chapitre 3
J’ai annoncé la nouvelle à Enrique. Lorsqu’il a sauté de joie, sa crête était à deux doigts de rester plantée dans le plafond. Après quoi, il m’a tanné durant environ quatre heures pour que je lui fournisse l’adresse du malfrat. C’était hors de question. Autant éviter les massacres… dans la mesure du possible.
Maintenant, le plan est simple. Il nous suffit d’espérer que les démarches d’Enrique dans les bars auront porté leurs fruits. Pour le reste, nous possédons toutes les informations nécessaires.
J’ai changé l’argent de place afin que mon compère ne soit pas tenté de faire des bêtises. Compte tenu des circonstances, il a fallu également que je récupère le MAC 50. Cette dernière opération m’a valu quelques écorchures ainsi qu’une heure de recherches nocturnes, mais le résultat est là : je suis à nouveau armé. Il est vrai qu’en cas de réel coup dur, nos pistolets ne nous seront pas d’une grande utilité puisqu’ils sont absolument inoffensifs. Ce sont des armes démilitarisées mises en vente libre après que l’armée ou la police ait bouché leurs canons et soudé leurs percuteurs, des armes pour les collectionneurs. Nous avons dû casser nos tirelires pour les acquérir. Mais peu importe, c’était un investissement à haut rendement.
Je ne tiens pas à ce qu’il soit en pure perte. Nous ferons tout pour garder le fric, en tout cas le maximum.
Avoir autant de blé et devoir attendre pour le dépenser… à se taper la tête contre le mur des lamentations. Les paquets sont sous l’arbre de Noël depuis un bon moment mais il faut encore patienter avant de les déballer.
On est aujourd’hui mardi. Ca fait déjà plusieurs jours que Punky a laissé son message.
Une semaine supplémentaire d’attente dans la promiscuité et je balance le keupon sentimental par la fenêtre, celle de Sing-Tong de préférence, ça lui fera un peu plus d’élan, des fois qu’il veuille apprendre à voler.
Nous sommes au salon tous les deux. La télé diffuse ses insanités habituelles. Enrique la regarde avec sensiblement la même acuité qu’un poulet contemplant une horloge comtoise. Je m’envoie un léger whisky tout en bâtissant un palace sur la table ronde en aggloméré véritable. J’ai repoussé les restes du repas de midi sur le côté, sans débarrasser. C’est son tour de faire la vaisselle. Doucement, il se lève sur un coude, sourit à la vue de mon œuvre avant de lancer :
- Bon, je vais chercher le journal.
- Fais donc.
Il s’étire et baille, se baisse pour refaire les lacets de ses rangers. Je suis arrivé au quatrième niveau. Encore un étage et je pulvérise mon record.
- T’as du blé ?
- Non.
- Bon.
Avant de sortir, Punky se retourne. Sa voix est chargée d’un sourire de mauvais augure. Sachant ce que ça signifie, je lève un œil. Il dit :
- Tiens… la télécommande.
Horreur ! Où est la touche arrêt sur image ? vite !
Trop tard. Il l’a fait, ce fumier ! Il a lancé ce putain de zappeur dans ce qui allait être le plus grand château de cartes que j’aie jamais construit ! Et il se marre ! Je hais les punks. Il faut qu’il le comprenne. J’empoigne la télé. Un coup sec sur la prise, le même sur le câble d’antenne et je la lève à bouts de bras. Enrique ne rit plus.
-Eh, Cecil, déconne pas… c’est ma télé !
-C’était… chope !
Punkytori manque de réflexes, c’est évident. Le tube n’a pas explosé mais la coque, elle, s’est fendue en deux. Le résultat est intéressant, essentiellement du point de vue pictural.
- T’es givré, mec… va falloir que tu m’en repayes une.
- Pourquoi ? tu veux l’emmener en Afrique ?
Cette dernière réflexion plonge un instant Enrique dans le doute. Il se gratte le côté gauche du crâne, celui qui est rouge, me regarde quelques secondes avant de sourire toutes dents dehors… enfin, de toutes celles dont il dispose, c’est à dire neuf en façade, les autres ayant disparu au gré des diverses bagarres auxquelles il a participé.
- T’as raison, Cecil. J’emmène rien en Afrique… et toi non plus.
Et boum ! un coup de rangers dans le guéridon volant ! Et vlan ! une manche de moins au blouson !
- C’est bien trop chaud pour l’Afrique. Tu crois pas ?
- Va chercher ton journal. Tu m’énerves.
- Je le ramène avec tes pantoufles en remuant la queue ?
- Sois pas vulgaire.
Enrique disparaît. Nous devenons un peu trop nerveux, ça ne fait aucun doute. Il est temps que cet épisode laisse la place au suivant.
Un autre whisky ne devrait pas me faire trop de mal.
