître ne les abandonne pas ainsi ou ne les tue pas ».
    
 
    Les gendarmes n'avaient toujours pas assez d’informations pour élucider correctement cette disparition. Ils n’avaient que le témoignage de l'ancien collègue de Marc, celui qui affirmait l'avoir croisé le soir de la fameuse réunion. Ils aimeraient  recueillir d'autres témoignages, interroger l'amie de Marc, mais qui était-elle ?  
 
    Les gendarmes se mirent à la recherche de cette femme et  interrogèrent une bonne partie des habitants des environs et de la ville. Tout cela prit encore des semaines. Presque une année s’écoula depuis la découverte du cadavre du chien.
 
    Un appel à témoin avait été lancé et enfin, grâce à une personne qui avait la fâcheuse habitude de vouloir se mêler des affaires des autres, ils avaient le renseignement. Ils savaient où était l’ancienne amie de Marc. Elle vivait paisiblement avec sa fille, appréciées par leur entourage. Et, c'est à la grande surprise du voisinage qu'elles quittèrent leur domicile, encadrées par les gendarmes, direction le commissariat pour y être interrogées.
 
    
 
    Après plusieurs heures d’interrogatoire où les gendarmes ne lui épargnaient rien, Janine restait butée. Elle était très fatiguée mais la peur, de ce qui pouvait l’attendre si elle disait la vérité, était plus forte que sa raison.
    Combien de fois avait-elle pensé à ce triste jour ? Combien de fois avait-t-elle hésité à aller à la gendarmerie ? Elle aurait aimé pouvoir soulager sa conscience sans être inquiétée. Mais il fallait qu’elle tienne bon et qu’elle assure l’éducation de sa fille.
    La gêne dans les explications de Janine attira de plus en plus l’attention des gendarmes. Elle se coupa plusieurs fois dans ses témoignages. Et finalement, soulagée de pouvoir enfin avouer ce qui s’était passé,  Janine craqua.
 
    
 
    Elle dit avec difficultés « Marc nettoyait son fusil et il y a eu un accident. Ma fille qui aimait taquiner Marc, avait voulu prendre la pétoire pour s’amuser. Le coup était parti tout seul. Marc avait été touché en pleine tête. Nous nous sommes affolées à la vue du sang, les chiens voulaient nous sauter dessus et nous sommes parties en courant ». Elle tremblait et n’arrivait pas à contrôler ses mains qui tordaient son mouchoir trempé de larmes. Ses talons de chaussures cliquetaient une musique énervante sur le sol. Tous les événements de cette soirée lui revenaient à l’esprit et elle en était énervée, accablée.
    « Vous avez laissé cet homme agonisant avec ses chiens, vous rendez-vous compte de votre acte ? » lui répondit le gendarme.
     « Dans notre course folle, nous avions peur des chiens qui aboyaient et nous sautaient dessus. Nous avions refermé la porte de la maison afin qu’ils ne nous poursuivent pas, nous sommes montées dans ma petite voiture et nous sommes revenues à la maison comme par miracle. Le mal était fait, nous ne pensions pas avoir été vues. Nous pensions que quelqu’un lui porterait de l’aide après avoir entendu le coup de feu et les chiens qui hurlaient».
    
 
    Aucun voisin interrogé par les gendarmes n’avait rien remarqué ou entendu. Ils ne s’en souvenaient peut être plus ou alors, ils ne voulaient pas être mêlés à cette affaire. Il est étonnant que personne n’ait entendu les chiens hurler à la mort.
 
    Les pauvres bêtes étaient probablement restées des jours et des jours allongés près du corps de leur maître, puis sans nourriture, les dobermans l’auraient dévoré. Le plus fort des deux chiens aurait tué sauvagement le plus faible et l’aurait dévoré à son tour. Aucun ossement ne reste de ces deux cadavres. N’ayant aucun autre aliment, le chien restant aurait léché le sol pour récupérer le sang séché. Puis, à son tour, il serait mort de faim. Ce serait pour cela qu’il n’y avait qu’un seul cadavre de chien. Un chien avait probablement mastiqué la chair de Marc et recraché la balle qui était dans le corps.







    Paul Massier, l’huissier, reçut un courrier qui l’informait de la fin de l’enquête. Il fut très étonné lorsqu’il  prit connaissance des résultats. Il fut très touché par ce drame, cette fin de vie tragique pour son client et ses chiens. Pourtant, il n'osa jamais le montrer.

    Il en aurait à raconter aux futurs stagiaires qui viendraient dans son cabinet. Mais, pensa-t-il, je ne dois pas non plus les effrayer, le métier est bien assez difficile sans cela.



    Les indices concordaient avec les aveux, il n'y avait pas besoin d’autres preuves pour inculper les deux femmes. La justice les condamna à une lourde peine pour avoir agi de la sorte et surtout pour non assistance à personne en danger.

    

    
 
    Seule la trame de l’histoire est tirée d’un fait réel. Les prénoms, lieux et certains faits ont été changés ou inventés.