In Libro Veritas

La Bretagne. Paysages et Recits.

Par Eugène Loudun

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

LES FLEURS DE MAI.

I.
Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage,
Avec ses yeux brillants, avec son frais visage,
Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur,
Vous en auriez été réjoui dans le coeur.
Mais de pitié votre âme aurait été pressée,
A voir la pauvre fille en son lit affaissée ;
Le mal avait rongé ses membres affaiblis,
Et sa joue était pâle, oh ! pâle comme un lis.
Ses compagnes venaient s'asseoir près de sa couche ;
Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche :
-«Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu,
De répandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu.
«A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire :
Dieu lui-même est bien mort, en croix, sur le Calvaire ! »
II
A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau,
Le rossignol de nuit chantait sur un rameau :
-«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes
Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes ;
«Les regrets sont moins vifs à l'aurore des ans :
Heureuses celles-là qui meurent au printemps !
«De même qu'une rose abandonne la branche,
Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche ;
«Avant huit jours passés celles qui vont mourir,
Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir,
«Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes,
Elles s'élèveront aux sphères éternelles.»
III
Jeffik, le rossignol chantait hier au soir ;
Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir ?
-«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes
Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes.»
Lorsque la pauvre fille entendit cette voix,
Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix :
-«Pour que Dieu, votre fils, ait pitié de mon âme,
Je vais en votre honneur, Marie, ô sainte Dame,
«Je vais dire un Ave, pour que j'aille bientôt
Attendre auprès de vous mes compagnes, là-haut.»
La prière venait,-sur sa lèvre muette,-
A peine de finir, qu'elle pencha la tête :
Elle pencha la tête et puis ferma les yeux ;
Alors on entendit un son mélodieux :
Dans le courtil c'était le rossignol encore :
-«Heureuses, disait-il en sa langue sonore,
«Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir,
Et que de fraîches fleurs on se plaît à couvrir ! » IV
A la pièce charmante que l'on vient de lire, et que signerait un vrai poëte, nous en joindrons une autre d'un caractère différent, et où, à défaut de l'élégance du langage, dit le P. A. Martin (Pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray), des marins bretons ont su laisser une empreinte de la mâle énergie de leur foi. C'est un cantique composé par des matelots de la paroisse d'Arzon qui eurent le bonheur d'échapper presque seuls au massacre de l'équipage, grâce à leur confiance en sainte Anne.
«Ce cantique, dont l'air caractéristique est de ceux que les peuples n'oublient jamais, est encore solennellement chanté par la paroisse entière, lorsque au jour anniversaire de la délivrance de ses anciens enfants, elle vient en pèlerinage renouveler à la sainte ses sentiments de reconnaissance et d'amour.»
CANTIQUE D'ARZON.
Sainte mère de Marie,
Par un miraculeux sort,
Vous nous conservez la vie
Dans le danger de la mort.
Avec actions de grâce,
Nous venons en ce saint lieu
Honorer en cette place
La sainte Aïeule de Dieu.
Sainte mère de Marie, etc.
Nous avons été de bande
Quarante et deux Arzonnois,
A la guerre de Hollande,
Pour le plus grand de nos Rois.
Sainte mère de Marie, etc.
Ce peuple de notre côte
Vint ici à grand concours,
Les fêtes de Pentecôte,
Implorer votre secours.
Sainte mère de Marie, etc.
Pendant que l'ordre nous mande
Qu'il nous falloit faire état
De voguer vers la Hollande,
Pour leur livrer le combat.
Sainte mère de Marie, etc.
Ce fut de Juin le septième,
Mil six cent septante et trois,
Que le combat fut extrême
De nous et des Hollandois.
Sainte mère de Marie, etc.
Les boulets comme la grêle,
Passoient parmi nos vaisseaux
Brisant mâts, cordages, voile,
En mettant tout en lambeaux.
Sainte mère de Marie, etc.
La merveille est toute sûre
Que pas un homme d'Arzon
Ne reçut la moindre injure, De mousquet, ni de canon.
Sainte mère de marie, etc.
Un d'Arzon changeant de place,
Un boulet vint à passer,
Brisant de celui la face
Qui venoit de s'y placer.
Sainte mère de Marie, etc.
L'Arzonnois la sauvant belle,
Eut l'épaule et les deux yeux
Tout couverts de la cervelle
De ce pauvre malheureux.
Sainte mère de Marie, etc.
De Jésus la sainte Aïeule,
Par un bienfait singulier,
Nous connaissons que vous seule
Nous gardiez en ce danger.
Sainte mère de Marie, etc.
Par humble reconnaissance,
Nous fléchissons les genoux,
Adorant votre puissance
Qui a paru envers nous.
Sainte mère de Marie, etc.
Recevez toutes nos classes,
Pour tout le temps à venir ;
Sous l'asile de vos grâces,
Nul ne pourra mal finir.
Sainte mère de Marie, etc. V
Parmi les pièces de M. Stéphane Halgan frappées au vrai type breton, nous
citerons particulièrement les Crêpes et le Retour du Pardon : on y
trouvera des détails de moeurs du pays, en même temps qu'un spécimen du
style vif, pittoresque et un peu âpre du poëte armoricain.
LES CRÊPES.
Dans le seigle ou dans le froment
Aux fleurs légères,
Naissent tes fleurs, bleuet charmant,
La paille ombrage obligeamment
Ces étrangères.
Des colzas jaunis au printemps,
Moissons superbes,
Les souffles d'avril palpitants
Courbent en flots d'or éclatants
Les hautes gerbes.
Le trèfle a diverses couleurs,
. . . . . . . . . . . . . . . . .

Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime à voir,
A l'automne, ce sont les grappes de blé noir
Balançant leurs fleurettes blanches ;
Le paysan joyeux, contemplant son labour,
Bravement mis, le coeur léger, se rend au bourg
Pour les offices des dimanches. Il se plaît à compter le nombre de setiers
Qui, la moisson battue, empliront ses greniers.
Sous le vent du matin qui passe,
Sous le soleil qui jette à flots ses gais rayons,
Une senteur de miel, s'exhalant des sillons,
Remplit sa poitrine et l'espace.
C'est ce blé sarrasin, aux triangles noircis
Qui doit de l'an qui vient éloigner les soucis,
Et nourrir toute la famille.
Eh ! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons,
Comme le beau reflet de ces blanches moissons,
L'espérance en ton âme brille.
Tous les tiens mangeront des crêpes ; tous les tiens
Sans se gêner en bons parents, en bons chrétiens,
Pourront piocher à la gamelle ;
Et, bénissant le ciel qui lui fait ce présent,
Chacun prendra sa part au bassin reluisant
Où la crêpe au caillé se mêle.
Le poëte, surpris par un orage, entre dans une chaumière, et assiste à la confection des crêpes :
Je voyais près de moi la servante au bras nu
Faisant fumer la poêle.
La pâte s'étalait ; son flot moins transparent
S'arrondissait en crêpe ;
Et le gâteau cuisait, cuisait-en susurrant
Ainsi qu'un vol de guêpe. Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté,
D'une batte légère
Voici qu'un tour de main leste et précipité
La tournait tout entière.
Les crêpes se pliant, s'entassant à foison,
La maie en était pleine ;
Car c'est là l'aliment de toute la maison
Pour toute la semaine.
L'orage s'éloignait vers Quimper reporté,
Roulement monotone,
Et, sous un ciel baigné de vapeurs, je quittai
La chaumière bretonne.
Je rentrai dans ma barque. . . . . . . .
Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir
Au bord des eaux superbes,
Voyant les sarrasins finissant de fleurir,
Bientôt mûrs pour les gerbes,
Je demandais au ciel. . . . . . . . . .
... Que la sombre nue aux funestes lueurs,
Planant sur la campagne,
Épargnât les blés noirs, les blés aux blanches fleurs,
Ce pain de la Bretagne !
Voici le début de la pièce le Retour du Pardon :
LE VOYAGEUR.
Je vois d'où vous venez : bonjour, la brave femme ;
Pieds nus, bâton en main, votre fille avec vous ;
Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame,
Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux.
Bonjour ! ménagez bien votre monture blanche,
Car déjà vers la terre elle a le front courbé ;
Nous sommes à jeudi, mais ce n'est que dimanche
Que vous arriverez bien tard à Pont-l'Abbé.
LA FILLE.
Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville,
Pour voir d'où nous venons, où nous allons ainsi ?
LA MÈRE.
Savoir d'où nous venons n'est pas bien difficile,
Puisque c'était hier le jour de grand'merci,
Et que, de Pluneret à Quimper, la grand'route
Est couverte en entier de pèlerins lassés,
Qui viennent de quérir là-bas, quoi qu'il leur coûte,
Les pardons accordés à tous ces jours passés.
LE VOYAGEUR.
Savoir où vous allez est encor plus commode
Les femmes de Quimper ont des fichus plissés
Et tout raidis au bleu ; je connais bien leur mode ;
Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez.
Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'à la taille
Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or ;
Autour de votre cou, sous ce gilet qui bâille,
Un autre plus étroit s'aperçoit bien encor.
Un ruban pareil tourne au bas de votre robe,
Et d'un rouge cordon relevés avec goût,
Vos cheveux, que devant le bonnet nous dérobe,
Ressortent en arrière et chargent votre cou.
Je reviens du pays dont c'est là la coiffure ;
Je reviens de Kersaint et Tremeané.
Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure : -
Dites,-vous qui riez,-n'ai-je pas deviné ?
VI
Un fragment de la jolie pièce intitulée Nos Buissons montrera avec quelles fraîches et jeunes inspirations M. E. Grimaud a écrit le volume
de poésies qu'il a si justement appelées Fleurs de Vendée.
Voici la saison chérie :
L'épine noire est fleurie,
Saluez le gai printemps !
L'aubépine s'est couverte
D'une robe blanche et verte
Qui fait le vent embaumé,
Comme la déesse antique
Dont la robe balsamique
Laisse un souffle parfumé.


Que ton destin s'accomplisse,
Fleur de la ronce, calice
D'où sort ce fruit savoureux,
La mûre, la noire perle,
Pour qui l'enfant et le merle
Ont des regards amoureux.
O senteurs du chèvrefeuille,
Sucs que l'abeille recueille,
Que boivent les papillons !
O l'arome qui s'épanche
Du troëne à grappe blanche,
Ce lilas de nos vallons !
Le liseron court, s'enlace,
Et jamais il ne se lasse
De grimper, de festonner !
A voir sa cloche argentine,
Lorsque le zéphyr l'incline,
On pense : elle va sonner !
Le sureau dresse sa tige,
La demoiselle y voltige,
Sachant que son miel est doux ;
Le lézard vert dans la haie,
Au moindre bruit qui l'effraye,
Se glisse à travers les houx.
L'araignée industrieuse
Tend sa toile captieuse
Entre deux brins d'églantier ;
Plus fine que la dentelle,
D'un sylphe on dirait une aile
Dont il perdit la moitié.
Et plus bas maintes fleurettes
Découpent leurs collerettes
D'azur et d'argent et d'or :
-La primevère hâtive,
La violette craintive
Qui dérobe son trésor,
La véronique céleste,
Et la bruyère modeste,
Au calice délié ;
Le myosotis qu'on donne
A l'ami qu'on abandonne,
Pour n'en pas être oublié !