Quand Punky franchit à nouveau le seuil de l’appartement, je suis affalé sur le canapé, télécommande à la main, face à une télévision rafistolée avec du chatterton. J’oubliais : Je suis bourré. Mais ça n’a guère un caractère d’exception.
- Je te savais pas réparateur de télés.
- Moi non plus. Alors ? le journal ?
- Laisse-moi cinq minutes et je te dis ça.
Je me verse un autre calmant tandis qu’il attaque la lecture des petites annonces. Consciencieusement, il raye celles qu’il a lues avant de continuer. Ce n’est qu’au bout d’un quart d’heure qu’il semble enfin tomber sur celle qui l’intéresse.
- Cecil, on est bons.
- Montre.
Rubrique jardinage. Ce qui frappe le plus, de prime abord, c’est l’inspiration poétique du rédacteur. Encore une vocation négligée :
« Echange cinquante kilos de frisée contre dix kilos d’oseille. Demander Jacky »
Le numéro de téléphone suit. Enrique empoigne machinalement le combiné et entreprend de composer les dix chiffres sur le cadran. Je le regarde faire, curieux et amusé, sans dire un mot. La réaction ne tarde pas, formulée dans un langage très enriquien :
- Chier ! qu’est-ce qu’il a, ce putain de téléphone ?
- Il a qu’on nous l’a coupé y’a trois semaines.
- Non ?
- Si.
- Et merde. Comment on fait ?
- T’as qu’à aller chez Sing-Tong.
A son tour de me lancer un regard chargé d’ironie.
- Cecil, tu devrais ralentir la bibine, ça te fout des bugs dans la boite à cervelle.
Il se lève et empoigne son blouson.
- Je vais à la cabine.
- Hé !
- Ouais ?
- Leur dis pas où on habite.
- Ca risque pas, je connais même pas notre adresse.
- T’auras qu’à m’appeler quand tu voudras rentrer. Je t’indiquerai la route.
- J’y manquerai pas.
Le voilà sorti. Me voilà seul. Je sens comme un énorme glaire se former dans ma gorge, l’impression qu’on m’étouffe de l’intérieur, une sensation similaire à celle d’avant le braquage.
Pour être franc, j’ai la trouille. Je ressens la même chose qu’à l’école, quand on fait une connerie : si c’est envers le prof, ça passe, le risque est mesuré, mais si c’est contre quelqu’un en dehors du système, les conséquences sont beaucoup plus incertaines, hasardeuses. Et je n’aime pas le hasard. Il me le rend au centuple. Je n’ai jamais gagné quoi que ce soit à la moindre tombola, la moindre kermesse. La seule fois où j’ai eu de la chance, c’est lorsque je suis tombé sur Pascal à Pigalle.
A se demander si c’était réellement une chance.
Quitte à mourir, autant prendre un anesthésiant, histoire de réduire mes souffrances : un petit whisky.
Revoilà Enrique. Il bouge tellement qu’il en est flou. Il me faut un certain temps avant de faire la mise au point, de comprendre ce qu’il crie dans l’appartement :
- Habille-toi, Cecil ! On y va ! On a deux heures, pas plus !
- Par…don ?
- Je leur ai donné rendez-vous porte de la Muette. Faut qu’on fasse ce qu’on a dit.
- Maintenant ?
Il arrête de bouger un instant, me regarde d’un sale œil avant de lâcher son verdict :
- Pété comme t’es, c’est pas la peine que tu viennes. File-moi l’adresse.
Je me redresse, vexé.
- T’en fais pas, même bourré, je suis moins glandu que toi.
Enrique ne relève pas cette dernière agression. Il se contente de me sermonner :
- Franchement, Cecil, je suis pas sûr que ce soit une bonne idée.
- Mais si, tu vas voir, on va se marrer. Et au fait, tu m’as pas dit qu’y avait aucun risque ?
- Euh… si.
- Eh ben voilà. On va se promener. Tiens, je m’en prends juste une gorgée pour la route.
Punky me regarde torcher le reste de la bouteille sans un mot. Il doit penser que je me fous de sa gueule. Je préfère encore ça. Lui dire que j’ai la trouille me serait hautement désagréable. Quelque part, je l’ai toujours considéré comme une sorte de petit frère. Dans ces conditions, je me vois mal lui avouant cette honteuse faiblesse dont lui-même ne semble pas souffrir.
Nous voilà repartis vers un avenir incertain. J’enfile mon bonnet fétiche, celui en laine bleue que m’a tricoté une défunte aïeule en gage d’affection. Le simple fait de l’avoir sur le crâne me tranquillise, comme si cet objet contenait à lui seul toute la sagesse dont je suis capable.
Crochet par les caves, pour récupérer mon armement. Enrique trimballe toujours le sien depuis le braquage. J’ai beau lui dire qu’il risque d’avantage avec que sans, il s’en secoue les organes, comme de mes autres conseils, d’ailleurs.
