chapitre 8
- T’as voulu m’enfler, ma chienne ! Tu vas voir ce que je vais te mettre, moi !
Consciencieusement, Pascal ponctue chacun de ses propos par un coup de latte. J’en ai marre. Le mieux est de ne rien laisser paraître, de se contenter d’encaisser en étant le plus élastique possible. Un liquide chaud dégouline de ma joue à ma bouche. Je lèche une goutte avant de réaliser que c’est du sang et non de la sueur, comme je l’aurais préféré… et pas uniquement pour le goût.
- Relève-toi, connard !
Premier essai. Pas facile. Je suis obligé de m’y reprendre à deux fois. Le sol de la cave est glissant.
- File-moi le fric tout de suite.
Il arme le chien du pistolet, me plaque le canon sur la tempe. Plus un geste. Ca ressemble à la fin du voyage. J’articule doucement, afin d’éviter tout accident regrettable :
- Il est en bas, dans le vide sanitaire… J’ai une lampe pour y aller.
- Passe le premier et me fais pas de coup tordu, sinon je te rétame. T’en fais pas pour moi, je le trouverai bien, ton blé. Y va pas me falloir la nuit.
Fatigué, je m’assieds au bord du trou, saisis la lampe sous le paquet de chiffons entassé à côté et descends doucement dans le noir. D’un bond, l’autre enflure me rejoint, braque son flingue sur mon ventre.
- Alors ?
- C’est par là, à vingt mètres.
- Avance. File-moi la lampe !
Les gravats roulent sous mes chaussures et je manque tomber plusieurs fois avant d’arriver au repère. Il est derrière moi. Sa présence n’est que trop réelle, menaçante.
Au bout de deux minutes de déblaiement, l’anse du premier sac apparaît. Je tire dessus, le sors des cailloux. Avidement, Pascal me le prend aussitôt des mains, l’ouvre, contrôle le contenu sans cesser de me braquer.
- Y’a pas tout.
- Si.
- Te fous pas de ma gueule. Y’a à peine trente patates là dedans. Aboule le reste, et fissa !
Je continue de creuser, la rage au cœur. Ce type a tout : l’argent, la fille, le flingue. Ca ne peut pas se terminer comme ça, je ne peux pas crever comme un rat sous ce monceau de béton, dans un vide sanitaire où je me ferai bouffer par les chats avant qu’on se rende compte de ma présence.
Malheureusement, tout semble pourtant indiquer que ça va finir ici. Je sens une drôle d’impression, pas de la peur, juste un regret, comme si quelqu’un de mon entourage était mort et que j’avais de la peine de ne pas lui avoir dit combien il comptait pour moi. Ca se précise. La vérité est que je me regrette déjà. Un verre de whisky aurait rendu le moment moins désagréable.
- Alors, ça vient ?
Pour toute réponse, je lui tends le deuxième sac. Il l’ouvre, inspecte le contenu et m’envoie une grande tape sur l’épaule en riant :
- Eh ben tu vois ! C’était quand même pas compliqué. Viens, on se casse. Prends les sacs.
Je saisis les anses et le précède. Arrivés à la brèche, il m’ordonne :
- Maintenant, tu les passes par le trou.
L’argent atterri dans la cave avec un bruit sourd. Je me décale sur le côté. Une goutte de sang glisse sous ma paupière. Alors que je lève un bras pour l’essuyer, Pascal m’en dissuade :
- Bouge pas.
Rapidement, il escalade le trou et se retrouve dans la cave.
- Approche.
Un pas en avant, timide. Je me demande quel moment cette ordure va choisir pour envoyer la sauce, m’expédier dans l’au-delà. Il trifouille quelque chose tout en continuant de me braquer la lampe entre les yeux. Je comprends enfin lorsque le canon du pistolet réapparaît, enroulé dans un bout de chiffon qu’il a noué devant l’embouchure.
Un silencieux.
- Voilà. Terminus. Tout le monde descend.
Je ne réponds pas.
- Au fait, je sais même pas ton nom.
- Cecil.
- Cécile ? C’est un prénom de gonzesse, ça !
- Y’a pas de e à la fin.
- Ah ? Je savais pas que ça existait.
- On peut pas tout savoir.
