Robert Christian - Le cimetière (vampire ou non ?) - texte intégral

In Libro Veritas

Le cimetière (vampire ou non ?)

Par Robert Christian

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Table des matières
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Le cimetière

     
    - Ma petite Vlada, combien de fois t’ai-je interdit de sortir du cimetière ? C’est très dangereux, là au-dehors. Je t’aime, mon adorable petite fille et je ne veux pas te perdre.
    La voix délicieuse de la mère roulait les « r ». Son Français académique sonnait agréablement aux oreilles grâce à l’accent Roumain.
     
    La fillette répondit en haussant les épaules. Elle ne comptait plus les recommandations de sa mère. Bien sûr, elle désirait s’échapper, mais à quoi bon, elle arrivait à peine à distinguer les croix des prochaines rangées de tombes.
     
    Vlada enrageait de rester enfermée. Elle désirait courir dehors et plonger dans la rivière, là-bas, sous les saules, à l’autre bout du bourg. Pourquoi rester seule alors qu’il serait si agréable de jouer avec les autres garnements ! La fillette avait toute une liste de bêtises à faire, mais à quoi bon, ce n’est amusant qu’à plusieurs !
     
    En chantonnant, Vlada sautilla le long de l’allée principale du cimetière.
    Le plus souvent, elle se promenait avec lenteur, laissant ses mains glisser sur les dalles de granit lisses ou moussues. Elle adorait se glisser entre les minuscules allées, repérant les tombes au toucher, à l’odeur. Elle avait des amies dans cet univers minéral : les fleurs et les mauvaises herbes. À chaque sortie, elle allait repérer les bouquets déposés au cours de la journée et, s’ils avaient soif, elle s’aventurait à aller chercher de l’eau pour les arroser. Les mauvaises herbes chatouillaient ses jambes nues ; elle riait en imaginant des mains décharnées l’agrippant au passage.
 
    Quelque chose frôla ses cheveux ! Elle étouffa un petit cri de surprise. Qu’était-ce ? Un oiseau ou une chauve-souris duveteuse ?
     
    Il y avait deux endroits du cimetière qu’elle évitait à tout prix.
    Derrière l’église, un terrain était abandonné, plein de plantes redevenues sauvages, des bosquets où faire des cabanes, des fleurs au parfum sucré, entêtant… Qu’est-ce qu’elle aimerait y aller, papillonner ! Mais, il fallait affronter les orties piquantes, risquer des cloques rouges sur les mollets blancs…
    L’autre endroit haï était un hangar, la seule construction entre le cimetière et la boucherie. La boucherie était un endroit de rêve pour la fillette. Vlada ferma les yeux tout en sautillant, elle rêva aux morceaux de viande pendus aux crochets, aux biftecks saignants, au boudin…
     
    Tout à ses pensées orgiaques, elle trébucha, glissa… Sa jolie frimousse heurta le mausolée en marbre blanc de la plus riche famille du pays, des gens qui s’étaient enrichis en faisant suer sang et eau à toute la population. Un empire et une fortune bâtis sur la souffrance !
    Un goût de sang envahit sa bouche tendre.
    Vlada s’immobilisa. D’un doigt prudent, elle inspecta les dégâts. Rien de grave. Sur le bout de son index, une goutte vermeille la tenta.
    D’une langue avide, elle dégusta le précieux liquide gluant et âcre. Elle adorait son goût à la fois sucré et salé. C’était sa friandise préférée !
 
    Quel dommage qu’il y ait ce hangar entre son domaine funèbre et la boucherie, elle pourrait se glisser dans l’abattoir et se gorger de sang chaud !
    Mais, il y avait ce hangar ! Vlada ne comprenait pas pourquoi on venait y stocker des légumes. Oh, elle n’avait rien contre les pommes de terre et les carottes. Les poireaux avaient une odeur repoussante, mais l’horreur suprême, c’était l’ail !
    La fillette frémit en repensant à ces tresses blanches pendues aux poutres… Toutes ces têtes d’ail au parfum écœurant ! Pouah !
    Vlada fit demi-tour à cette seule pensée et se dirigea en tâtonnant vers la tombe de Madame Duluc. Elle y avait découvert une fourmilière et elle aimait y prélever des petites fourmis pour les croquer. Elle savait comment faire pour éviter la piqûre douloureuse : il fallait vite faire glisser la fourmi entre les molaires et l’écraser. En échange d’un risque douloureux, elle obtenait une minuscule goutte de sang et un goût formique, une friandise inconnue de tous ces gens, là, au dehors !
     
    À ce moment, un énorme camion fit trembler les pierres en longeant le cimetière.
    Vlada sourit tendrement en repensant aux conseils de sa mère. C’est vrai que le monde était dangereux en dehors du cimetière bâti au bord de la route nationale. Il suffisait d’un moment d’inattention pour être écrasée, revenir définitivement au cimetière, sous une des belles dalles en granit !
     
 
    Une fois, Vlada escalada le mur et admira tout l’univers de l’autre côté de la route… Du moins, ce qu’elle imaginait de ce monde baigné dans l’obscurité.
    Un vieux monsieur passait, s’appuyant péniblement sur une canne. Il sourit à la petite demoiselle perchée sur le mur.
    - Bien le bonjour, ma petite. Je ne te connais pas, pourtant je connais tous les enfants du bourg. Qui es-tu ? Tu es nouvelle ici ?
    - Vlada, je suis Vlada. Je viens de Roumanie, de Transylvanie. C’est loin ! Mon papa a obtenu un travail ici. C’est bien qu’il ait du travail et de l’argent, maintenant on peut manger à notre faim. Mon papa est venu ici pour moi. J’ai une maladie des yeux et je ne vois presque plus rien. C’est pour cela que je n’ai pas le droit de sortir du cimetière, on attend que le docteur puisse m’opérer. Mon papa, il fait le sacristain, le fossoyeur et le gardien du cimetière, comme ça, on a une maison pour rien et on peut garder l’argent pour l’opération !
     
    Après un court échange de banalités, le vieux monsieur continua sa route.
    - C’est une belle chose qu’une petite fille puisse traverser toute l’Europe afin de venir ici se faire soigner. Elle est mignonne la petite Vlada et elle sera encore plus ravissante quand ses yeux reverront normalement. Ce n’est pas plaisant ces yeux rouges... Et puis, il faudra aussi qu’elle aille chez le dentiste, ce n’est pas joli, joli, ces canines qui surgissent à chaque mot prononcé…
 
    Le vieux monsieur se retourna :
- Tiens, elle n’est plus sur le mur, la petite ! Elle ne doit pas aller à l’école, mes petits-enfants m’en auraient parlé… Et, c’est curieux, elle m’a dit vivre dans la maison du gardien, mais, j’y pense, il y a bien dix ans qu’elle a été rasée la maison du gardien !