chapitre 7
Lorsque j’ouvre les yeux, la nuit est tombée depuis un moment. Je récupère le flingue sous l’oreiller et me lève en baillant avec l’impression de trimballer une gueule de bois terrifiante, le genre qui vous fait jurer de ne plus jamais boire, en tout cas plus pendant quelques heures.
Maintenant, il faut que nous nous occupions d’Amina. C’est reparti. Je commence à m’habituer à ce merdier, la peur s’en va tout doucement. Quand tout ça sera fini, je ferai une cure de désintoxication pour reprendre goût à la vie normale.
Chambre 22. Comme je m’y attendais, des cris de fauve s’échappent dans le couloir. Je frappe suffisamment fort pour couvrir les hurlements de Chloé avant de m’introduire dans la pièce.
- Vous dérangez pas pour moi. J’ai l’habitude. Ca me fait plus rien du tout.
- Tu fais chier, Cecil !
Chloé me lance un clin d’œil avant de soupirer à Enrique :
- Au lieu d’attendre, il pourrait participer, non ?
- Et pis quoi encore ? Il pourrait aussi me monter dessus et me fouetter pendant qu’on y est, en toute simplicité, amicalement !
Je fais le dégoûté :
- Non, ça me dit rien. Finissez, je reviens dans trois minutes.
Avant de sortir, j’ajoute :
- Enrique, la perd pas des yeux une seconde, je voudrais pas qu’elle se remette à jouer avec le téléphone !
- Vous en faites pas, mes mignons. Je crois que je commence à bien vous aimer.
- Ben justement, fais gaffe de pas trop nous aimer quand même… à tout de suite.
Je descends à la réception, histoire de m’instruire, notamment sur le fonctionnement des hôtels de passe. Au milieu des coussins, derrière les rideaux, trois filles attendent, fumant et souriant. L’une d’elles, plus vieille que les autres, me lance un regard différent, plus protecteur, moins aguicheur. Il est vrai que celle-ci pourrait être au minimum ma mère. Les autres semblent me mesurer l’intérieur, me jauger jusqu’à la moelle. Je me sens passé aux rayons X. Un peu gêné, je renvoie les sourires avant d’aller jeter un œil dans la rue. La misère m’a toujours été pénible, au soleil ou ailleurs.
C’est un passage calme, sans l’exubérance désespérée des sex-shops ou autres établissements du même accabit. La circulation est rare, sporadique. Parfois, un petit vieux passe en trottinant avant de rejoindre la maison de retraite qui fait l’angle un peu plus loin, signalée par un panonceau « les Rossignols ». Le troquet lui faisant face doit prendre en charge les cirrhoses des vieillards pour les accompagner jusqu’au bouquet final, au gonflement ultime et funeste. Pour les prostates, ils viennent sans doute se finir ici, à l’hôtel.
Je ne connais pas le quartier, mais il y a forcément un cimetière dans le coin, le dernier sommet de ce triangle des Bermudes pour petit vieux délaissés, abandonnés.
La nuit est agréable, sans un poil de vent ni une goutte de pluie. Je respire l’air doux à pleins poumons, en regardant les quelques étoiles que les réverbères n’arrivent pas à réduire au néant. Dans un jardin voisin, des rires signalent une petite soirée entre amis, rythmée par les merguez et le rosé de Provence.
J’aimerais tellement échanger ma place contre la leur.
Ils doivent avoir fini. Après toutes les émotions de la journée, je doute qu’Enrique soit capable d’entreprendre un grand chelem.
Je remonte au vingt deux et ne prends pas la peine de frapper avant d’entrer. Punky ronfle déjà, allongé sur le ventre, un filet de bave allant de sa bouche à l’oreiller. A ses côtés, Chloé soupire en se tricotant des anglaises du bout de l’index. Le tableau pourrait être hautement pictural mais quelques détails de mauvais aloi le rendent malheureusement vulgaire au possible.
