chapitre 6
Nous sommes tous deux accoudés au bar du Val Fleuri, à même pas un kilomètre de notre appartement. Enrique se gratte le crâne avec inquiétude. A chaque fois que le serveur passe, il le toise comme si c’était une tache sur son comptoir. Je me frotte la tête aussi, un peu pour vérifier que le bonnet n’y est plus. Quelle attitude adopter ? Difficile à dire. Déjà, avaler ce café dégueulasse cul sec, histoire de se remettre les idées en place.
Tout en parcourant le bar d’un regard circulaire, je fais part à Enrique du fruit de mes pensées. Il ne dit rien, il me regarde juste comme on regarderait une fille en robe blanche répondre non devant le curé.
Autour de nous, la faune habituelle du troquet, les petits vieux qui reviennent du marché, ceux qui se ménagent une escale de ravitaillement avant de ramener leur cabas à bobonne, les marchands de fruits et légumes qui racontent leur vie et celles des stars qu’ils ont lue dans Gala et Voici. Ca sent le vin, la bière, le petit bonheur de banlieue.
J’ai conservé sur moi une bonne vingtaine de billets de cinq cents. Enrique ne dit rien quand j’en exhibe un sous le nez du barman. Il doit se poser des questions. Ai-je raison ? Ma proposition est-elle la seule envisageable ?
Je sais très bien à quoi il pense. Il faudra que je me méfie. Il a toujours cette petite lueur au fond de l’œil, cette légère rêverie qui fut la source de nos soucis. Maintenant, je suis un peu comme lui, j’ai du mal à envisager d’abandonner Amina aux autres débiles, surtout après avoir vu ce qu’ils ont fait à Sing-Tong.
- Dis, faut peut-être pas qu’on traîne.
Je penche la tête vers ma tasse vide. Il insiste :
- Et ta copine ?
Une boule remonte de mon estomac, une boule au parfum de café et de bonnet. J’articule doucement :
- On verra.
Que faire de plus ? tenter une opération commando pour la récupérer ? se lancer dans le tas, couteau à désosser au poing et dépecer tout ce qui se présente ? L’objet de mes désirs n’apprécierait pas forcément cette débauche d’hémoglobine et nos efforts risqueraient d’être en pure perte.
Non. Ils la tiennent et ils ne la lâcheront pas si facilement, surtout si je leur démontre mon attachement à la mignonne. Qui plus est, ce sont des professionnels. Emilio l’a prouvé. Autant éviter les risques inutiles.
Autant leur opposer des spécialistes.
Sortis du troquet, je me dirige vers un groupe de trois cabines téléphoniques. Cinq minutes plus tard, après avoir férocement combattu une petite vieille qui me soutenait mordicus être arrivée avant moi, je suis dans l’une d’elles, la main sur le combiné.
Une goutte de sueur roule sur ma tempe. C’est parti.
On décroche rapidement.
- Police nationale.
- Ecoutez-moi bien. Je ne parlerai qu’une fois.
- Qui êtes-vous ?
- Laissez-moi parler. Nous sommes une organisation qui revendique le droit à l’indépendance pour tous les êtres de la création. Marre des maîtres, marre des laisses. On ne nous a jamais écouté. C’est pourquoi aujourd’hui nous passons à la lutte armée. Vous traitez les animaux comme des chiens mais c’est fini !
En effet, c’est fini. Il a raccroché. Je pensais être crédible.
Quelques secondes d’attente avant de composer à nouveau le numéro. Dehors, la vieille commence à taper au carreau avec sa canne. Elle postillonne sur la porte vitrée. Je lui fais signe de patienter encore quelques années.
- Police nationale.
Ce n’est pas la même voix. J’attaque avec un léger accent :
- Ceci est un communiqué officiel du groupe armé l’Islam ou la Mort. Nous détenons une pécheresse en otage. Nos revendications sont simples : vous devez libérer tous les détenus politiques musulmans de la prison de la Santé avant ce soir minuit, sinon, le bâtiment B, rue de la Noue à Bagnolet explosera, et la pécheresse avec. Allah est grand.