Lorsqu’on est à deux doigts de se faire buter, il est préférable d’éviter ce genre de réflexion, surtout à l’encontre de l’exécutant des basses œuvres. Un sourire apparaît sur son visage, un sourire presque amical, complice, un sourire auquel je commençais à m’habituer.
J’espère qu’ils ont du whisky, au paradis.
- Salut Cecil. Désolé que ça ait pas marché entre nous.
Le canon se lève pour arriver au niveau de mon front. En faisant ça, il a décalé la lampe, de sorte qu’une partie de la lumière se réverbère dans la cave, éclairant faiblement mon ange gardien. Je tressaille. En même temps que mon plan s’échafaude, en quelques dixièmes de secondes, j’ai soudain une trouille terrible : Et si ça ne marchait pas ? S’il tirait avant ?
- Attends !
- Quoi ?
Le canon n’a pas bougé.
- J’ai une question à te poser.
- Pose… vite.
- Sing-Tong, pourquoi vous l’avez tué ?
- Qui ça ?
- Le jeune, l’asiatique.
- Ah, le noiche ! Qu’est-ce que tu voulais qu’on en foute ? Ca vaut rien, ce genre de marchandise… et pis t’as bien vu qu’il nous cherchait ! Bon… c’est tout ?
Je souris doucement en murmurant :
- C’est tout.
Ca l’intrigue, ma trogne soudain hilare. Il fronce les sourcils un instant, fait mine de jeter un œil derrière lui.
Trop tard.
Zwitch !!! Un léger courant d’air zèbre l’obscurité.
Le cou de Pascal, coupé net, ressemble à une fontaine au milieu d’une place. Manque juste les enfants courant autour en riant. Je n’ai pas envie de rire. Le sang gicle haut, maculant la robe chamarrée que porte la mère de Sing-Tong. Ses dents noires laquées sont à présent éclairées par la lampe qui a roulé sur le sol et la lame de son sabre luit d’une sale humidité.
Au bord du trou, la tête étonnée de Pascal pompe l’air avec frénésie. On dirait une carpe trop fraîche sur l’étal d’un poissonnier.
Je me hisse hors du vide sanitaire, ramasse l’automatique et le fourre dans ma ceinture après avoir enlevé le chiffon. Horrible spectacle. Un haut le cœur m’agite alors que je détourne le regard.
La vieille femme n’a toujours pas bougé. Des larmes roulent sur le visage qui pourtant reste fermé, inexpressif. Je pousse les sacs du pied vers la sortie. Avant de partir, je lui souffle :
- Je l’aimais bien, Sing-Tong. Je suis désolé.
Et celle qui était venue là pour me tuer, croyant sans doute que j’avais fait subir ce sort à son fils, me lâche un petit sourire, tout en s’inclinant très légèrement. Je sors de la cave à reculons, courbé de la même manière.
Raymond se retourne lorsque je m’assieds derrière lui après avoir jeté les sacs entre la banquette et le siège conducteur.
- Je suis pas mécontent de te revoir.
- C’est réciproque.
- Et Pascal ?
- Il a perdu la tête.
- Hein ?
- Il est tombé sur un os.
- Tu l’as… ?
- Pas moi, une mère en colère.
- C’est quoi ces conneries ?
- T’occupe… il est bien où il est.
Raymond revient à son volant et actionne le démarreur.
- Et tu veux aller où ?
- Retour à l’hôtel. Fais vite, j’ai encore quelques trucs à régler.
- C’est parti !
Il sort rapidement du quartier, sans faire crisser les pneus, sans jouer les Fangio. La 504 lui obéit au doigt et à l’œil, suivant ses moindres coups de volant, se glissant avec fluidité le long des trottoirs. Quelques minutes plus tard, nous roulons sur le périphérique.
Je ne dis rien. Ma tête est remplie d’images pas très jolies. Entre autres, la bouche de Pascal pompant l’air, son sang jaillissant du cou tranché, les yeux de la mère, la sale impression que j’ai eu de commencer à claquer… et merde ! fini tout ça… presque fini. Dès qu’Amina sera libre de ses mouvements, cette affaire sera classée. Il ne nous restera plus qu’à mettre les bouts, seuls ou accompagnés. Je suis fatigué. J’aimerais prendre une bonne biture, tranquillement, et me coucher, et dormir, dormir très longtemps.
