jean matrot - Place aux amateurs - texte intégral

In Libro Veritas

Place aux amateurs

Par jean matrot

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Table des matières
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chapitre 9

 
    Elle a ouvert les yeux très légèrement, il me semble. Je l’ai installée sur mon lit, une couverture bordée sous le menton. Et là, elle vient d’ouvrir les yeux.
    - Amina.
    Je susurre. Qu’est-ce qu’on peut avoir l’air con quand on est amoureux ! Je ne le souhaite à personne. La voilà qui baille, qui émerge doucement. Elle ne m’appartient pas et je le sais. Demain matin, j’irai sans doute avec Raymond la déposer devant chez elle. Sa seule consolation sera l’argent que je vais lui donner : la moitié de ma part. C’est le moins que je puisse faire. Elle comprendra peut-être pourquoi je fais ça.
    - Amina, réveille-toi.
    La demoiselle ouvre les yeux, jette rapidement un regard autour d’elle. Comme elle tente de se soulever, sa tête semble soudain se remplir de petits clous blessants. Elle retombe et pose la main sur son front.
    - Qu’est-ce que je fais là ? On est où ?
    - C’est un hôtel. T’es en sécurité.
    - Et les autres ?
    - Pascal et Régis ?
    - Oui.
    - Eh ben… ils sont… partis.
    - Faut que je porte plainte.
 
 
    - Euh… c’est pas la peine.
    - Et pourquoi ça ?
    - Ils ont eu un accident. Morts tous les deux.
    Amina rouvre les yeux, me regarde longuement, incrédule. Il lui faut quelques secondes de plus pour saisir. Elle se frotte le front, me regarde encore.
    - C’était… c’était obligé ?
    - Oui.
    Ses paupières s’abaissent à nouveau. Elle ne dort pas. Sa respiration est devenue rapide, affolée. Machinalement, je pose la main sur sa joue, la caresse doucement. Ses yeux restent fermés tandis qu’elle articule :
    - Ramène-moi chez moi, s’il te plaît.
    - Attends encore un peu. T’es pas en état.
    C’est surtout moi qui ne suis pas en état. Si elle part maintenant, j’aurai vraiment l’impression d’avoir fait une connerie. La phrase de Lola me revient à nouveau, l’histoire des questions pour la retraite au coin du feu. Je me penche et l’embrasse avec douceur. Elle ouvre les yeux, surprise.
    - Pourquoi tu fais ça ?
    Voilà une vraie question, une question qu’on se pose rarement au présent, une question que toutes les filles ont dû poser au moins une fois dans leur vie. A croire qu’on leur aspire le cerveau par la bouche quand on les embrasse. Pourquoi je fais ça ? Je suis tombé, sans doute ? Sa bouche était là et je me suis endormi dessus ? A moins que je n’aie voulu lui soutirer un peu de rouge à lèvres ? Pourquoi… pourquoi pas ? Allons-y encore une fois.
Elle me laisse recommencer en protestant très doucement. Ca dure plus longtemps, cette fois-ci. Lorsque je m’écarte pour la laisser respirer, les récriminations ont cessé. Je lui souris en demandant :
    - C’était quoi, ta question ?
    - Quelle question ? J’ai rien dit.
    Bon. Alors on y retourne. En voiture Simone ! Voilà au moins une affaire qui marche sans qu’on ait besoin de décimer le quartier.
    Quoique…
 
 
    Une heure plus tard, je frappe à la porte d’Enrique. Il semblerait qu’ils dorment.
    - Ouais ?
    - C’est moi, Cecil. Viens ouvrir.
    La clé effectue deux révolutions dans la serrure et le regard ébouriffé de Punky se profile dans l’ouverture.
    - Qu’est-ce que tu veux ?
    - Je t’amène ça.
    Il voit le sac, me jauge, étonné.
    - Ca aurait pu attendre demain, non ?
    - Je préfère qu’on fasse ça maintenant. Je me sentirai plus tranquille.
 