Voilà. Le type n’a pas raccroché, cette fois-ci. Il faut croire que mes revendications étaient légitimes. Je sors de la cabine et la petite vieille se faufile entre mes jambes pour saisir le combiné.
Enrique m’attend, adossé à l’un des piliers supportant l’autoroute. Au dessus de nous, les voitures sortant du périph s’engagent sur l’A3, font trembler l’asphalte, le béton et tout le centre commercial qui a élu domicile au milieu des voies. Entre ce bruit et celui de la foule qui sort de la bouche de métro, Punky est pratiquement obligé de crier pour que je l’entende.
- Alors ?
- Alors c’est bon. On a plus qu’à laisser venir.
Il caresse la cicatrice de sa crête avec une expression de douleur infinie. Bientôt, celle-ci change pour se transformer en masque de haine, de colère. Il repousse le poteau avec force, se retrouve presque contre moi et lâche dans un souffle rauque :
- On va leur filer un coup de main.
Et il part en direction du parc, juste dans l’axe du quartier de la Noue, direction notre appartement. Je ne comprendrai jamais Punky. Trouillard et veule à dix heures, courageux à onze, téméraire à douze, suicidaire à treize. Attribuer ces changements à la perte de son membre viril, sa crête, me paraît légèrement abusif. Peut-être est-ce le mélange franco espagnol ? Si c’était le cas, par pur chauvinisme, j’aurais aimé croire qu’il devait son courage à ses ascendants français. Malheureusement, mon propre tempérament m’empêche d’élaborer de telles suppositions.
Me voilà donc à courir derrière un punk écrêté, me demandant avec appréhension comment nous allons bien pouvoir venir en aide à la police.
L’immeuble est calme, très calme. Nous contournons le bâtiment en longeant l’esplanade pour arriver par l’arrière, côté banlieue. Le mur de soutènement bordant la rue nous masque pendant la majorité de la traversée.
Enrique s’allonge sur le sol, derrière le remblai qui borde le terrain de foot. Il a encore ce regard dur, sûr de lui. Je me tais, un peu impressionné par sa capacité de transformation en si peu de temps.
Derrière la barre de béton, le ciel est voilé, gris, et pourtant, il règne une luminosité importante. La blancheur du bâtiment accentue cette impression, comme si un phénomène surnaturel nous indiquait l’endroit où tout va se passer.
C’est parti. On avance en rampant, en courant courbés en deux, comme des combattants partant à l’assaut. Punky mène la danse.
Au premier étage, derrière les vitres, une personne fait les cent pas de long en large dans le salon. Sale habitude certainement contractée en mauvaise compagnie, dans une quelconque cellule. On dirait qu’il parle à quelqu’un au fond de la pièce. Nous progressons encore de quelques mètres. Enrique tient un court morceau de bois qu’il vient de ramasser. Sans sa crête, il fait vraiment méchant, dur. Je le suis docilement, comme dans un état second, comme saoul. Dire qu’ils ont mon whisky !
Un hélicoptère passe au dessus du quartier, tranquillement, sans s’arrêter mais sans mettre la gomme non plus. Au deuxième passage, Enrique se retourne et me sourit.
- On dirait que ça marche, ton histoire.
- Peut-être.
- Viens, on va se mettre en place pour les attendre.
Et il file à découvert, ventre à terre. Arrivé à destination, un petit signe vers moi pour que je l’imite. Je vérifie que personne n’est à la fenêtre et me lance derrière lui. Nous entrons dans l’immeuble par l’arrière.
- Cecil, tu vas te poser là et moi là.
Punky m’indique un tas de cartons sur le côté gauche, et, pour lui, le dessous de l’escalier. J’obtempère, claquant des dents si fort que le bruit résonne dans toute la cage.
Bizarrement, il ne m’a pas demandé où j’avais planqué l’argent. Je suppose qu’il préfère ne pas le savoir pour l’instant, histoire de ne pas risquer de divulguer cette information de tout premier ordre, comme il aurait pu le faire un peu plus tôt pour sauver sa crête.