Mais voilà, tout ça n’est pas vraiment terminé, il reste un détail à régler, un dernier brise-burnes à raisonner. J’ai comme l’impression que cette soirée ne sera pas sa préférée. Le mieux pour lui serait encore qu’il se carapate rapidos, histoire d’éviter les blessures inutiles. J’ai envie de donner un grand coup de pied dans la termitière et de verser de l’alcool à brûler pour y foutre le feu, pour les cramer toutes jusqu’à la dernière.
Rare que je sois aussi énervé.
- Tu restes dans la région, après ?
- Non… je pars en voyage.
- A l’étranger ?
- Ouais, j’avais pensé à l’Afrique.
- Ah, c’est vrai. En avion ?
- J’ai l’impression que ça va plus être possible. Plutôt en bagnole. J’aimerais bien passer par le Portugal.
Raymond ricane, me jette un œil dans le rétro avant de dire :
- J’ai quelques amis là bas. Ca fait un moment que je les ai pas vus. On peut éventuellement se faire le voyage ensemble. Et si t’as envie de continuer plus loin, mes potes font un peu agence de voyage, si tu vois ce que je veux dire.
- Je vois… merci. On en reparle demain ?
- Pas de problème.
La voiture roule maintenant dans Paris. Nous doublons des bus de touristes, d’autres taxis. Parfois, Raymond fait signe à l’un d’eux en passant. Je m’allume une cigarette et tire dessus de longues bouffées. Si l’enfer existe, c’est un endroit où l’on arrête de fumer définitivement, sans retour possible en arrière.
- T’es arrivé.
- Combien je te dois ?
- On en causera demain… appelle-moi.
- Merci.
- Ca va aller ?
- Moi, oui… j’en connais d’autres pour qui ça va être difficile.
- Sois prudent.
Je sors les sacs du taxi et pousse la porte d’entrée. Une veilleuse éclaire faiblement le rez-de-chaussée. Pour les escaliers, c’est à tâtons et bonne chance aux cols de fémurs. Je ne cherche pas à allumer une hypothétique lumière.
- Ton pote a eu des soucis ?
J’en lâche mes sacs pour saisir le calibre. Ceux-ci dévalent les escaliers et retournent devant l’accueil. Dans la pénombre, un point rouge s’éclaire au rythme des bouffées qu’on tire sur une cigarette.
- C’est qui ?
- Tu te souviens pas de moi ? On a causé, tout à l’heure.
- Ah, oui.
Je redescends les marches et récupère mes sacs. La pute fatiguée murmure doucement :
- Y’a eu du suif, là haut. Ca s’est calmé mais j’ai l’impression que tu ferais mieux de pas poser tes lattes n’importe où.
- Merci… euh…
- Lola.
- Merci Lola.
- De rien. J’ai que ça à foutre, de regarder ce qui se passe dans le coin… t’en veux une gorgée ?
- Non. Merci. Personne est sorti ?
Elle tire longuement sur son fumigène avant de répondre :
-Personne qui t’intéresse. Traîne pas ici. Je crois que t’as du taf, là haut.
- Je crois aussi.
Je commence à gravir les marches quand elle murmure :
- Te pose pas trop de questions. Les questions, c’est pour la retraite au coin du feu.
Sage enseignement. Je la laisse se morfondre dans le petit salon pourpre. Son maque n’a pas l’air de se rendre compte qu’elle serait beaucoup mieux dans un pavillon de banlieue à s’occuper de ses chats et à tailler ses rosiers… à défaut d’autre chose.
Tout le monde a droit à un peu de calme, un peu de repos avant de claquer, ne serait-ce que pour prendre le temps de jeter un œil en arrière.
Quoi qu’il en soit, j’ai du travail, il faut que je monte secourir tout mon petit monde.
Le palier du premier est calme. Pas de Punky sur le balcon. Je vais jusqu’à ma chambre et y dépose les sacs. Après quoi, arrêt devant celle d’Enrique et Chloé, l’oreille collée au battant. Aucun bruit. Je tourne la poignée et pousse la porte, flingue à la main. Une pression sur l’interrupteur et la chambre s’illumine.
Chloé est là, une chaise levée au dessus de la tête, prête à l’abattre sur la mienne. Je me permets un petit saut latéral et saisis l’objet dangereux.