Je chuchote pour ne pas réveiller l’espingouin :
- Chloé, c’est quoi, le numéro de Pascal ?
Elle me fait signe de lui passer son portable, qu’elle va me montrer. Je lui tends l’appareil avant de me placer à ses côtés, les mains dans le dos, comme un môme qui viendrait se faire expliquer le fonctionnement de la télécommande.
- Alors t’appuies là, tu entres la première lettre, comme ça, et après, tu appuies là, sur le bouton vert.
Cette chère Chloé fait preuve d’une dextérité très professionnelle, très agréable. Je hoche la tête en l’écoutant tandis qu’elle m’explique les secrets de son appareil d’une main tout en tripotant le mien de l’autre.
A regret, je la quitte pour m’isoler dans ma chambre, le temps de téléphoner. Si je veux récupérer Amina dans un état acceptable, mieux vaut me presser. Il sera bien temps par la suite de me laisser aller aux amuseries corporelles avec l’une ou l’autre.
Pascal n’est pas là mais je tombe sur une femme à qui je laisse le rendez-vous. Elle prend note et je raccroche.
Voilà. Plus qu’à attendre qu’il veuille bien se jeter dans la gueule du loup. J’ai dit que je voulais le voir à trois heures du matin, mais j’ai toutes les raisons de penser que le gugusse va venir repérer les lieux bien avant, s’y installer pour patienter, me tendre un piège à sa façon en me prenant à revers.
Mais là est la surprise : c’est lui qui va se retrouver à Roncevaux, au fond de la vallée. Car nous sommes armés, et en place, prêts à lui écraser la gueule sous des monceaux de roches, de projectiles de toutes sortes.
Ca va saigner, comme on dit dans ces cas là.
Afin d’être plus à même d’évaluer la situation, je redescends dans le hall de l’hôtel et me cale contre la porte, derrière la vitre sale et le rideau douteux. Les deux putes restantes m’épargnent leurs réflexions. Je leur en sais gré. On peut critiquer tant qu’on veut, voilà une profession où les gens ont le sens de la discrétion. A moins que ce ne soit juste une mesure de sécurité personnelle. Il faudrait se lancer dans une étude approfondie et je n’ai malheureusement pas que ça à foutre.
J’attends depuis environ une heure lorsqu’un taxi s’arrête quelques mètres après l’hôtel. Quelle n’est pas ma surprise de constater que c’est celui de Raymond ! Ca s’agite à l’intérieur. Je ne bouge plus.
Le voilà qui sort, imité par son client. C’est un grand maigre d’une trentaine d’années, l’air malade. Pascal sort à son tour de la voiture. Je suis figé en statue de sel. Promis, je ne regarderai plus jamais derrière moi. J’avais beau m’y attendre, ça fait un drôle d’effet de revoir cette ordure.
Il discute avec Raymond, lui tape sur l’épaule. Apparemment, ils se connaissent. Le monde est petit, surtout dans le milieu.
Le malfrat tend le bras à l’intérieur du taxi, tire deux secondes et en extrait une fille, une blonde qui m’a l’air aussi bourrée qu’une caravane de hollandais. Je recule, pénètre dans le petit salon pourpre et me cale derrière un rideau. Un léger signe aux deux putes esseulées afin de m’attirer leurs grâces et je ne bouge plus.
Des portières qui claquent, un bruit de moteur. Quelques secondes, des pas… Pascal entre dans le hall avec sa clique.
Je ne respire plus, mon cœur s’est arrêté de battre et même mes dents ont la sage idée de ne plus s’entrechoquer.
-Hé, taulier ! c’est pour aujourd’hui ou c’est pour demain ? Salut les filles.
Les filles en question lâchent un vague bonjour avant de se remettre à tirer sur leur cigarettes. Si la chtouille les épargne, il leur restera toujours le cancer.
Propulsé par un ressort invisible, le taulier apparaît, élude les civilités d’usage et distribue deux clés. Suit un conciliabule à caractère explicatif que je ne saisis pas, du coin où je suis.
