Guy MASAVI - L'arbalète - texte intégral

In Libro Veritas

L'arbalète

Par Guy MASAVI

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Table des matières
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L'arbalète



    Le ciel a ses signes, pour prévenir du temps. Même les dérives climatiques les plus exceptionnelles sont presque prévisibles.

        C’était un après–midi d’hivers, gris et froid, comme on en vit des centaines. Des nuages hauts et sombres glissaient vers le sud comme à l'ordinaire, les jours de vent du nord. Le mistral, de coutume, annonce le soleil, ce jour–là, non. L’azur devenait de plus en plus chargé, descendait de plus en plus  bas. Il s’effondra, soudain, enveloppant les collines d’un voile laiteux, en même temps qu’une bise sinistre et glaciale vint balayer les garrigues.

        J’avais trente ans comme les troncs des oliviers de la région qui avaient tous gelés pendant l’hiver 1956, l’année de ma naissance.
De mémoire d’oliviers trentenaires, donc,  et de mon petit vécu d’homme, mes frères troncs et moi même, n’avions rien vu de pareil !

        Mes essuies glaces crissaient sur le pare–brise congelé où venaient se coller des milliers de petites paillettes blanches. Cela ne ressemblait pas encore à de la neige, mais la densité de ce grésil blanchissait déjà les bas côtés herbeux  de la route. Il ne fallut pas attendre bien longtemps pour voir de vrais flocons balayer, en flux rectiligne, poussés par  le vent, la campagne environnante.

        J’aime bien voir tomber la neige, quand je suis au chaud chez moi. Mais, cet après–midi–là, j’étais encore loin de mon domicile. À voir cet horizon blanc et si proche qui se fondait peu à peu avec le sol enneigé. Mon pressentiment initial se confirmait, l’hiver nous préparait quelques choses d’exceptionnel. Dans nos plaines méditerranéennes arides et brûlantes l’été, il arrive, une fois l’an, que la neige tombe l’hiver. Cinq centimètres suffisent pour déclencher une panique incroyable, routes obstruées par des voitures en travers, poteaux téléphoniques sectionnés, des dizaines de villages coupés du monde pendant quelques heures, faute de moyens pour "désenneiger" les routes. Mais ce jour–là, ce n’était pas une petite chute, mais une véritable tempête de neige qui secouait les arbres et mon véhicule  tournant  au ralenti.

        Le train de sénateur, des automobiles, ne les empêchait pas de se mettre en travers de la chaussée ou de plonger dans un fossé. À chaque sinistre, je sortais pour dépanner les malheureuses victimes de cet aléa climatique. À chaque sortie j’essuyais une gifle glaciale de vent et de neige. Après quelques hurlements de moteur, les voitures reprenaient le droit chemin, du moins temporairement. Les pitoyables conducteurs ou conductrices étaient rivés à leur pédale de freins, aussi chaque obstacle ou courbe s’achevait dans une gracieuse valse de tôles  et de gommes.

        Seize heures et je sortais à peine de Montpellier. La nuit semblait déjà tombée, tant le brouillard était dense. Je ne pourrais pas aller à la maternité, pensais–je. Je téléphonerais en arrivant.

        Des congères naissantes étalaient leurs tentacules de poudre blanche sur la chaussée, absorbant peu à peu le passage à mesure que je sortais des grands axes pour rejoindre mon village. Je m’imaginais grelottant dans ma voiture toute une nuit durant. Cette perspective me donnait des frissons.

        C'est vers dix–huit heures que je quittais la départementale. L’embranchement était à peine visible, et j’évitais de peu le fossé. La neige étendait, à présent, des langues gelées hautes de quarante centimètres  que je franchissais en patinant au rythme des vociférations du moteur. Il n’y avait plus de traces sur la route,je du abandonner mon véhicule à deux cents mètres de mon Mas. Un mur de neige infranchissable occupait le chemin  et d’autres voitures, désertées, bloquaient le passage.

        En chaussures de ville, veston, cravate, ces quelques mètres qui me séparaient de mon domicile, dans la poudreuse et sous un vent d’enfer, furent épiques.