 
    - Bon.
    Enrique empoigne le sac, le soupèse.
    - T’as compté ?
    - T’en fais pas. Tout est en ordre de ce côté là. Tu veux une feuille de paye ?
    - Non, excuse… et Amina, comment ça va ?
    - Bien. Elle se repose.
    - Bon. On se contacte ?
    - Ouais. T’as qu’à m’écrire chez ma mère. Elle fera suivre.
    Enrique se gratte la tête, semble réfléchir un instant. Ce n’est qu’une impression. Quand sa main retombe, il lâche :
    - Alors à la prochaine ?
    - A la prochaine, Enrique.
    Nous nous serrons la main comme si on allait se revoir le lendemain. J’hésite une seconde avant de le choper par les épaules pour l’attirer à moi et lui cloquer une bise sur chaque joue.
    - Allez, Ducon, prend soin de toi… et te laisse pas avoir par ta morue.
    - Dessale pas trop la tienne.
    Je le quitte sur ces mots. Une petite musique triste résonne dans ma tête, comme un générique de fin.
 
 
 
    Amina est levée. Elle me sourit lorsque j’entre dans la pièce.
    - C’était vrai, ce que t’as dit tout à l’heure ?
    - Quoi ? pour l’argent ?
    - Oui.
    - Si je te le dis…
    - Tu sais que t’es pas obligé.
    - Moralement, si.
    Voilà qui la fait rire. Elle s’approche et passe ses bras autour de mon cou, m’embrasse. Sa bouche glisse en direction de mon oreille et elle me murmure :
    -On va voyager tous les deux.
    J’en pleurerais de bonheur. Il suffisait de trois cent mille balles. Si j’avais su… Un emprunt bien négocié aurait depuis longtemps résolu mes avatars sentimentaux.
    - On part demain ?
    - Pas de problème.
    - Alors faudra que je récupère quelques trucs chez moi.
    - On ira avec Raymond.
    - Raymond ?
    - Le chauffeur de taxi… t’en fais pas, c’est un pote.
    - Alors si c’est un pote…
 
 
    Elle frotte à présent ses seins contre mon torse en me mordillant l’oreille. Je crois que nous ferions mieux de nous reposer un peu.
 
 
    J’ai dû dormir. Amina, elle, continue le voyage. Son corps lisse est allongé sur les draps, sa main gauche repose sur mon épaule. Le soleil tente de percer les rideaux et la rue propulse son souffle rauque au travers de la fenêtre.
    Que demander de plus ?
    La porte est restée entrouverte. Il me semblait pourtant l’avoir fermée… et à clé, en plus. Amina est sans doute sortie. Je me lève et vais la repousser.
    - Qu’est-ce que tu fais ?
    Ma conquête s’étire en baillant.
    - Rien… je ferme la porte.
    - Ah ? tu l’avais laissée ouverte ?
    - Non. C’est pas toi qu’est sortie ?
    - Non.
    En revenant de l’entrée, mon regard part vers le lit mais n’y arrive pas. Il vient de s’arrêter sur la commode, juste en face. Amina aussi regarde le dessus du meuble. Nous ne disons rien.
    Il n’y a rien à dire.
    J’enfile mon pantalon et me précipite dans le couloir. En quinze secondes, je suis devant la porte d’Enrique et Chloé. Celle-ci est ouverte. Une femme noire chantonne en faisant le ménage.
 
    - Ils… ils sont partis ?
    - Oui monsieur. Ils sont partis y’a une demi-heure.
    - Ils avaient combien de sacs ?
    - Je sais pas… chacun le sien, je crois.
    Je reviens en arrière lentement, la cerveau en ébullition. Ces enfoirés se sont fait la malle avec l’oseille ! Ca ne m’étonne pas de la part de Chloé mais je pensais qu’Enrique éviterait de se laisser aller à ce genre de comportement.
    Au moment où je pousse la porte de la chambre, ma colère a presque disparu. Peu importe l’argent. J’ai Amina.
    Mais voilà, Amina, elle, n’a pas l’argent. Et ça lui importe. Quand j’entre, elle est déjà habillée, prête à partir.
    - Qu’est-ce que tu fais ?
    - Ils se sont barrés avec le fric ?
    - Euh… oui.
    - On peut pas les laisser faire ça. Faut qu’on les rattrape.
    - Ben en fait, je sais pas où ils sont allés.
    - On trouvera… habille-toi.
    J’enfile mon tee-shirt en réfléchissant. J’en ai marre, ma claque de courir tout le temps. Et une fois qu’on l’aura récupéré, ce pognon, il faudra encore courir ?
 