Les deux hommes et la fille attaquent la montée de l’escalier. Pascal a passé sa main sous l’aisselle de la demoiselle pour l’aider. Au moment où ils se trouvent sous une applique murale en plâtre représentant un Cupidon supersonique en érection, la lumière vient lécher le profil de la fille. Je ne peux m’empêcher de sursauter.
Amina, avec une perruque blonde mais Amina quand même. Un frisson de rage part de mes reins pour venir froisser mes épaules. L’enfoiré ! Il a dû la shooter à mort, elle tient à peine debout. Je n’ose supposer qu’il puisse se la réserver pour le dessert. Ce type est la pire des saloperies. En comparaison, la gangrène est une infection bénigne.
Mais voilà, la chance a cessé d’être de son côté. J’ai une arme, je suis prêt à m’en servir et ce pauvre con ne se méfie pas parce qu’il croit être le premier dans l’hôtel.
Va y avoir du sport.
Enrique est en train de se rhabiller derrière le paravent chinois. Il a posé un pied sur le bidet pour lacer sa chaussure. Chloé, toujours à poil, affine le vernis dont elle a déjà passé une première couche sur les ongles des ses orteils. Sa peau paraît presque blanche sur le couvre-lit de velours rouge.
Je ramasse un coussin tombé devant un miroir en pied et l’envoie derrière le paravent.
- Les gars, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle.
- Vas-y, fais nous pas languir.
- Je commence par laquelle ?
- Comme tu veux.
- Pascal est là, dans l’hôtel, avec Amina.
Chloé se renfrogne. Elle renverse une partie du flacon sur le couvre-lit.
- Mais qu’est-ce que vous lui voulez, à cette fille ? Ca pouvait pas attendre demain ?
Enrique met ses boucles d’oreille devant une petite glace accrochée au mur. Plus optimiste, il demande tout de même :
- Et la bonne nouvelle, c’est quoi ?
- Pareil.
- Je me disais aussi… C’est toi qui les a invités ?
- Ouais.
- On devrait jamais te laisser jouer avec le téléphone.
Je vérifie que le chargeur de l’automatique est plein et bien engagé. Punky ajuste sa ceinture, se passe la main dans les cheveux qui lui restent et demande :
- Tu comptes faire quoi, avec ça ?
- A ton avis ?
- T’attirer des emmerdes et à nous aussi.
J’enfonce l’arme sous mon tee-shirt avant de lui lancer :
- Dis donc, quand fallait récupérer madame, là, ça te posait moins de soucis, l’usage de la poudre, non ?
Comme il ne répond rien, j’ajoute :
- Alors tu fais comme tu veux, mais moi, je vais la chercher et je vais la ramener.
Enrique sourit. Il fait son maximum pour que ça ait l’air plus bienveillant qu’ironique, mais le résultat est peu probant.
- Combien ils sont ?
- Ben y’a Pascal, Amina et un autre type que j’ai jamais vu.
- Tu sais dans quelle chambre ils sont ?
- Heu… non.
- C’est trop bien engagé, ton histoire !
Tant de zèle dans la précaution me paraît quelque peu énervant et je lui en fais part à nouveau :
- Si tu veux pas m’aider, c’est pas un soucis. Je me démerderai.
- J’ai jamais dit que je voulais pas t’aider !
- Peut-être, mais au lieu de dénicher les problèmes, tu serais sympa de me trouver les solutions.
- Chaque chose en son temps.
- On a pas le temps.
Chloé s’étire avant de lancer en baillant :
- Pourquoi vous demandez pas leur numéro de chambre à la réception ? Il vous dirait ça tout de suite.
- C’est pas con, ça.
- Normal : je suis pas conne.
- Quand faut trouver du fric, je savais, mais pour sauver les gens, j’étais pas au courant.
- Ben maintenant, tu l’es.