        Mes premiers gestes en arrivant, après une bonne douche chaude, furent de préparer un  feu de bois, puis blotti près de l’âtre pétillant de flammèches désordonnées, je composais le numéro de la maternité afin de rassurer ma petite famille. Papa à trente ans c’était la conclusion d’une première décennie d’adulte. Le terme temporaire d’une vie tranquille, bercée par la douce langueur d’une existence bourgeoise.  La communication fut courte. Le téléphone resta soudain muet et sans tonalité alors que toutes les ampoules s’éteignaient, livrant l’obscurité aux caprices du feu vacillant et aux ombres fantomatiques et mouvantes. Je jetais un coup d’œil par la fenêtre, le nez collé sur la vitre ruisselante de buée, j’observais la tempête qui faisait rage. Des tourbillons blancs défilaient devant mes yeux, se révélant dans la nuit, à l’approche de la faible lueur d'une bougie dans une petite fenêtre de la façade nord. Le spectacle qui s’offrait était irréel pour la région. La plaine de Nîmes, ce soir–là, n’avait rien à envier aux plus hauts plateaux éventuels.

        À la chandelle, je me composais un repas raffiné de célibataire, à base de couscous en boîte ! Les parfums de la casserole se mélangeaient aux fumées âcres de la cheminée qui tirait très mal. Je débouchais solennellement un petit merlot local. Quand, soudain, une pensée insupportable me traversa l’esprit : ma pipe ! J’ai oublié ma pipe et mon tabac dans la voiture ! Pas question de passer une soirée au coin du feu, un soir de neige, sans fumer une bonne pipe. Que signifiait cette addiction, déraisonnable. Est–ce que la nicotine était le seul moteur à cette envie répréhensible? Je ne pense pas, le geste séculier du fumeur de pipe s’inscrit dans l’image du sage, du flic perspicace, de mon père qui la fumait aussi au coin du feu comme mon grand père et mon arrière–grand–père. J’enfilais alors, un jean, abandonnais mes pantoufles pour mes chaussures de randonnées, sortais mes gants, mes bâtons de ski et ma cagoule. J’ouvrais la porte pour rejoindre la nature déchaînée, rejoindre la fureur du vent qui faisait ployer le tilleul de la cour. Le souffle coupé par les rafales cinglantes, je franchissais arcbouté sur les bâtons, les deux cents mètres qui me séparaient de ma voiture. Je pus distinguer, bientôt, le profil des autos à moitié ensevelies sous la neige.

        Deux silhouettes humaines se détachèrent soudain de la congère géante qui ensevelissait les véhicules ; l’une d’elle s’immobilisa dans le geste menaçant de celui qui tient une arme à feu. Un éclair, une détonation, et je m’effondrais, fauchés par la peur. Quand je relevais la tête, à moitié asphyxié, de la poudreuse plein les narines, les deux spectres de la mort avaient disparu. Je restais seul, transi, hébété.
Comment suis–je rentré?
  Combien de temps suis–je resté à regarder le feu danser dans la cheminée, sans le voir? Des images trottaient dans ma tête : les ombres, l’éclair, le sifflement  de la balle restait gravé sur mon tympan. Le projectile avait, sans doute, frôlé mon crâne. Je vivais, je pourrais être mort depuis une demi–heure, gisant dans la neige, les yeux ouverts dans le vide. J’imaginais le visage en pleur de Sabine ma femme, le beau regard de mon bébé, né il y a trois jours.

        Pourquoi avait–il tiré, je ne les menaçais pas. Il voulait tuer par peur ou par bêtise. Par peur on ne vise pas on tire en l’air, c’était donc la bêtise, tuer pour voler trois euros et un auto radio désuet. Je cherchais en vain des excuses : une vie précaire, le besoin, la haine légitime du bourgeois. Rien ne m’expliquait ce geste. Non il avait tiré comme tire un chasseur saoul sur un promeneur, comme un CRS sur un étudiant désarmé, comme siffle un supporter sur une équipe en déroute. Une liste non exhaustive s’offrait… Il allait tuer par connerie. L’univers tranquille de ma vie avait basculé le temps d’un projectile de plomb, le temps d’un éclair dans une bourrasque.