Une chose à laquelle je n’ai pas pensé : comment les flics vont-ils savoir dans quel appartement sont les dangereux terroristes ? J’espère qu’ils auront la présence d’esprit d’éviter le porte-à-porte. Peut-être que depuis l’hélicoptère… pour une fois, je dois faire confiance à notre chère maréchaussée. C’est tout ce qu’il me reste : la confiance.
Pour l’espoir, on attendra la prochaine livraison.
Dédé vient de passer sous notre nez, grognant tel un sanglier en quête de glands. Il ne nous a pas vus. Nous sommes cachés derrière des cartons d’emballages laissés là par des locataires trop fatigués pour aller jusqu’au local poubelle. Le monstre continue sa progression et pousse la porte d’accès aux caves. Il disparaît, toujours grognant. C’est à ce moment précis qu’une véritable armée de guerriers ninjas se répand dans le hall. Sing-Tong serait encore là, je dirais que ce sont des Zorg venus venger leurs pareils morts au champ d’honneur.
En terme de balaises, ceux-ci ne se cantonnent pas dans l’amateurisme. La plupart sont des armoires à glace frisant le double mètre, avec des épaules de nageurs russes recouvertes d’une épaisse toile noire. Tous sont cagoulés, tous ont une espèce de paire de jumelles éborgnée fixée sur les yeux. Leurs pistolets mitrailleurs lancent des filets rouges dans l’obscurité de la cage, tissant de véritables toiles d’araignées virtuelles.
Le premier, sans conteste le plus énorme, s’arrête au pied de l’escalier. Sans un mot, il distribue les rôles à chacun par des signes qui effraieraient un sourd-muet. L’un des ninjas, un type d’une taille plutôt moyenne, fait mine de partir vers les caves. Comme il ne peut plus voir les autres derrière lui et en particulier son chef qui s’énerve en lui faisant signe que non, sa progression l’emmène pratiquement au pied de mon tas de cartons. Là, résigné, le boss lance :
- Putain, Gérard, tu me regardes quand je te parle ?
Etonné, Gérard se retourne d’un bloc, cinglant l’obscurité d’un trait rouge, se penchant en position de combat. Ses potes doivent le connaître. Ils se sont tous jetés à terre dans un très bel ensemble, se protégeant ainsi des balles qui, comme chacun sait, ne sont pas toujours perdues pour tout le monde. Le chef reste debout bravement, comme un chef, bras tendu en avant. Gérard se calme et baisse le canon de son arme. S’ensuit un dialogue des plus intéressants durant lequel la montagne de muscles en chef tente de faire comprendre son dialecte au simple flic. Pas facile mais ils y arrivent. Tout le monde prend finalement sa place et je me retrouve avec un Gérard en armes pile devant mon carton.
J’ai envie de pisser mais ça peut attendre.
Enrique aussi a son Gérard. C’est le modèle au-dessus, celui avec les yeux bleus et l’option permettant de comprendre les chefs.
Les autres s’engagent dans les escaliers à la file indienne, sans un mot. Nous nous retrouvons seuls.
Gérard se relâche un peu, sort une cigarette de son gilet pare-balles et se l’allume, peinard. L’autre ninja lui lance un regard qui tuerait à coup sûr une personne normalement constituée. Mais ces gens là sont entraînés à tout supporter… en particulier les regards meurtriers.
Sa clope allumée, Gégé se dirige nonchalamment vers la sortie, histoire de vérifier si le temps se prêtera à une partie de pèche dominicale avec les mômes. C’est le moment que choisit Enrique pour casser son bout de bois sur le crâne de l’autre. Je m’élance pour rattraper le corps et arrive juste avant que celui-ci ne touche terre.
Me voilà coincé sous cent dix kilos de muscles, impuissant au possible. Tandis que Gégé sifflote vers la porte vitrée, derrière le recoin de l’entrée, Enrique m’aide à me dégager et nous glissons sa victime sous l’escalier. Cette opération effectuée, mon compère prend l’arme du flic, se dirige vers la sortie. Il revient rapidement en poussant notre Gégé du bout du canon. Celui-ci marmonne en boucle :
- Faites pas les cons, j’ai des mômes.