Enrique glisse son automatique dans sa ceinture, sous le tee-shirt, et nous sortons de la chambre après avoir vérifié qu’il n’y avait aucun risque dans le couloir. Je murmure :
- Elle va pas nous poser de soucis, Chloé ?
- Je pense pas.
- Espérons que t’as raison.
- Pascal est grillé, maintenant ; alors pour elle, il représente plus rien.
- Elle est plus amoureuse ?
- Elle l’a jamais été.
- Ah ? Je pensais…
- Arrête de penser, tu vas te choper une tumeur au cerveau.
L’accueil est vide. Personne pour nous renseigner. Derrière nous, il reste une seule fille, la plus vieille. Toutes les autres sont en mains. Le visage de la doyenne nous apparaît à chaque fois qu’elle tire sur sa cigarette. Son léger sourire s’éclaire de rouge, moqueur à souhait. On dirait une maman regardant jouer ses mômes. Les putes sont un peu les mères de l’humanité. Tous les hommes sont en même temps leurs maris et leurs fils. Dans ces conditions, le moins qu’elles puissent faire est de leur conserver un peu de mansuétude, de compréhension. Celle-ci se réserve ce droit, de même que celui de ne pas être rentable et de s’en foutre.
Enrique se gratte le crâne.
- On sonne ?
- Je vois que ça à faire.
- Bon.
Et dring ! Revoilà notre réceptionniste, surprenant comme un diable sortant d’une boite. Il ne lui manque que le costume, le ressort.
- Oui ?
- Raymond nous a dit que vous aviez un pote à nous, ici.
- Comment il s’appelle ?
- Pascal.
- Connais pas.
- Vous êtes sûr ? Il vient d’arriver, avec un copain à lui et une fille.
- Ah ! lui ? Je savais même pas son nom. Attendez un peu.
Le type se penche derrière le bureau et lit un petit bout de papier couvert de pattes de mouches. Il finit tout de même par se redresser et nous lâcher, victorieux :
- Onze !
- Merci.
Nous commençons déjà à monter les escaliers lorsque l’autre saisit son téléphone en grommelant :
- Je vais leur dire que vous arrivez.
- Non ! C’est pas la peine !
- Ah bon ? Vous voulez pas que je les…
- Non, on veut pas.
A contrecoeur, le type raccroche et disparaît par la porte magique. Nous attendons deux minutes pour être sûrs qu’il ne va pas resurgir et nous annoncer à grands coups de bigophone.
- Et maintenant, on fait quoi ?
- Heu… je sais pas. T’as une idée ?
- Des idées, j’en ai plein, mais une pour là maintenant, non.
- Alors on est deux.
- Ouais… vaudrait mieux qu’on réfléchisse et qu’on cause un bout avant de se lancer.
Ce que nous faisons immédiatement à voix basse dans le couloir du premier étage. Les pourparlers sont longs mais fructueux. Au terme de cinq bonnes minutes de conciliabules, nous arrivons à un consensus dans lequel, malheureusement, je n’ai pas l’impression d’avoir pioché la bonne carte. Il est vrai qu’en tant que demandeur, mon implication ne peut qu’être la plus importante.
- Bon… on y va ?
- Ouais.
Premier étage, couloir de gauche, porte onze. On a dit quoi, déjà ? Frapper à la porte et entrer en force… bof. Et Enrique ose appeler ça un plan ?
C’est lui qui doit toquer et moi qui dois faire le sale boulot. Pour le moment, c’est à lui de jouer, ce que je lui signale avec tact :
- T’y vas oui ou merde ?
- Attends, je me concentre.
Il se concentre… va pour la concentration. Qu’il fasse vite, sinon, je change d’avis et je me barre !
Trop tard.
Punky en est encore à opérer des expériences contre nature avec son cerveau quand Pascal sort de la chambre en sifflotant. Je recule dans la pénombre de l’escalier tandis qu’Enrique se glisse sur un balcon par une fenêtre ouverte. Les pas de Pascal foulent la moquette. Maintenant, inutile d’espérer reculer. Il faut y aller.