        Trente ans, bon élève à l’école et discipliné, des études brillantes, cadre dans une société d’informatique, une petite famille en devenir, j’étais l’exemple vivant du français moyen et sans histoires.

        Ma haine des armes à feu était à son paroxysme. Haine ou phobie, je ne sais. Pourtant, j’avais acheté, il y a quelques années, une arbalète. Pas un de ces objets rustiques que l'on voit dans les musées; non une arme moderne, utilisée, paraît–il, par certains commandos de l'armée pour tirer loin et sans bruit. Ma motivation première était de me faire plaisir en tirant sur une cible sans entendre de détonation. La violence de la flèche, qui jaillissait de l’arbrier me faisait encore horreur et je du me résoudre, en guise de substitut, au jeu de fléchettes, encore que…

        L'arme était soigneusement pliée dans du papier journal et glissée dans un carton. Le tout était caché en haut d'une armoire provençale derrière sa corniche. Aidé d'une chaise, je me suis hissé au faîte de la haute armoire. Tous les gestes que j'ai effectués ensuite se sont réalisés  sans réflexion, sans affect, comme un automate, un zombi hagard, mue par une envie irrépressible de tuer. J'ai descendu l'arbalète, je l'ai retirée du carton et j'ai soigneusement ôté les couches de papiers journal qui la protégeaient. Tout y était: hausse micrométrique, Cran de Sécurité, étrier d'armement, les carreaux, tout fonctionnait, comme au jour de mon achat et de mon premier et ultime tir où je vis, avec effroi, le carreau se planter sans difficulté dans un tronc d'arbre à 40 mètres.

        Par moment un éclair de raison, me criait à l'oreille, mais que fais–tu? Toi: tu vas tuer pourquoi? Par bêtise, haine ou connerie? Surement pas par justice, non .Un désir de vengeance primaire m'animait.

      

        Au dehors j'entendais les hurlements du vent, un volet battre, je ne sais où. La neige crépitait sur les lucarnes au nord. Je pus voir les traces de pas humain qui s'enfonçaient dans l'obscurité en direction du pont de l'autoroute voisin, muet pour une fois. La circulation avait été, sans doute, interrompue par sécurité.

        Avec le recul , je pense qu’à cet instant, j’aurai pu tout arrêter, reprendre mes esprits, relativiser et m’estimer heureux d’être encore là pour Sabine et notre fille. Heureux de la chance qui m’avait souri une nouvelle fois, en faisant que le projectile n’atteigne pas mon crâne.

        Heureux, oui ! Comme je l’étais dans la vie, pas chiant, conciliant avec mes collègues de travail et mes voisins. Toujours prêt à rendre service, arrondissant tous les angles de la vie, dans les petits conflits familiaux ou de couple. Tout glissait sur moi, je portais en moi une gentillesse qui frisait la connerie. C'était parfois un reproche, vu comme un défaut, comme de l'indifférence. Je me souviens des troisièmes mi–temps de rugby avec mes coéquipiers de mêlées, j’étais le boute–en–train, le déconneur de service. Pourtant, j’entends encore un joueur adverse s’écrier, un soir, dans l’une de nos beuveries d’après match :

    – Putain ! le troisième ligne c’est un vrai tueur !

        Un tueur ! Moi ?

        Peut–être bien, sur le terrain il n’y avait que le ballon et mes équipiers que je laissais vivre. En face il n’y avait que des types à tuer. Plaquer, foncer dans la mêlée, piétiner parfois, j’avais bien intégré le sens ultime de ce jeu collectif qui en fait la beauté : le combat. Pourquoi n’aimais–je pas le tennis ou le badminton ? Pourquoi j’ai mordu des cous et des oreilles dans des mêlés ? Pourquoi le sang qui coulait ne me faisait pas horreur ? Pourquoi rien ni personne ne me faisait peur sur un terrain ou ailleurs ? Pourquoi ai– je saisi cette arbalète avec mes mains gantées, encagoulé, emmitouflé dans une doudoune, les chaussures protégées de guêtres étanches ?