- File tes fringues.
- Non ?
- Si.
- Ok.
Cinq minutes plus tard, les deux super-poulets sont attachés et enlacés amoureusement sous la montée d’escalier. Pour plus de sûreté, Enrique a asséné un sérieux coup de crosse à Gérard.
Je n’ai pas fait mon service militaire. C’est donc la première fois que j’endosse un uniforme. Pour ce qui est de l’arme, le pistolet mitrailleur, vu les explications de Punky, je devrais réussir à m’en tirer. A la foire du trône, je faisais des cartons phénoménaux, pas de raison que ça se passe autrement avec du matériel de professionnel.
L’automatique ne posera pas plus de soucis.
En route pour l’aventure. L’avantage de la cagoule est d’assourdir les claquements de dents. En revanche, côté température, c’est plutôt difficile à supporter, surtout avec le gilet pare-balles en supplément gratuit. Enrique me devance dans l’escalier, aussi silencieux qu’un apache. Nous franchissons la première volée avant d’arriver au demi palier. Aucun bruit à l’étage, rien. Punky me lance un regard inquiet et continue encore plus doucement. Nous entrons dans la pénombre… un silence total, épais comme une soupe de légumes, aussi inquiétant, menaçant.
Enrique s’est arrêté. Il ne bouge plus d’un pouce. Je fais de même. Autour de nous, peu à peu, des respirations lourdes, des chuchotements. Les super-lardus sont là, devant la porte. Ils réfléchissent, discutent le bout de gras. A croire qu’ils attendent une conjonction astrale favorable !
En prêtant l’oreille aux murmures, je saisis peu à peu la nature du malaise. Il y a de la rébellion dans l’air, de la mutinerie. Le Spartacus local n’est pas du même avis que le chef. Décidez-vous, les gars, mon envie de pisser devient de plus en plus pressante.
- Je te dis pas qu’il faut pas se présenter, je te dis qu’on entre en force et qu’on le fait après.
- On n’a pas le droit, voyons ! Il nous faut un mandat ! Si c’est pas des intégristes, ils vont nous foutre au tribunal et on risque la mise à pied.
- Ouais… et si on dit police en tapant sur la porte, on se ramasse une rafale et le seul tribunal auquel t’auras droit, ce sera celui de Saint Pierre… à supposer que t’ailles au paradis.
- Bon… alors on fait quoi ?
- Ben c’est toi le chef, non ?
- Des fois, j’ai pas l’impression.
Un troisième s’en mêle :
- Hé, vous trouvez pas qu’il fait un peu trop chaud pour discuter ?
- Toi, ta gueule, on t’a pas causé.
- Hé, pour qui tu te prends, trouduc ?
- C’est à moi que tu parles, tête de fion ?
Tout cela est très joli mais ne nous avance guère. Heureusement, Brute épaisse, de retour des caves et avec un à propos fort louable, entreprend de gravir les escaliers.
Silence général. Seulement le bruit léger de mes dents qui claquent sous la cagoule.
Et zou ! lumière maestro ! Brutos a encore le doigt sur le bouton de la minuterie. Tout s’arrête pendant quelques dixièmes de secondes. D’un côté, huit paires d’yeux et un nombre approchant de cerveaux, de l’autre, une seule paire de quinquets ébahis, cent vingt kilos de bêtise et un revolver dans la ceinture.
Le choc est inévitable.
Enrique donne le la. Une rafale courte, en plein torse du costaud. Le malheureux rugit, bondit en avant malgré les abeilles meurtrières et tente de saisir le canon de l’arme. Je lui envoie un bon coup de rangers sous le menton, façon transformation d’essai. Il part en arrière, tente de s’envoler un instant en battant l’air de ses énormes paluches et s’écrase finalement un bon mètre plus bas.
