Joyeux anniversaire, Mr Oppenheimer !
Joyeux anniversaire M. Oppenheimer!C'était il y a soixante ans, déjà. Chacun à son tour, "Petit garçon" et "Gros Monsieur" carbonisaient en à peine quelques secondes plus de 106 000 personnes. D'autres auraient aussi préféré mourir lors de cette première vague. Surtout les milliers d'aveugles errants dans les ruines d'Hiroshima et Nagasaki, les yeux brûlés vifs dans leurs orbites par la lumière de milliers de soleils. Les jours qui suivirent, 105 000 civils supplémentaires décédaient des suites de brûlures et irradiations diverses.
Comment avez-vous pu dormir après cela ?
Comment avez-vous pu continuer à vivre ?
Quelques jours plus tard, vous faisiez un rêve bien naïf, que vous exposiez avec enthousiasme à la communauté scientifique américaine. Le monde avait maintenant le plus terrible des jouets. Il allait donc devoir apprendre de force l'entraide et le dialogue, s'il ne voulait pas être réduit en cendres. Une nouvelle ère s'ouvrait au monde, faite de paix et de sagesse.
Mais voyez-vous, le problème, quand on possède une arme capable de gagner une guerre en une seconde, c'est que la tentation est grande de s'en servir dès que quelqu'un semble un peu menaçant.
Dans les années qui suivirent la fin de la seconde guerre mondiale, un concept effrayant vit le jour dans certains cerveaux malades. Celui d'attaque préventive. Vers 1950, l'URSS détenait à son tour la bombe nucléaire. Face à cette menace, certains esprits croyaient qu'un bon ennemi russe était un ennemi russe mort. Alors autant tirer en premier pour s'assurer une victoire facile et se libérer de cette guerre psychologique. Commença alors une horrible escalade dans la puissance d'anéantissement. Et quoi de mieux pour observer les effets du champignon d'une bombe à hydrogène que d'exposer aux retombées radioactives une partie de ses propres soldats ?
Heureusement pour le reste du monde, ces deux super-puissances se mirent d'accord sur un autre concept : celui de dissuasion ou "destruction mutuelle assurée". Logique puisqu'elles savaient chacune que l'autre avait de quoi anéantir plus de cent fois notre bonne vieille planète. Cela n'empêcha pas quelques coups de bluff comme à Cuba en 62, mais cette technique atteint vite ses limites. Même le meilleur joueur de poker est obligé de montrer ses cartes après avoir fait monter les enchères. Et tout compte fait, qui était vraiment prêt à payer le prix ?
La Guerre Thermonucléaire Globale, que suggérait si bien le célèbre film "War game". A la fin, Joshua, l'ordinateur trop intelligent, finissait par apprendre qu'à ce genre d'amusement les gagnants et les perdants se confondent. "Drôle de jeu, où pour gagner, il ne faut pas jouer."
"Je t'en prie crois-moi quand je te dis :
je souhaite désespérément que les russes aiment aussi leurs enfants."
(Sting)
De nos jours, cette période glaciaire est terminée, mais la menace n'est pas éloignée pour autant. Autrefois, il suffisait d'être sous la protection d'un des deux blocs pour être plus ou moins assuré de ne pas faire partie des cibles principales des missiles intercontinentaux. La chute de l'URSS aurait pu sonner le glas de l'arsenal nucléaire. Mais même si plus personne ne tient tête à l'oncle Sam, d'autres lorgnent vers la place laissée libre par le géant de l'est. Et dans leur esprit, quel meilleur moyen pour y accéder que d'acquérir l'arme interdite, celle qui fait trembler le monde ? Alors les Etats-unis reprennent leur course sans fin à l'armement ultime. Notre seule chance (mais peut-on dire que c'est une chance ?) est que maintenant, face à eux, l'ennemi n'est plus localisé de manière précise dans un territoire. Il peut être insinué partout, caché au sein même de populations "amies". Choisir un pays cible puis un autre ne sert plus à rien. Et les dégâts collatéraux seraient alors vraiment trop grands.
N'est-ce pas ?
Votre rêve était bien naïf, Monsieur Oppenheimer. Croire que les êtres humains arriveraient à s'entendre, qu'ils deviendraient sages et réfléchis avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Vous avez eu foi en nous, convaincu que nous saurions quoi faire de ce terrible savoir. Mais il est bien difficile de s'arrêter quand on a goûté au fruit de la connaissance. Et après cela, le monde n'est plus jamais le même.
Jour après jour, année après année, nous entretenons la mémoire de cette horreur. Depuis soixante ans, nous survivons à votre cadeau empoisonné. Joyeux anniversaire, Monsieur Oppenheimer !
Car nous sommes encore là pour le fêter, après tout.
Alors soyons joyeux !
Faisons un voeu !
Souhaitons que notre terreur nous tienne encore longtemps éloignés du bouton rouge fatal.
Souhaitons que jamais plus personne ne revoie cette lumière brillante comme des milliers de soleils.
Cette lumière si belle, qui précède les plus noires des ténèbres.