jean matrot - Place aux amateurs - texte intégral

In Libro Veritas

Place aux amateurs

Par jean matrot

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Table des matières
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chapitre 4

 
    Je me sens particulièrement bien, ce matin. Ca faisait longtemps que je n’avais pas passé une nuit pareille.
    Enrique n’a rien remarqué. Intérieurement, j’ai beaucoup ri lorsqu’il a fait le mâle en arrivant dans la cuisine. Et cette petite phrase à Chloé, suffisamment fort pour que je l’entende :
    - Pas trop crevée ?
    Il est vrai que la chère et tendre donnait l’impression de naviguer aux instruments. Son frêle visage accusait des signes évidents de fatigue. Vu la façon dont elle s’est démenée pour me faire cracher la planque du fric, ça n’a rien d’étonnant.
    Et moi je suis en pleine forme. Allez comprendre. A mon avis, c’est tout simplement dû au fait que j’en avais un sérieux besoin. D’un seul coup, je me sens moins vieux. Tout m’apparaît moins important, moins primordial. Même la peur a foutu le camp. J’en arrive à ce simple constat : si notre affaire marche, tant mieux, sinon, advienne que pourra…
    C’est donc en sifflotant que je pars chercher les billets d’avion. Lâchement, j’ai pris Enrique à part pour lui expliquer que je ne comptais en aucun cas partager et qu’il n’aurait qu’à s’arranger avec Chloé s’il était d’un avis différent. Il a quelque peu pâli avant de sourire en m’assurant :
    - Pas de problème.
 
 
    Je préfère qu’il se rende compte de la réalité de la chose après mon départ.
 
    Pour une fois, Sing-Tong n’est pas en train d’intoxiquer notre belle jeunesse en lui vendant des substances psychotropes. Il domine la situation depuis son balcon, au deuxième. Lorsque je passe à proximité, il me lance juste :
    - Alors, elle est comment ?
    - Elle vaut pas ta sœur, mon loup.
    Même avec tout l’élan possible, je suis hors de portée de glaviot. Sing-Tong se contente donc de m’insulter copieusement le plus longtemps possible en mettant en doute ma virginité anale. Je tortille du croupion, poussant de petits cris de la même manière que sa sœur lorsqu’elle tapine dans le parc. Le pauvre est furieux. Il hurle, m’invective, me voue à une mort prochaine et douloureuse.
    Tout cela n’est pas très sérieux.
    Mes poches sont bourrées d’argent. J’en ai mis un peu partout, pour suivre le fameux précepte indiquant qu’il est préférable de ne pas placer tout ses œufs dans le même panier. Alors des œufs d’or, pensez !
    En route vers les folles dépenses ! Pour commencer, un taxi. Et allons-y, mon brave ! J’ai enlevé mon bonnet pour qu’enfin l’un de ces fiers destriers daigne s’arrêter.
 
 
    - Boulevard des Capucines, s’il vous plaît… mais passez par Auteuil, vous serez bien aimable.
    Il tourne la tête, me regarde quelques longues secondes sous la visière de sa casquette à carreaux avant de demander :
    - Dis donc, coco, ça fait des bornes, ton affaire, et je marche pas au croume… t’as du foin pour le rongeur ?
    Un extraterrestre, un animal en voie de disparition, sans doute le dernier à manier l’argomuche naturellement, comme sa langue maternelle. J’aurais dû m’en douter. La casquette, le foulard, le mégot pendu aux lèvres, tous les signes sont là. La balade n’en sera que plus enrichissante.
    J’extrais un billet de ma poche, le brandis négligemment tout en lançant :
    - Si i’ becte des talbins, votre bestiau, j’ai de quoi le nourrir.
    L’autre sourit légèrement, se retourne avant d’embrayer la première. Je me cale au milieu de la banquette, les bras étalés de chaque côté, sur le dossier.
    En avant pour la visite.
 
    En quatre ans à Bagnolet, je n’ai jamais vraiment visité Paris. Je connais Montreuil et les Lilas comme ma poche, mais si on me lâche sur les quais, je suis incapable de reconnaître la Conciergerie du Louvre.
 