         J’ai emboîté le pas dans les traces encore fraîches, des malfaiteurs sous un vent glacial qui me faisait vaciller. La phosphorescence de la neige sur le ciel donnait à la nuit une clarté livide. Ma connaissance du terrain me permit assez vite d’anticiper l’itinéraire des deux hommes, malgré les traces qui, sous l'effet des congères disparaissaient, parfois, sur plusieurs dizaines de mètres. Sous le pont de l’autoroute, à l’abri, elles prenaient la direction du village voisin que l’on rejoignait par une petite route, qui s’élevait vers  un petit col bordé d’un côté par un bois de l’autre par des vignes.
  Mon arbalète était au chaud dans mon sac à dos, moi je ne sentais pas le froid, ni les morsures de la bise, chargée de flocons glacés, sur mes paupières et mes cils congelés.

       

        C’est en arrivant sur le petit col, que j’ai vu, les sinistres silhouettes à l’œuvre sur d’autres voitures abandonnées. A combien étaient–t–ils: 30, 40 mètres? La faible visibilité et mon manque d’expérience pour évaluer les distances ne me permettaient pas de faire ce calcul. Mais ma conscience d’automate tueur, me dicta de m’allonger soigneusement dans la poudreuse.

        Des bribes de souvenir de mon service militaire me revenaient, ou plutôt, jaillissaient de ma mémoire. Je me revoyais, allongé dans l’espace de tir au fusil, incapable de fermer le bon œil, et tirant deux mètres au–dessus des cibles, sous les vociférations de l’adjudant qui pensait que je le faisais exprès. Si j’avais pu le faire exprès, je l’aurais fait.

        Je n’appréciais guère la condition militaire, et je revoyais cet autocollant que j’exhibais un soir à la sortie de la caserne, collé sur mon sac à dos de permissionnaire :

        «  Mon adjudant a une sale gueule, l’armée aussi ! ».

        Cela me valut un demi–tour sur place et une semaine de trou.

        Autant dire qu’à l’ instant où je sortais mon arbalète,  et posais le carreau, je ne me faisais guère de soucis pour mes victimes potentielles.

        Au mieux elles entendraient le projectile se planter à proximité, au pire, il s’envolerait avec le vent à quelques dizaines de mètres au dessus de leurs têtes. J’étais dans la peau d’un tueur maladroit qui se donnait bonne conscience en se disant qu'il raterait sa cible, comme d’habitude.

        J’ajustais mon arme calmement, malgré les coups de vent qui faisaient dévier la mire. Ils étaient là, à ma merci, les deux imbéciles ! J’appuyais sur la gâchette, et quelques secondes plus tard qui me parurent une éternité, un cri déchira le hurlement monotone du vent. L’une des ombres se recroquevilla, l’autre fonçait sur moi le bras tendu devant elle.

        Je restais sidéré et couché alors que l’homme continuait sa progression vers moi en brandissant son arme.

         –Salaud! fumier! me cria–t–il quand il pu me discerner. Je ne sais quel instinct m’avait poussé, quelques secondes avant, à réarmer mon arme avec le second carreau.

           – Je vais te buter, tu entends ! jette ton truc loin et vite !

        Je me relevais et jetais mon arbalète à mes pieds. Le carreau fusa et quelques centièmes de seconde plus tard, vint se ficher profondément dans l’œil de mon agresseur. Le sang gicla, l’arme à feu résonna une fois de plus en même temps que l’homme s’effondrait sans bruit, sans vie. Plus loin claudiquant je voyais ma première victime s’approcher de moi. Elle criait :
      –Paulo ! Paulo répond où es–tu ?

             L’arme à feu était à mes pieds, je ne réagissais pas, j’aurai pu la saisir cent fois. Quand l’homme fut à quelques pas de moi et qu’il put voir le cadavre de celui qui devait être son frère, il se jeta sur l’arme. Le premier carreau était planté dans sa cuisse, la douleur ne semblait pas le gêner, probablement sidérée par le froid, en revanche le sang coulait en saccade de la plaie.

    C’est seulement au premier coup de feu que  je m’éveillais, que l’instinct de survie reprit ses droits. Je me jetais dans le talus bordant la route et m’enfonçais dans le bois.