Le signal est donné. D’un coup de bélier, les autres enfoncent la porte, pénètrent tour à tour dans l’appartement.
J’ai les yeux rivés sur le torrent rouge qui descend les marches en contrebas mais Enrique me tire par la manche.
- Viens, tu pleureras plus tard.
Nous entrons dans l’appartement à la suite des argousins de choc.
Ca remue beaucoup, là dedans. Les portes claquent, les cris fusent, des rayons laser balaient le sol, les murs, le plafond. Tout cela va finir par un accident regrettable. Sing-Tong est allongé dans le salon, la moquette autour de lui est plus sombre. Avec sa peau lisse, ses traits relâchés, on dirait un môme, un gamin atteint de gigantisme. J’ai mal en le voyant.
Chloé est retranchée dans un coin de la même pièce, les yeux révulsés par la peur. Avec application, je fais remonter le point rouge du laser jusqu’à son front. Elle éclate en sanglots, se tord les mains et glisse doucement le long du mur. Je la suis avec mon arme.
- Laisse-la.
Enrique abaisse mon canon avant de se diriger vers elle. Un peu déçu qu’il m’ait coupé mon effet, je me retourne pour aller chercher Amina quand elle passe justement à quelques pas de nous, dans le couloir. Elle n’est pas seule. Pascal est serré dans son dos, comme un crapaud durant l’accouplement. Il tient le canon de son automatique sous la gorge de la mignonne.
C’est l’instant que choisit Emilio, le lanceur de couteaux, pour sortir de la cuisine où il se planquait, sourire aux lèvres, lame à la main, comme si le fait que son boss ait une otage le préservait miraculeusement des agressions. Afin de lui prouver le contraire, Enrique lui lâche une première rafale en travers des genoux. L’italien descend d’un étage. Alors qu’il se prépare à en clouer un au mur, mon comparse lui crée une série de boutonnières verticales décorées de nacre rouge. Le couteau tombe et son propriétaire le suit de près, l’air étonné que sa cartomancienne ait omis de lui signaler cet épisode pourtant primordial.
Pascal aussi est surpris. Il resserre son emprise.
- Si vous tentez quoi que ce soit, je la bute.
Au son de sa voix, on sent clairement qu’il préférerait ne pas en arriver à cette extrémité. Amina, se tait, résignée. A croire qu’elle a moins peur que la plupart des gens présents. Pascal recule tout doucement, direction le hall. Il règne un silence de mort.
Les voilà disparus dans l’escalier. Je me précipite pour les suivre quand un coup de feu retentit dans tout l’immeuble. Stoppé un instant, je repars, comme dans un rêve. La cage d’escalier est encore illuminée. Il me faut quelques secondes avant de réaliser que le corps recroquevillé le long du mur n’est pas celui d’Amina. C’est Merlin, notre propriétaire, qui venait réclamer son dû, comme d’habitude. Il n’est pas mort, ou peu s’en faut. Un filet de sang coule de son nez et en rejoint un autre, venu de la bouche, celui-ci. Il n’a pas l’air de souffrir, seulement un visage étonné, incrédule. Comme je descends les quelques marches qui nous séparent, il articule péniblement :
- Mais… pourquoi ?
Désolé, je lui fais signe que je n’en sais rien et lui, déçu, meurt sur le champ.
Une nuée de Ninjas dévale au même instant les escaliers pour suivre Pascal. Ils me poussent, m’apostrophent :
- Gérard, qu’est-ce que tu fous ? pousse-toi, bordel !
Je me détourne sans un mot. Une fois qu’ils sont tous passés, je remonte dans l’appartement. Enrique et Chloé sont encore là, dans les bras l’un de l’autre. Une furieuse envie me travaille au corps, celle de mettre fin à ce mélodrame d’une rafale de neuf millimètres. Je m’approche d’eux, les sépare sans ménagement et dis à Chloé :
- File-moi ton portable.
Elle me le tend en reniflant. Enrique demande, étonné :
- Comment tu savais qu’elle en a un ?
- A ton avis ?