    - Dépêche-toi, Cecil, faut pas qu’on leur laisse trop d’avance.
    - Ecoute, Amina, on va pas pouvoir le récupérer, cet argent. Comment tu veux qu’on les retrouve ? C’est grand Paris. Et je suis même pas sûr qu’ils soient encore ici.
    - On a qu’à interroger les gens. On trouvera bien une piste.
    - Tu sais, il faut pas trop que je me fasse remarquer. Je suis pas tout blanc.
    Amina se tait. Elle me regarde à présent comme si j’étais une merde de chien au beau milieu du trottoir. C’est fou comme la tête d’une personne peut être différente suivant son expression. A se demander parfois si c’est bien le même faciès.
    J’ai mal, c’est indéniable, je sens une grosse boule escalader ma gorge, mais sous un certain angle, je suis rassuré, rassuré qu’elle me montre son vrai visage maintenant, alors qu’aucune décision n’est prise, alors qu’il est encore temps de revenir en arrière sans trop de dégâts.
    Fini de courir, je ne veux plus risquer la taule ou de me retrouver nez à nez avec les ablettes au fond de la Seine. Autant se faire une raison : je vis très mal l’aventure. Je m’y habitue mais pas de gaieté de cœur. De plus, j’ai horreur qu’on me dise ce que je dois faire.
    J’arrête les frais.
 
 
    - Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
    - Moi rien.
    - Comment ça, rien ?
    - Rien. C’est tout.
    Amina est surprise. Son visage retrouve un instant la douceur qui m’a fait l’aimer avant de reprendre une expression dure, des lèvres pincées.
    - T’as bien réfléchi ?
    - Je crois.
    Elle danse d’un pied sur l’autre, esquisse un entrechat, hésite devant la difficulté du grand écart avant de se stabiliser pour m’achever d’une parole :
    - Moi, j’y vais… A plus.
    J’avale ma salive avant de murmurer :
    - A plus...
    Elle me frôle à peine en sortant de la pièce. Je me tâte un instant pour savoir s’il faut rire ou pleurer. Je sais très bien ce qui me viendrait le plus naturellement. Mais soyons positifs. L’éclat de rire qui sort de mes tripes se répercute dans toute la chambre. Il bute contre les murs, s’enfonce dans les rideaux, glisse sous le lit, balayant tout, toute cette merde, frappant les souvenirs des jours derniers d’un arrêté d’oubli.
    Et mon whisky ? Après tout, j’ai encore de l’argent. Il me reste presque trois mille balles sur moi. C’est parti.
 
 
    Un troquet fait l’angle, un peu plus loin. Je m’y dirige en sifflotant, comme si j’allais au turbin le cœur léger, comme si rien de tout ça n’était arrivé.
    - Un whisky… un double !
    l’alcool glisse doucement le long de mon gosier, se répand dans tous les espaces libres, remplissant chacun des interstices, chacune des cicatrices. Autour de moi, les visages ravinés par des ruisseaux de vinasse me murmurent que je ferais mieux de me calmer, de boire des Vittel menthe et du décaféiné. Ce sera pour une autre fois. Aujourd’hui est un grand jour : je n’ai ni femme, ni amis, ni argent, ni lieu où dormir. Qu’on me dise par où commencer et je m’y attelle, promis, mais pas tout de suite, pas avant d’être saoul, ivre à ne plus savoir quoi faire de soi, à rigoler bêtement en se regardant dans le miroir du bar, tout simplement parce qu’on ne peut pas croire que cette tête de carême puisse être la sienne, celle du joyeux drille qu’on connaît si bien.
    Lorsque je ressors du troquet, après un nombre assez considérable de doublés, la première chose que je vois est l’agitation qui règne devant l’hôtel. Ca fourmille de poulets, des variétés différentes, complémentaires. Certains arborent leur magnifique panoplie de flic américain alors que les autres, plus dans la mouvance Starsky et Hutch, se contentent d’une tenue sportive et décontractée.
 