 
    Nous roulons tranquillement, à ma demande. Raymond, c’est son nom, a passé le coude à la portière. Avec un accent digne des films de gangsters des années cinquante, il m’explique sa ville tandis que nous voguons sous un léger soleil de printemps. Pratiquement chaque rue a son anecdote, son pote, sa frangine. Les places ou les grandes artères fourmillent de souvenirs de manifestations, de batailles. Je suis aux anges de découvrir enfin une ville que je vais pourtant quitter dans la foulée.
    Le contact s’établit de manière si naturelle qu’au bout d’un moment, nous décidons de nous arrêter pour boire un pot dans un petit bar, quai de l’Hôtel de Ville.
    Autour d’un calva, à mots couverts, Raymond m’apprend que l’argent avec lequel il s’est payé son premier taxi ne provenait pas des économies familiales mais plutôt de fonds peu avouables, occultes. J’écoute avec attention, prêt à saisir le moindre conseil au détour d’une phrase.
    - Je m’en fous, maintenant je peux le dire vu qu’y a prescription. De toute façon, j’ai jamais été emmerdé par les perdreaux. J’avais deux grands principes : trier mes potes sur le volet et éviter de mélanger le blé et les minettes. Le reste, c’était du pipeau. Et je vais te dire, rien qu’avec ça, j’ai jamais eu d’emmerdes. Pas un marcotin au chtibe, tu m’entends ? pas un !
    Suite à ces derniers mots, un frisson désagréable court le long de ma colonne vertébrale. Je finis mon verre cul sec.
 
    - Raymond, excuse-moi mais je vais être à la bourre. Faudrait qu’on y aille.
    Il se lève à regret, étale quelques pièces sur la table et lance un signe au patron avant de sortir du bar.
 
    Quelques minutes plus tard, nous sommes devant une agence de voyages, boulevard des Capucines.
    Je pousse la porte de verre alors que Raymond se gare pour m’attendre.
    - Vous désirez ?
    - Deux billets d’avion pour Dakar.
    - Asseyez-vous.
    Et tandis qu’elle tapote son clavier, je jette un œil aux alentours. Cinq autres filles font le même boulot. L’une est en grande discussion avec ce qui semble être un chef. On ne peut pas dire que ça se passe très bien, à en juger par les bribes de phrases qui me parviennent.
    La dame qui s’occupe de mon cas s’interrompt pour me demander :
    - C’est pour partir quand ?
    - Le plus tôt possible.
    - Ah… et le retour, vous le voulez quand ?
    - Pas de retour… on verra là bas.
 
 
    - Vous avez des visas ?
    - Oui.
    Les doigts fins s’agitent à nouveau quelques secondes. J’en profite pour regarder ce qui se passe à ma gauche.
    Le ton est monté. Maintenant, l’un comme l’autre participent :
    - Vous avez pas à me parler comme ça. C’est pas parce que vous êtes mon supérieur que vous pouvez me traiter comme une merde.
    - Je vous parle comme ça parce que vous faites votre travail en dépit du bon sens…
    - Je le fais sûrement mieux que vous, mon travail !
    - Pardon ?
    - Non mais vous croyez qu’on le voit pas, que vous en branlez pas une ?
    - Ne me parlez pas comme ça !
    - Ca énerve, hein ? Eh ben je suis un être humain, moi aussi, alors je vois pas pourquoi je devrais en supporter plus que les autres !
    Le type à cravate et brosse vernissée se tait quelques secondes. Il est rouge, violet, bleu. Ca sent l’accident vasculaire cérébral. D’un coup, il récupère les quelques feuilles qu’il avait posées sur le coin du bureau, fait demi-tour, avance de quelques pas avant de se retourner pour lancer :
    - Comptez sur moi pour le renouvellement de votre CDD !
 