Mon coup de fil est vite passé. Par chance, Raymond le taxi était disponible, prêt à répondre à mon SOS. Il me promet d’arriver dans le quart d’heure. Je raccroche. Les deux amoureux me regardent, légèrement courroucés qu’on les ait interrompus. Je lance à l’adresse de Chloé :
- Qu’est-ce t’as, toi ? Tu veux pas que je te rembourse la communication, non plus ?
Je n’attends pas la réponse et me dirige vers la cuisine pour jeter un œil au dehors. Ca s’annonce plutôt mal. Je fais part de mes craintes aux deux limaces :
- Ils reviennent. Faut qu’on se casse.
Enrique donne la main à Chloé et l’entraîne derrière lui. Je les arrête.
- Hé ! elle vient pas avec nous.
- Si.
- Alors chacun sa merde. Va où ça te chante mais me suis pas. Si t’as pas compris qu’elle veut juste le blé, c’est pas la peine qu’on continue ensemble
Enrique hésite, lâche la main de la fille, la récupère. Finalement, il dit :
- De toute façon, on peut pas la laisser là. On verra ce qu’on fait après.
Rapidement, je me rallie à son point de vue. Quoi qu’il arrive, j’ai son portable. Elle ne pourra pas appeler Pascal tant que nous la surveillerons.
Au moment de sortir de la pièce, nous entendons les super-keufs monter les escaliers en devisant. Il font un arrêt à proximité des deux cadavres, se demandant comment les positionner sur leur puzzle du jour.
Impossible de sortir.
A moins que… Je cours jusqu’au balcon, juste le temps de constater que Sing-Tong s’est servi de l’échelle de corde.
- On va passer par là. On attendra chez lui que ça se tasse.
- Et sa mère ?
- On verra.
Sitôt dit, sitôt fait. Une minute plus tard, nous sommes sur le balcon de Sing-Tong. Je remonte l’échelle et la dépose contre le rebord. Nous entrons dans la chambre du Dealer. Un léger brouillard aux accents de cannabis y traîne encore et je me souviens d’un seul coup que j’ai laissé ma bouteille de whisky sur la table. Voilà qui n’est pas pour arranger mon moral.
Heureusement, Sing-Tong était quelqu’un d’équipé. Au bout d’une dizaine de minutes de recherches, nous tombons sur sa planque. C’est une petite boite de fer initialement prévue pour y placer des biscuits bretons pur beurre. En guise de biscuits, nous avons surtout les ingrédients… la farine et le chocolat.
- Ca, c’est de la coke.
Va pour un rail. La petite tablette en verre sur laquelle sont disposés des santons chinois est vite débarrassée de ces éléments parasites. Je ménage trois jolies rangées de poudre blanche avant de démonter un stylo du baron Bic pour en conserver uniquement le tube.
Et en route pour l’aventure ! C’est Enrique qui se lance le premier. Il prend une grande inspiration avant de nettoyer son rail d’un seul coup, bien proprement. Chloé suit et s’envoie l’un des deux restants, le plus grand, pour être précis. Elle me tend ensuite le tube de plastique transparent, fermant les yeux et reniflant.
Voyons un peu l’effet que ça fait.
Snniiiiif…
Mouais… Pas de quoi se relever la nuit. Les autres non plus ne semblent pas avoir accosté sur un rivage de rêve. Quelle connerie ! Et ça vaut mille balles le gramme ? Pour ce prix, j’ai douze bouteilles de whisky et presque une cirrhose… qui dit mieux ?
Nous regardons dehors. Il règne une agitation impressionnante, ça fourmille de poulets, une vraie basse-cour. Je me demande si on les entendrait caqueter d’ici. Qu’un moyen de savoir : il faut ouvrir la fenêtre. Ce que je fais sur le champ, sans prêter attention aux conseils d’Enrique qui me recommande la plus grande prudence, rapport aux pales d’hélicoptères qui pourraient me détailler en rondelles.