- Joue pas avec ça.
- Il est où, Enrique ?
- Il est pas revenu ?
- Ben non, la dernière fois que je l’ai vu, c’est quand vous êtes partis ensemble, tout à l’heure.
- Et merde ! Quelle heure il est ?
- Onze heures moins cinq, pourquoi ?
- Habille-toi, on va chercher ton homme.
Chloé récupère sa robe à côté du lit et l’enfile rapidement. Je la regarde, distrait, sans éprouver de trouble particulier. On s’habitue trop vite à ce genre de choses.
- Qu’est-ce qu’on va faire ?
- Je vais t’expliquer. Viens, on y va.
Avec un air de reine du bal, Chloé ajuste son décolleté une dernière fois et redonne un tantinet de mouvement à ses cheveux. Un peu plus loin, derrière l’angle du mur, je lui fais signe d’activer la manœuvre.
- Chloé ! Magne-toi, il reste plus que deux minutes !
- Oui, oh, ça va ! On est pas à la seconde.
- Chuuut !
Elle frappe à la porte une première fois.
Pas de réponse.
Deuxième fois.
Ca bouge dans la pièce. La vamp se recule de quelques centimètres et gonfle ses poumons. Vu d’ici, c’est assez impressionnant. Elle a bien fait de reculer.
Une clé tourne dans la serrure, le battant s’entrouvre de quelques centimètres.
- Oui ?
- Bonjour monsieur… excusez-moi de vous déranger.
- Mais vous ne me dérangez pas.
- Ah ? Voilà, j’ai perdu mes clés et je voudrais passer un coup de fil mais il n’y a personne à la réception. Est-ce que je pourrais téléphoner de chez vous à une amie ?
- Mais bien sûr… euh… attendez, deux secondes.
Le type referme la porte. Chloé m’envoie un clin d’œil en ajustant une fois de plus son décolleté. Je lui fais signe de rester tranquille.
La porte s’ouvre à nouveau, en grand, cette fois-ci. Le sourire de Chloé fait trois fois le tour de son visage, le fendant en deux horizontalement. Régis referme derrière elle.
A moi de jouer, maintenant. Normalement, elle a juste besoin de trois minutes pour le neutraliser. Espérons qu’il n’a pas fermé la porte à clé. Je sautille jusqu’au seuil et m’arrête pour écouter. Rien. Pas une parole, pas un son. Arriverait-elle à le tenir uniquement du regard ? Ca m’étonnerait. Attendons encore un peu.
J’ai peur de ce que je vais trouver derrière cette porte. Non. Disons simplement que j’ai une trouille telle que mon estomac a du mal à ne pas renvoyer directement le repas que je n’ai pas mangé.
Allons-y.
J’ouvre.
Une chambre normale : moquette fuchsia, rideaux idem, murs roses, des miroirs au dessus du lit, un bidet dans le coin derrière le paravent chinois. Au milieu de ce décor, il aurait été absurde de trouver Chloé trempant une nonnette dans une tasse de thé, en devisant gaiement avec le monsieur qui pour le moment s’occupe d’avantage de son cul que de ces goûts culinaires. Comment a-t-elle pu le convaincre en si peu de temps ?
Tout à leur ouvrage, l’une comme l’autre ne m’ont pas remarqué. J’avance d’un pas dans la pièce, pour mieux cerner l’espace.
Amina n’est pas là. Enrique non plus. Et pourtant, Pascal lui avait bien dit de ne pas bouger avant onze heures. Que faire ? Punky peut très bien avoir récupéré Amina à la barbe de Régis. Je réfléchis du mieux que je peux. Et plus je réfléchis, plus je me dis que l’abruti qui est sur Chloé les a tués tous les deux. La tache de sang sur la moquette n’est malheureusement pas faite pour me rassurer.
Mes jambes tremblent. J’ai envie de pleurer, comme un môme dont on viendrait de briser le jouet. D’une pression du pouce, j’abats la sécurité de l’automatique. Un point rouge apparaît sur le côté.
- Qu’est-ce que tu fous là, toi ? ! ?
- Bouge pas.