    - Compte sur mon cul, connard !
    Là, c’est net, ça jette un froid. Les doigts de la fille qui s’occupe de mon dossier s’arrêtent et elle se penche pour voir la tête du boss.
    - Qu’est-ce que vous dites ? ! ?
    La demoiselle se lève, tire sur sa jupe, récupère son sac sous le bureau et le pose sur le plateau. Elle sort une petite glace, un tube de rouge à lèvres, et dessine consciencieusement les contours de sa bouche sans en mettre un millimètre à côté. J’admire sa maîtrise et son sang froid. Mais big chief s’approche, menaçant.
    - Répétez ce que vous avez dit, Amina !
    Elle plisse un instant la bouche pour répartir le rouge, ramasse son gilet comme si l’autre n’était pas là. La dame censée me vendre des billets n’en perd pas un goutte, pas plus que les autres collègues.
    Amina fixe à présent le type droit dans les yeux. Elle prend bien son temps pour articuler :
    - J’ai dit que votre CDD, vous pouviez vous le coller au cul, et tous les CDD que vous voudrez, vous pouvez vous les mettre au même endroit, en bouquet. Vu comme vous vous faites miser par le patron, il doit y avoir de la place.
    Et voilà le chef qui tente de gifler Amina… pas assez rapide, elle a déjà sorti sa bombe lacrymogène et en pulvérise le contenu dans les narines du malheureux. Il tombe à genoux, la tête dans les mains, comme s’il priait une divinité d’excuser ses trop nombreuses fautes.
Magnanime, la fille enfile son gilet, passe le sac à son épaule et sort de l’agence.
    Personne n’a bougé pour aider le boss. Il se relève, gémit, se frotte les yeux comme si ça ne suffisait pas.
    - Voilà, monsieur, ça marche pour le vol du 23 à onze heures.
    Tout en prenant les billets qu’elle me tend, je regarde l’autre se traîner jusqu’à une porte derrière le comptoir. J’ai un peu mal pour lui.
 
    Raymond est garé plus loin, de l’autre côté du boulevard. Je place les billets dans ma poche intérieure et m’élance pour traverser.
    Et qui vois-je, demandant à mon nouvel ami s’il est libre ? Amina, la négocieuse de patrons, l’employée vengeresse à la chevelure charbon. Je cours, je vole, je survole les voitures qui klaxonnent. Amina nous voilà !
    Mais déjà, Raymond l’a renvoyée vérifier le diamètre du dôme des invalides par beau temps. J’arrive au niveau du taxi, essoufflé.
    - Mademoiselle !
    La minijupe continue de danser au-dessus des longues jambes. Comme je suis riche, je me permets un truc que je n’aurais jamais osé avant :
    - Amina !
    Elle se retourne, ce qui prouve s’il était besoin que les gens riches ont bien raison de l’être.
 
    - On se connaît ?
    - Euh, non, enfin, presque…
    Elle sourit, pose une main sur sa hanche, relève la masse sombre de ses cheveux et demande :
    - Bon, tu vends quoi ?
    - Un taxi… si vous voulez, on vous emmène.
    - Tu sais même pas où je vais.
    - C’est pas grave, je suis en vacances et je visite Paris… j’ai tout mon temps.
    - Tu visites en taxi ?
    - Ben ouais.
    Lentement, façon radar, elle lance son regard noir autour d’elle avant de décider qu’en termes de taxi, c’est un jour sans et que ma proposition n’est pas forcément inintéressante. Je monte avec elle sur la banquette arrière. Etonné, Raymond se retourne à moitié avant de maugréer :
    - Dégueulassez-moi pas le tissu... c’est du velours tout neuf.
    Puis, plus fort :
    - On va où ?
    Je renvoie la question à Amina. Elle réfléchit un instant avant de lâcher :
    - Rue Mouffetard.
 
 
    - C’est là que t’habites ?
    Elle se marre :
    - Non mais qu’est-ce que tu crois ? que je vais t’emmener pile devant chez moi pour que tu viennes me jouer de la mandoline tous les soirs ?
    Raymond passe le coude par la portière et lance :
    - Et c’est parti pour la rue Mouffetard !
    Le gros diesel nous propulse en plein magma voiturier, au milieu du boulevard.
    Amina me regarde avec curiosité, le genre sors-moi ta tirade qu’on se marre cinq minutes.
    - J’étais dans l’agence, tout à l’heure, quand tu t’es engueulée avec le patron. C’est comme ça que j’ai entendu ton prénom.
    - Et c’est pour ça que tu m’as couru après.
    - Je t’ai pas couru après.
    Disparition du sourire. J’ajoute :
    - Mais s’il avait fallu, je l’aurais fait.
    Résurrection du sourire.
    - Pourquoi ça ?
    - Parce que je préfère courir après les jolies filles qu’après les moches.
    - Ca se défend.
 