Alors j’y vais
- Bouge plus, connard !
- Tiens ! un revenant.
Revenant ou pas, je lui glisse le canon du Beretta entre deux côtes et l’autre ne peut faire mieux que lever les mains en l’air. Ca n’a pas l’air de l’impressionner outre mesure. Seul un léger rictus d’énervement se dessine au coin de ses lèvres.
- Et maintenant, je fais quoi ?
- Déjà, tu fermes ta gueule, enflure !
- Sois poli, mon mignon, tu sais pas ce qui peut t’arriver.
Sans doute.
Ce type a trop souvent raison. D’un mouvement du torse, il pivote, se plaque contre moi et fait valser l’automatique sur la moquette. Maintenant, il me bricole une clé au poignet et m’envoie voler de l’autre côté, dans le couloir de droite. Lorsque j’atterris sur le palier intermédiaire, mon bras prend un angle surnaturel avant de se coincer en grinçant sous mon dos. Je me relèverais volontiers, mais Pascal est déjà là qui m’écrase son talon sur l’épaule.
- Tu bouges, t’es mort.
Et Enrique dans tout ça ? Je tourne légèrement le visage pour apercevoir le sien derrière la fenêtre à guillotine qui vient de se rabattre et de se verrouiller sous son nez. Sa mère avait raison lorsqu’elle lui prédisait qu’il finirait par passer au coupe-cigares s’il continuait ses conneries. Tout mon malheur vient du moment qu’il a si mal choisi.
- Tu vois, on apprend des trucs utiles, à la légion.
Je n’en doute pas une seconde. Pour ma part, j’ai toujours refusé le scoutisme. Maintenant, devant mes malheurs, j’en arrive à me dire que peut-être, j’aurais dû… mais passons.
- Lève-toi. Tiens tiens ! monsieur trimballe son attirail de chasse ? et de la qualité, avec ça… du matériel de professionnel. On s’outille, à ce que je vois. Où t’as été pêcher ça, ma fiote ?
- Je l’ai acheté.
- Ah ? Faudra que tu me files l’adresse de ton armurier. Avance ! C’est par où, ta turne ?
- Par là.
- Eh ben on y va. Tu vas me faire visiter.
A peine dans la chambre, l’autre fumier m’allonge un grand coup de son poing serré autour de la crosse du Beretta, pour être plus convainquant. Je tombe à la renverse, me ramasse le coin de l’armoire sur le coin de la gueule. Ca fait un mal de chien. Pascal arpente la pièce à grands pas, nerveux, furieux :
- Ah ma salope ! t’as voulu nous doubler alors t’as envoyé les poulets, hein, ma chiure ? t’es au courant que j’ai perdu deux potes dans ton histoire ? Ca te fait rire ? Eh ben tiens, goûte-moi ça !
On devrait toujours contrôler ses zygomatiques, tout comme il devrait faire enlever les fers de ses chaussures. C’est démodé et ça fait très mal.
- T’en fais pas, ordure, tu vas me la cracher, ta planque, et tout de suite. Il est où, l’autre abruti de punk ?
- Parti.
Un coup de pied dans l’estomac. Je me recroqueville un peu plus.
- Parti où, tête de fion ?
- Je… j’en sais rien. Il est parti avec Chloé et… ahh !
- Enculé ! Me parle pas de cette salope ou je t’étripe !
Difficile de faire la conversation dans ces conditions. Je crois que je vais piquer un petit somme, juste histoire de me remettre de toutes ces émotions. Voilà. Commençons par fermer les yeux et imaginons que nous sommes sur une plage de sable blanc, à l’ombre d’un cocotier en fleurs, et qu’une petite…
- Si t’ouvres pas les yeux tout de suite, je te colle une bastos dans la rotule. Tu sais comment ça fait ? Tu vas bien au cinoche, de temps en temps ? Bien… on va pouvoir causer un peu.