Je m’appuie au balcon et les regarde évoluer, comme des insectes ou des petits poussins noirs. Il me suffit d’une pichenette pour les faire voler au loin. Je me sens fort… très fort. J’ai un peu envie de crier, de rire, aussi.
Comme je rentre pour récupérer le pistolet mitrailleur ou l’automatique, Enrique, qui est en pleine affaire avec Chloé, me demande :
- Tu fais quoi ?
- Un carton.
Le voilà debout. Mais j’ai été plus rapide que lui pour attraper l’automatique. Il s’accroche, tente de m’empêcher de retourner sur le balcon en s’agrippant à mon blouson. Je le repousse vers sa morue mais il tient bon.
C’est le moment que choisit la mère de Sing-Tong pour entrer dans la chambre. Le tableau doit être des plus surprenants, du moins si l’on en croit son expression.
Un type à poil avec son appareil dressé, essayant d’empêcher un guerrier ninja d’aller sur le balcon pour tirer au pistolet, et une fille nue se trémoussant sur la moquette en invectivant les combattants et en poussant des cris de bonheur. Sachant que la mère devait trouver son fils jouant à la game boy, inutile de dire qu’elle est étonnée. On le serait à moins.
Devant le visage ébahi de cette pauvre femme, endeuillée mais l’ignorant, nous ne savons faire mieux qu’éclater en sanglots. Chloé, elle, se contente de hurler en se lacérant les seins.
Avec un air de pudeur désolée, la petite femme referme la porte, sans oublier de s’incliner poliment.
- Faut qu’on se casse, décide Enrique.
- Ouais.
Je quitte rapidement les habits de flic et me retrouve au naturel, avec mon pantalon et mon tee-shirt, flingue dans la ceinture. Enrique et Chloé se rhabillent également. Maintenant, reste à sortir sans se faire alpaguer.
Je me sens bien, particulièrement en forme, j’ai envie de bouger, rire, danser. Chloé est en train de se rhabiller quand je lui lance une grande tape sur la fesse.
- T’as quand même bien failli nous baiser, ma grosse !
Son sourire est plus qu’une réponse. Punky nous regarde avec un drôle d’air. Je me dirige vers la porte, quelque peu gêné.
- Vous êtes prêts ? On y va ?
Nous sortons de la chambre et traversons l’appartement. Une fois dans l’entrée, la mère de Sing-Tong nous adresse une légère inclinaison en guise d’au revoir. Nous la saluons de même.
Les escaliers frémissent de mille paroles, de mille bruits. Toute la cage est occupée de sonorités poulardières, d’éclairs de lumière dus aux flashs des appareils photo.
Nous descendons sans nous presser.
Le palier du premier est noir de monde. Ca fume, suppose, subodore. Nous avons peu de chances de passer inaperçus, surtout avec une tordeuse de cul de l’acabit de Chloé. Tous se taisent au fur et à mesure que nous avançons, les yeux rivés sur la poulette. Par bonheur, les super flics qui ont investi l’appartement ont disparu. En m’en rendant compte, je réagis que n’importe lequel aurait pu reconnaître notre allumeuse de choc. D’ordinaire, ce genre de réflexion me donnerait un frisson dans le dos. Pour l’heure, je souris niaisement, façon abruti de faction.
- Mademoiselle !
- Oui ?
- Un… un petit sourire, s’il vous plaît.
Et flash ! Nous sommes dans la boite. Même eux ne peuvent résister, subjugués, envoûtés par la poufiasse. Le photographe officiel du légiste se permet un petit souvenir de vacances, son lever de soleil à lui. Voilà un cliché qui ne risque pas de finir entre les mains d’un juge, du moins, pas au tribunal.
Ponctuel au rendez-vous, Raymond a garé son taxi pile en face de l’immeuble. Nous enfournons l’habitacle rapidement tandis que Chloé prend tout le temps de rabattre ses longues jambes derrière le fauteuil du conducteur.
Au moment où le taxi démarre, par la fenêtre, j’entends l’un des enquêteurs s’exclamer :
- Mais au fait, personne leur a demandé leur identité ?