 
    Je pars en sens inverse, titubant juste ce qu’il faut pour rendre mon personnage crédible. Au moment de traverser, des pneus crissent le long du trottoir. Je me retourne. Mon pote Raymond. Il me fait signe de monter.
    - Alors, on se balade ?
    - Ouais… que ça à foutre.
    Le taxi démarre. Raymond prend rapidement de la vitesse, jetant un coup d’œil à son rétro de temps à autres. Au bout de quelques minutes, la 504 retrouve une allure plus normale. Le quinquagénaire souffle, me lâche sur le ton de la conversation :
    - Alors, t’es tout seul ?
    - Ouais… seul de seul… et peinard !
    - La fille, c’était pas la bonne ?
    - T’en connais, des bonnes ?
    - Au moins une.
    - Ah ouais ? et qui c’est ?
    - Ma femme.
    Je me tais, préférant garder pour moi des réflexions qui ne manqueraient pas d’être amères. Raymond se marre et me lance :
    - Fais pas cette gueule ! on dirait que t’as avalé un os de seiche !
    Je rote si fort qu’une légère brume me voile un instant le regard.
 
 
    - Y’a un peu de ça… pourquoi tu t’arrêtes ?
    - J’ai des potes à prendre. Ca t’embête pas ?
    - Tu fais comme tu veux. C’est ton taxi.
    Comme je contemple la Seine en me disant que finalement, j’irais bien faire un bout de causette avec les gardons, la porte opposée s’ouvre et un gros poids m’atterrit sur les genoux. Je tourne la tête pour voir celle d’Enrique, hilare. Il vient de me lancer l’un des sacs.
    - Alors, tu permets qu’on t’accompagne ?
    Chloé ouvre l’autre porte et me pousse pour s’installer.
    - Allez, prends pas toute la place !
    Tout sourire, Raymond hasarde :
    - Si mes potes te plaisent pas, on peut les laisser là.
    - Ca va aller. Je prends. C’est toujours mieux que rien.
    Punky me lance un coup de coude :
    - Alors, c’était le fric qu’elle voulait ?
    - Et Chloé, à ton avis, c’est pour ta crête qu’elle est avec toi ?
    - Peut-être pas, mais au moins, avec elle, on se pose pas la question.
    - Hé, les mecs, du calme ! vous voulez me faire passer pour quoi ? une fille intéressée ?
 
    Je pose la main sur sa cuisse et l’embrasse dans le cou. Enrique laisse faire sans se départir de son sourire.
    Radieux, Raymond donne un coup de poing dans le compteur et s’écrie :
    - Allez, en route pour le Portugal ! J’ai réservé pour demain soir.
    - Ta 504, elle va jamais arriver au bout.
    - Ma 504, elle t’emmerde.
    Et il démarre. Je me sens un peu mieux. Ca ne va pas encore tout à fait bien mais il me semble être sur la bonne voie. Une chose est indéniable : le côté matériel, notamment l’argent, a son importance. D’autant plus quand c’est tout ce qu’il reste.
 
    En passant devant le pont d’Austerlitz, il m’a semblé reconnaître Amina au volant d’une R5. Nous nous sommes regardés un instant mais je ne saurais dire si c’était vraiment elle. De toute façon, il est inutile d’alarmer mes comparses. Je me pencherais bien pour regarder dans le rétroviseur mais on va me demander ce que je fais. Peu importe. On verra bien. De toute façon, si c’est elle, elle ne devrait pas avoir de difficulté à nous suivre.
 
    - Raymond, roule pas trop vite, s’il te plaît… J’ai un peu mal au cœur.