Ce type est une véritable plaie… un furoncle purulent qu’on prendrait plaisir à éclater en lui pressant les côtés de la tête.
- T’as pas répondu à ma question. Où est le pognon ?
- A Bagnolet… dans les caves.
- On va y aller. T’as pas intérêt à m’avoir raconté des salades sinon je te fais bouffer tes couilles. Et crois pas que c’est une façon de parler ! Tu seras pas mon premier. C’est vachement moins bon qu’un bonnet, les burettes d’une balance.
Parce qu’il a déjà goûté ?
Sans aucun ménagement, il m’aide à me relever et m’entraîne dans le couloir. Nous croisons une demoiselle petitement vêtue qui se contente de baisser la tête et de raser les murs.
Derrière elle, un honnête père de famille avance sa bedaine, suant toute l’eau de son corps, venant sans doute d’échapper à l’infarctus dans les bras de la mignonne. Pensez un peu, mourir dans un tel endroit ! C’est Jacqueline qui aurait du mal à supporter.
Enrique est toujours derrière sa fenêtre. Au moment où nous passons, il cesse de trifouiller sous la traverse en bois pour carrément disparaître dans le noir. S’il a sauté du balcon, l’atterrissage a dû se faire en douceur car il n’a été suivi d’aucun bruit. La courette intérieure doit être spécialement étudiée pour les fuites nocturnes et discrètes.
Pascal ne l’a d’ailleurs même pas remarqué, tout absorbé qu’il est par l’idée de récupérer le pognon.
Chambre onze. Lorsque nous entrons, la surprise est générale. Mon ravisseur est étonné de voir son complice s’apprêtant à abuser d’Amina, le complice en question est étonné de voir son pote déjà de retour, et je suis surpris que tout le monde soit aussi étonné.
- Régis, tu fais quoi, là ?
- Rien.
- Rien ? Tu me prends pour un con où quoi ?
- Excuse-moi, Pascal, mais ça fait un bail que j’ai pas touché une fille et…
- T’avais qu’à pas pas faire centrale ! Je veux pas que tu touches cette gonzesse, c’est compris ?
- Ouais.
Pascal me pousse contre le mur, le visage plaqué à une gravure coquine. D’aussi près, je ne vois malheureusement pas grand-chose.
- Bon, Régis, je vais aller faire un tour avec monsieur.
- C’est lui, le mec ?
- Ouais.
- T’as été vachement vite pour le trouver !
- J’ai pas eu besoin d’aller loin, il était déjà à l’hôtel.
- Qu’est-ce qu’il foutait là ?
- Il nous attendait, cet enfoiré… écoute, j’ai pas le temps de taper la causette. Voilà ce que tu vas faire : Il est neuf heures et demie. Si à onze heures je suis pas rentré, t’emmènes la fille à Maisons-Alfort et tu lui colles une prune dans la nuque. Après, tu la planqueras. Tu m’as compris ?
- Ca marche. Heu, Pascal…
- Quoi ?
- Avant de la descendre, je pourrai la…
- Ouais, mais seulement si tu la butes, sinon, t’auras de mes nouvelles.
Avant que nous ne ressortions de la pièce, j’ai tout de même le temps de me rendre compte qu’Amina est inconsciente et qu’elle dort. Une boule monte dans ma gorge au moment où Régis ferme la porte derrière nous.
Je reviendrai te chercher, Amina. Dans quel état, je n’en sais rien, mais je reviendrai.
- Passe devant.
Tandis que je descends les escaliers, Pascal garde le canon de son arme collé à mon cervelet. Inutile de tenter une action héroïque. Vu la vélocité du gugusse, toute opération risque de me coûter fort cher.
Une fois dans le hall, il me fait asseoir derrière le rideau pourpre, en compagnie de la dernière fille, celle qui ne ramène personne. Je m’assieds bien sagement sur la banquette recouverte de velours, devant une table basse où quelques tasses à moitié vides pour certaines témoignent de la rapidité des départs, de la soudaineté des envies.