Trop tard, mon gaillard, fallait faire ton boulot au lieu de mater les cuisses des demoiselles. C’est ainsi que pour la première fois de la journée, je suis tenté de remercier Chloé.
- Où que je vous dépose, les mômes ?
- Loin d’ici. On va essayer de se trouver un petit hôtel peinard. T’as ça, dans tes fiches ?
- J’ai… C’était vous, ce foin, la maison poulaga, tout ça ?
- J’en ai bien peur.
Raymond se retourne, nous lâche un regard incrédule avant de lancer, laconique :
- Faut que jeunesse se passe.
Nous descendons jusqu’au périphérique et le taxi se glisse avec maestria entre deux voitures. Porte dorée, il sort, s’engage sur l’avenue Daumesnil. Raymond conduit doucement, avec une prudence, une souplesse étonnantes.
Devant, Enrique n’arrête pas de se retourner. Il vérifie la position de mes mains, celle des cuisses de sa conquête, les distances de sécurité. Au bout de quatre retournements, n’y tenant plus, j’empoigne le sein droit de Chloé le plus naturellement du monde. Elle ne s’en offusque pas, se contente de m’octroyer un sourire coquin. Punky pivote encore une fois et manque en avaler l’appui-tête :
- Cecil ! tu fais quoi, là !? !
- Rien… et toi ?
- Enlève ta main immédiatement !
Il est plus rouge que sa défunte crête. Chloé lui lance gentiment :
- T’énerve-pas, mon Ricou, il fait rien de mal.
Ricou ? Mon Ricou ? Je lâche le sein de Chloé et éclate de rire en me tapant les cuisses. J’y serais encore si Raymond ne me demandait :
- Et l’autre, t’en as fait quoi ?
- Quel autre ?
- La fille.
Ah, c’est vrai… Amina. Il va falloir que nous nous occupions d’elle sérieusement.
- Je vais bientôt la revoir.
Comment la récupérer ? Difficile. Chloé sait peut-être où Pascal l’a emmenée. Nous allons parler, tous les deux. Voilà justement l’hôtel. Raymond monte sur le trottoir et nous lance :
- Bon, c’est là. Vous dites que vous venez de ma part. Je rentre pas, sinon, j’en ai pour la soirée.
Après avoir chaleureusement remercié notre courageux chauffeur, nous entrons dans le hall.
L’hôtel ressemble à tout ce qu’on veut sauf à un couvent. Face à la réception, un petit salon partiellement masqué par des rideaux de velours pourpre est légèrement éclairé, juste assez pour qu’on distingue les regards de braise d’une bonne demi-douzaine de filles assises là, prêtes pour le micheton de l’après-sieste. L’une d’elles tricote tranquillement, comme si elle attendait un heureux événement. Nous accostons au comptoir, tournant le dos aux travailleuses. Une pression sur la sonnette et un homme d’une quarantaine d’années, maigre comme une retraite d’ouvrier, jaillit d’une porte invisible parce que de la même couleur que le mur.
- Vous désirez ?
- Deux chambres.
- L’hôtel est complet.
Il pivote déjà pour repartir vers sa télé quand j’ajoute :
- On vient de la part de Raymond.
Le type se retourne, léger sourire aux lèvres. Il décroche deux clés du tableau, nous les tend en disant :
- Faites comme chez vous.
J’esquisse le geste de sortir l’argent mais il nous fait signe que non en ajoutant :
- Pour les potes à Raymond, c’est gratos. Je vous demande même pas de signer le livre d’or.
- Merci.
Le gaillard a déjà disparu derrière sa porte. Nous montons les escaliers, suivis par une demi-douzaine d’yeux curieux. Le palier de l’étage est tapissé de velours rouge, des appliques en forme d’angelots anormalement couillus rythment notre progression. Je laisse Enrique et sa promise devant la chambre 22 avant d’entrer dans la mienne, la 13. Une fois la porte fermée à double tour, je pose l’automatique sous l’oreiller et m’allonge. Il me faut à peu près trente secondes pour m’endormir.
Chapitre suivant : chapitre 7