        Dans la végétation serrée de chêne kermès, de ronce et de viorne lin j'enjambais les obstacles, englués dans une couche de neige de plus de 50 cm. J'entendais derrière moi le souffle et les gémissements de mon poursuivant. Parfois, dans les zones plus découvertes, le tonnerre suivi du sifflement d'une balle se faisait entendre. Du statut de chasseur, je passais à celui de bête traquée. L'homme malgré la blessure ne lâchait pas sa poursuite. Je m'enfonçais dans ce bois que je savais truffé de trous et de fosses, témoins d'anciennes carrières creusées en sous–sol dans un massif de calcaire coquillé. La pierre extraite, servait depuis l'époque gallo–romaine jusqu'au début du siècle dernier à la construction des maisons du village. Peu à peu ces galeries sous–terrain s'effondraient, laissant des trous béants profonds, parfois, de plus de cinq mètres. Les chasseurs craignaient ces effondrements, combien  de leurs chiens avaient–elles engloutis?

        C'est juste après une nouvelle détonation, que je sentis le sol se dérober sous moi, puis je partais en glissade et en bonds successifs dans l'un des trous que je redoutais. Heureusement, les branchages mêlés de neige amortirent ma descente. Mon agresseur s'arrêta en haut du gouffre, il ne pouvait me voir dans l'obscurité et  le treillis de branches qui me camouflait. Il tira encore deux fois puis un cliquetis  m'annonça la fin de son chargeur.

        Un long silence s'en suivit, le souffle de plus en plus court de l'homme se ponctua soudain d'un râle, précédant sa chute à son tour dans la cavité. Le corps de mon chasseur resta suspendu aux branchages par son ceinturon sans doute. Je devais être un mètre plus bas.

        Je ne sais comment je pus trouver l'énergie pour me hisser sur la paroi glissante, m'agrippant d'abord aux racines puis au cadavre qui gisait suspendu  à une branche comme un pantin. Arrivé en surface, après avoir repris mon souffle, j'analysais peu à peu le fil des évènements. Curieusement après quelques nausées,  une froide détermination s'empara de moi. Toutes traces du massacre devaient disparaître. Je redescendais à la route, le cadavre commençait à être enseveli par la neige. Je le dégageais, puis, centimètre par centimètre, je ripais l'homme sans vie vers le trou ou gisait déjà son frère. La volonté imperturbable d'en finir avec ce cauchemar, associé à mes quelques restes musculaires de rugbymen retraité, m'aida dans ce dessein macabre. Parfois sur mon dos replié presque à angle droit, parfois à genou et l'arrachant du sol glissant, agrippé à sa ceinture que j'avais serrée sur sa poitrine et qui passait sous ses aisselles, je tractais le corps de plus en plus raide. Bientôt, il glissa dans la cavité, j'y jetais aussi l'arbalète.

        La nuit régnait encore, le vent avait cessé, mais des flocons énormes chutaient, à présent, amplifiant la couche de poudreuse qui effaçait inexorablement toutes les traces. J'ai repris le chemin du mas, exténué, glacé de sueurs froides sous ma doudoune ensanglantée . En arrivant, je me suis couché nu dans un duvet de montagne, après avoir jeté mes vêtements souillés, dans le feu de la cheminée.

        Où était ma pensée?

         Il n'y avait plus de pensée, plus d'émotion. J'attendais le levé du jour, imaginant les gros flocons immaculés recouvrir les traces, aplanir dans une douce ondulation, les  sinistres ornières rouges dans le bois. Je voyais les corps glisser toujours plus bas, enveloppés dans les herbes et les branchages, et disparaître doucement et à jamais dans les entrailles des carrières.

        Le silence régnait, quelques lueurs blafardes vinrent m'annoncer le levé du jour.

        Un petit frisson de plaisir envahit mon corps enfin réchauffé par le duvet de plume, exquis, léger, douillet.

        Ma première pensée fut pour le bon café que j'allais siroter doucement en regardant le beau paysage enneigé, puis pour Sabine et ma  fille que j'essaierai de joindre au plus tôt, quand les voies de communication et le téléphone seraient rétablis. Pas question d'aller travailler aujourd'hui, le pays est paralysé. Je vais fumer une bonne pipe au chaud près de la cheminée!

         

     Quelque par sous la neige une main s'agitait.

         

     

     Fin ?