 
    Raymond sort sa plus belle voix pour annoncer :
    - Sur votre droite, la tour Eiffel !
    - Oohhh !
    En chœur, s’il vous plaît.
    Amina revient à moi après s’être extasiée :
    - Qu’est-ce que tu fais, dans la vie ?
    - Rien.
    - A part te promener en taxi ?
    - Ouais… et aller en Afrique.
    - Tu fais quoi, en Afrique ?
    - J’y vais avec un pote. On va visiter.
    Ca te la coupe, hein, ma jolie ? Même Raymond se retourne.
    - Ah ouais ?
    - Ouais, j’en ai marre du coin. J’aime bien le soleil.
    - En ce moment, t’as pas à te plaindre.
    - C’est toujours pareil, quand tu décides que tu vas partir parce que tes amis t’emmerdent et que la région te sort par les narines, c’est à ce moment que tout se tasse : tes potes redeviennent des potes, tu découvres d’autres coin que tu connaissais pas et qui sont pourtant vachement agréables, il fait un temps magnifique et avec un peu de chance, tu tombes sur une fille qui te plaît.
 
Un coup d’œil en prime pour Amina. Elle masque un léger sourire en se tournant pour regarder par la fenêtre. Bon signe, ça. J’embraye :
    - Si ça se passe bien et que je tombe sur un coin qui me plaît, je m’installe et j’ouvre un bar.
    - Il faut du fric pour ça.
    - J’en ai.
    Raymond me lance un regard de côté. Je ne sais pas exactement pourquoi je dis tout ça à cette fille, pourquoi je l’ai invitée dans mon taxi. Ce doit être à cause de cette nuit, des événements avec Chloé. Il me faut une compagne attitrée, moi aussi. Très joli, tout ça, mais comment ramener celle-ci à la maison ? Il y aurait bien une solution pour commencer…
    Mes lèvres effleurent son oreille dans un murmure :
    -Si t’as envie de fumer du bon, t’as qu’à passer chez moi, j’ai du premier choix, de l’afghan. On te ramène après.
    Je me recule dans le coin du taxi, attendant le verdict. Il tombe au bout d’une petite minute sous la forme d’un hochement de tête. J’indique à Raymond notre destination et la 504 s’envoie une bonne quinte de toux avant de donner la première impulsion vers Bagnolet. Et là, sur la banquette arrière, je sens que je tombe amoureux.
    Voilà qui risque de ne pas faciliter les choses.
 
    J’ai parfois des éclairs de lucidité.
    Parfois.
 
    Un quart d’heure plus tard, nous sommes au pied de l’immeuble. Je paye Raymond avec un billet de cinq cent. Il me donne sa carte et nous nous quittons là.
    Amina regarde autour d’elle, un rien étonnée.
    - C’est là que t’habites ?
    - Ouais, pourquoi ?
    - Pour rien.
    Sing-Tong a repris le nettoyage ethnique des Zorg. Il lève la tête de sa game-boy au moment où nous arrivons à sa hauteur.
    - Hé, machin ! Tu fais la traite des blanches ?
    - Qu’est-ce que ça peut te foutre ? T’es jaune.
    Amina passe devant moi dans le hall. Au pied de l’ascenseur, elle se retourne.
    - Vous vous parlez toujours comme ça ?
    - A peu près… c’est pas bien méchant. On se salue.
    Elle appuie sur le bouton d’appel. Je ne lui dis pas que nous habitons au premier, juste pour savourer l’infini plaisir de l’accompagner dans la cabine. Le voyage dure à peine dix secondes mais c’est suffisant pour que les joues d’Amina deviennent écarlates et que je tousse une bonne dizaine de fois. En sortant sur le palier, à la faveur de la pénombre, nos corps se touchent sous les frêles étoffes printanières.
 
    Nouvelle quinte de toux.
    Je pousse ma clé dans la serrure, au sens propre. La porte n’était pas fermée. La galanterie voulant que je cède le passage à Amina, je me décale contre le battant, l’invitant à pénétrer dans notre repaire. Elle fait un pas en avant, s’arrête, comme époustouflée par notre don pour la décoration intérieure. Je m’infiltre derrière elle et entre pour lui servir de guide.
    - On attendait plus que vous.
    C’est ce que déclare Pascal avec un petit air narquois, ou taquin, quelque chose d’assez indéfinissable. Toujours est-il qu’il a récupéré un autre pistolet. Vu l’orifice du canon, ça m’a l’air sérieux, le genre à faire des trous énormes avec rien autour.
    - Alors, vous entrez ou on se la joue pintade aux pruneaux ?
    Il désigne Amina. Ca m’embêterait qu’il crée des orifices supplémentaires dans mon nouvel investissement libidinal.
    Alors la porte se referme derrière moi et je hais les punks plus que jamais.
 
 

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