Régis arrête de besogner Chloé. Il n’en sort pas pour autant. Dans un mouvement rapide, il récupère son flingue et colle le canon sur la tempe de sa partenaire. Cette précaution prise, il se remet au boulot, lentement, avec application.
- Tu vois, si tu fais un geste avant que j’aie fini, je la bute.
Il les a tués. Ce fumier les a tués tous les deux, Enrique et Amina, d’une balle dans la nuque, comme le lui avait demandé Pascal. Il faut que j’appuie sur la détente. Il faut que je lui fasse exploser le crâne.
- Alors, l’ami, on sait pas quoi faire, hein ?
Chloé en est sensiblement au même point que moi. Sous le type, elle se laisse bricoler. On la sent moins à l’aise que d’habitude.
Les questions, c’est pour la retraite au coin du feu. Qui a dit ça, déjà ? Peu importe. J’appuie. Une touffe de cheveux se soulève, comme si on avait soufflé dessus. Le sourire du type se coince sur ses lèvres et il s’abat sur Chloé. Elle pousse un étrange petit cri, un peu comme si elle se trouvait surprise d’avoir atteint l’orgasme dans un moment aussi peu propice. Je m’approche et fais basculer le corps de Régis par terre. Chloé se redresse, son visage est empreint d’une grande surprise mêlée à une bonne dose de dégoût.
- J’avais encore jamais baisé avec un mort.
Je m’assieds sur le coin du lit, la tête entre les mains. Voilà. C’est fini. Enrique est mort, Amina est morte, Pascal est mort, Sing-Tong est mort, Régis est mort, tout le monde est mort. A se demander ce que je fous ici, seul. J’ai l’argent, c’est toujours ça. Que cette merde n’ait servi à rien serait déprimant au plus haut point… à se tirer une balle. Déjà que là…
La porte s’entrouvre doucement. Je saisis le flingue et le braque sur la personne qui va surgir. Au point où j’en suis…
C’est le patron de l’hôtel. Toujours surprenant, le gaillard. A croire qu’il passe ses journées derrière les portes. Il jette un regard circulaire dans la pièce, laisse ses yeux glisser sur le cadavre de Régis, sans s’étonner.
J’ai baissé le canon de mon arme.
- Faut pas le laisser là.
- Hein ?
- Lui, là, faut l’emmener ailleurs. Faut lui couler un monokini en béton et le foutre à la Seine.
- Vous avez une voiture ?
Il me fait signe que oui. Je me lève, pas très solide sur mes cannes. Chloé se rhabille tranquillement, en prenant bien soin d’essuyer les quelques taches de sang qui ont éclaboussé son cou.
- On va le mettre là-dedans.
Le taulier saisit une couverture tendue sur une chaise et la tire à lui. Ce faisant, il découvre Enrique, assis, les mains attachées avec sa ceinture, du sang perlant à son front. Je me précipite et pose avec appréhension un doigt sur son cou. Ca bat. Ca bouillonne de vie dans ses carotides. Voilà au moins une bonne nouvelle.
Quelques gifles plus tard, il émerge, se frotte les poignets pour faire disparaître les rougeurs laissées par la ceinture.
- L’autre, il est ?
- Mort… Pascal aussi.
Enrique hoche la tête, se gratte l’absence de crête. Je ne peux m’empêcher de penser à Amina, de l’imaginer dans un terrain vague, à Maisons-Alfort, une balle fichée dans la nuque, les cheveux poisseux de sang, la jupe relevée dans le dos. Punky baille violemment, sourit à Chloé qui vient l’embrasser et me désigne le lit du menton :
- Faudrait pas la laisser là trop longtemps. Elle est peut-être claustro.
- Quoi ?
- Ta copine… tu devrais la sortir de sous le pieu, elle doit en avoir marre.
Je me précipite sur le lit, poussant au passage le taulier qui est en train d’empaqueter Régis. Enrique avait raison. Elle est là, allongée sous le paddock, dormant à poings fermés, ignorant tout du drame qui prenait racine dans les tréfonds de mon cerveau. L’autre l’a sans doute dissimulée pour ouvrir à Chloé.
Avant de l’emporter dans ma chambre et de laisser Enrique et Chloé se débrouiller avec le défunt Régis, je pose un baiser sur les lèvres de la mignonne. Est-ce mon imagination ? J’ai l’impression très nette qu’elle a sourit.
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