- Tu bouges pas.
Maintenant, il téléphone avec son portable :
- Allo ?… Ouais, c’est moi, Pascal. Faudrait que tu passes me prendre… Dès que tu peux… Ok, je t’attends.
Un murmure tombe dans mon oreille droite :
- Vous êtes dans la merde, hein ?
Je tourne très légèrement la tête pour mieux voir le visage de la fille. Le maquillage tente de masquer la réalité des années écoulées sans vraiment y parvenir. On voit tout de suite que cette créature a travaillé sous plusieurs présidences, y compris, peut-être, celle d’un certain général qui se targuait d’avoir compris tout le monde.
- Ca fait mal, sur la tempe ?
- Ouais.
- Faut mettre une escalope de veau.
- J’ai pas ça sous la main.
- Dommage.
Ce disant, elle sort un flasque en métal de dessous son peignoir élimé, s’en envoie une lampée à tuer un enfant en bas âge avant de la glisser à nouveau entre ses seins. Si j’osais, je lui soutirerais un gorgée.
Mais revoilà Pascal. Il pénètre dans le petit salon pourpre et vient s’installer à côté de la fille, sur la banquette. Le reflet d’un acier noirci brille au-dessus de sa ceinture. Il parle doucement en prenant la main de la prostituée.
- Comment ça se fait que t’es pas couchée ?
Elle lui lance un sourire fatigué.
- Je fais de l’insomnie.
- De l’insomnie ? Ah bon… J’ai un petit service à te demander.
La fille se tait. Pascal continue :
- C’est simple comme bonjour : tu m’a pas vu. Monsieur que voilà est descendu seul mais t’es sûre que j’ai pas bougé de l’hôtel. D’accord ?
- Vos salades, ça me regarde pas.
La pute pousse un petit cri de douleur. J’aperçois le sourire presque amical de l’autre alors qu’il lui tord le poignet.
- Tu m’as pas bien compris, ma poule. C’est un service mais c’est aussi une obligation. D’accord ?
Pour toute réponse, elle place rapidement la lame de son rasoir sous le menton de Pascal en disant :
- J’ai vu personne et tu me lâches ou je te saigne. Et si tu me fais du soucis, Momo t’expliquera que c’est dans l’intérêt de personne et surtout pas du tien. Tu vois ce que je veux dire ?
A priori, il a très bien saisi la nature du message et les risques encourus. D’un seul élan, il se lève, part vers la sortie en me lançant :
-Viens là, connard !
Supposant avec raison que c’est mon nouveau nom, je me lève et le suis. Dans la semi-pénombre, avant de passer les lourds rideaux, j’échange un regard avec la fille. Elle a un sourire fatigué, la tête de quelqu’un qui aurait bien voulu filer un coup de main, mais que sa condition ou les circonstances n’autorisent pas à ce genre de frivolité.
C’est le seul rapport vraiment humain, sans arrière pensée, que j’aie eu depuis un bon moment.
- Le voilà. Amène-toi.
La 504 de Raymond vient se garer le long du trottoir. Je n’avais jamais autant pris le taxi que ces jours derniers. Pascal ouvre la portière et m’y propulse à l’aide d’un coup de pied au cul. Je m’installe. Raymond se retourne, étonné :
- Tiens ! salut. Tu veux faire Pantruche by night ?
Pascal s’assied à mes côtés et glisse le Beretta contre mon flanc, en croisant les bras, le plus naturellement du monde.
- Re, Raymond. On va se balader un peu. Je connais pas très bien la zone.
- Et où vous voulez aller ?
- C’est le jeune homme qui va te dire ça… Allez, fais pas ta chochotte, parle à Raymond.
- On va à Bagnolet, à la Noue.
Raymond embraye. Au carrefour suivant, avant de tourner à gauche, il jette un œil derrière et se rend compte de la situation.
- Un bec ?
- Quoi ?
- Ca a pas l’air de gazer, entre vous.
- Excuse, Raymond, mais c’est nos affaires.
Notre chauffeur opine et se range à l’avis de Pascal. Le silence retombe sur l’habitacle. A présent, la 504 glisse doucement le long de la Seine. Nous laissons le pont de Tolbiac sur notre gauche. Quai Panhard Levassor, les réverbères projettent des halos de lumière jaune sur les trottoirs où personne ne s’aventure plus.
C’est une nuit sans étoiles, une nuit où un gros plouf dans la Seine ne se remarquera pas plus qu’un pet de rainette.
Je réfléchis. Je ne fais même que ça. Cette fois-ci, l’affaire est grave. Je ne m’en tirerai pas en composant police-secours. Mon ravisseur a l’air sérieusement déterminé à me faire passer un mauvais moment, un dernier mauvais moment. Demander de l’aide à Raymond ? En admettant qu’on m’en laisse le temps, pourquoi le ferait-il ? Pourquoi aider l’un plutôt que l’autre ? Peu probable qu’il accepte aussi facilement d’entamer sa neutralité.
Ca roule bien sur le périphérique. Je suis étonné que notre chauffeur n’ait pas pris les petites rues, comme il semble le préférer habituellement. Nous roulons vite, sur la voie de gauche. De temps à autres, un coup de frein lorsque Raymond pense avoir repéré un radar sur le terre-plein central. Porte de Vincennes. L’aiguille du compteur indique que nous dépassons le cent trente. Au loin, j’aperçois les tours Mercuriales. Nous approchons. Je remue légèrement sur la banquette et Pascal enfonce un peu plus le canon sous mes côtes.
- T’énerve pas. On arrive.
Nous sortons du périphérique porte de Bagnolet. Dans un dernier effort, le taxi grimpe la rue qui monte vers la Noue.
- Je vous laisse où ?
Simultanément, Pascal m’envoie son coude dans le ventre, juste au-dessus du canon de son arme, sans décroiser les bras pour autant. Je réponds à Raymond :
- Devant le premier bâtiment, le grand.
Le taxi stoppe devant l’entrée. Raymond se retourne pour parler à mon ravisseur :
- Pascal, fais pas de bêtise avec le petit. J’ai pas envie d’avoir des emmerdes.
L’autre le coupe, sec :
- T’occupe. T’es au courant de rien. T’es juste un chauffeur de taxi.
J’adresse un pauvre sourire à Raymond, reconnaissant de cette tentative.
Nous descendons de la voiture et Pascal me suit jusqu’à l’entrée de l’immeuble. Derrière nous, le diesel de la 504 s’est arrêté.
- Allez, bouge ton cul si tu veux pas que ta copine ait des ennuis ! C’est par où ?
- Là.
- Alors avance.
Je pousse le battant de verre. Nous entrons dans le hall. En route pour les caves. Je passe devant l’escalier, Pascal toujours sur mes talons.
- Si tu fais le con, je te colle un pruneau dans le cul.
Joli programme. J’ai décidé d’attendre le meilleur moment mais je n’ai pas l’impression qu’il soit sur le point d’arriver.
Nous voilà au bout du couloir, devant la dernière porte à claire-voie. Je demande à Pascal :
- La clé est dans ma poche. Je peux la sortir ?
- Fais doucement.
J’extrait le petit bout de métal et trifouille dans la serrure quelques secondes avant que ça n’accroche. Le vantail glisse sur ses gonds. J’avance jusqu’au fond de la cave en prenant garde d’éviter le trou. Pascal suit sans me quitter des yeux. Son pied gauche dérape et il s’accroche à une étagère métallique pour ne pas tomber complètement. L’étagère oscille, se met à tanguer. C’est le moment que je choisis pour lui sauter sur le râble. Nullement démuni, le fumier m’accueille d’un grand coup de crosse en travers des naseaux.
Extinction des feux.
Rideau.
Chapitre suivant : chapitre 8