L’idée nous a effleurés de prendre un taxi mais nous ne savons toujours pas si les numéros des billets sont relevés. Dans ces conditions, le plus sûr et le moins cher reste encore le métro. Va donc pour le tube.
Voilà l’entrée, juste derrière le centre commercial. C’est un jour sans. La livraison de CRS n’est pas encore arrivée. Quelques noirs d’une arrogance à la limite du supportable en profitent pour descendre les escaliers en toute impunité.
Ca crie de tous les côtés, ça discute le bout de gras, le prix de la baguette, de la barrette, tout ça mélangé. Les mamas africaines côtoient les banlieusardes de la première génération et les timides petites asiatiques échappées des camps de Pol-Pot, le tout sans que ça crée de distension, de désordre. Le mélange fonctionne. Il suffisait d’essayer et d’y croire un minimum.
Nous nous asseyons loin l’un de l’autre dans le wagon. Pour moi, c’est une mesure de sécurité, pour Enrique, c’est à cause de l’odeur. Je le sens fâché, ombrageux. Le connaissant, cet état d’esprit devrait persister une bonne dizaine de minutes.
Lors des deux changements de ligne, je tente de suivre mon ami suffisamment vite pour ne pas le perdre. Ce n'est qu'une fois assis dans le métro que je réalise combien c’est lui qui a besoin de moi, et non l’inverse. L’alcool, encore l’alcool…
Place Pigalle, nous voilà. Ils n’auront pas la fille et l’oseille. Autant de jolies chansons. Mais je ne sais pas chanter. J’espère seulement apprendre un peu plus tard, sous un cocotier, en compagnie de quelques putes sénégalaises, pendant qu’Enrique essaiera de gérer ses problèmes de couple avec sa trop vaillante Blanchette. Elle luttera contre ses avances jusqu’aux premiers rayons du soleil alors que je dormirai tranquille dans ma case, repu de chair abondante et bon marché.
- Pourquoi tu te marres ?
- Quand on va à Lyon, on n’emmène pas son saucisson.
- Parle-moi dans ma langue, je comprends pas ton dialecte… c’est par où ?
- A gauche, juste après le sex-shop.
- Lequel ?
- Le troisième, celui derrière le peep show.
Le boulevard brille de mille feux, de mille couleurs. Des touristes prennent quelques clichés qu’ils n’oseront jamais montrer à leurs femmes tandis que les racoleurs les entraînent en grappe vers des spectacles peu recommandables. Tout cela n’est pas très propre mais il faut bien que jeunesse se passe et que s’expriment les hormones.
Nous contournons un travelo avant de nous engager dans la rue des martyrs. Contrairement à son habitude, Enrique marche d’un pas alerte, sans faiblir. Si c’était un lévrier, je dirais que la fille est un lapin accroché au rail sur la barrière.
Pour ma part, je sens le whisky remonter tout doucement le long de mes jambes, stagner dans la limite supérieure de mon estomac avant d’hésiter un instant à rebrousser chemin vers l’entrée. Il est des impressions plus agréables, et pour n’en citer qu’une : mourir.
Au bout de dix minutes de pérégrinations citadines et nocturnes, nous arrivons finalement devant un interphone muet et une porte fermée. Dire que nous sommes énervés est un euphémisme.
- Et maintenant, on fait quoi ?
- Je sais pas.
- C’est tout ce que tu trouves à dire : je sais pas.
- Hé, coco, c’est pas ma gonzesse… et c’est pas plus la tienne, d’ailleurs.
Enrique grommelle, façon maréchal, se penche sur l’appareil démoniaque et tente d’élucider son mystère personnel. Sans aucune considération pour l’interphone non plus que pour mon compère, une jeune femme pousse un ventre plein contre la porte, nous sourit et souffle un grand coup avant de l’ouvrir, la porte, sous nos yeux effarés.
Je trouve juste le culot suffisant pour lui tenir l’huis avec un grand sourire et un regard reconnaissant.
Enrique s’en frotte les mirettes. Je lui assène :
- Eh ben tu vois…
- Ta gueule.
Parlez-moi des anciens punks ! Ceux-là avaient de la classe, du vocabulaire. Mais ils ont disparu, se sont éteints, définitivement pervertis à coups de chéquiers, délayés avec des hippies rasés de près, des beatniks en costumes, peut-être même quelques zazous, qui sait ? A chaque génération ses rebelles. Qu’ils s’essuient les pieds avant d’entrer, c’est tout ce qu’on leur demande. Mais là n’est pas la question et l’heure n’est pas aux discussions de comptoir.
- Quel étage ?
- Premier.
- On y va.
- Attends… Ils ont peut-être laissé quelqu’un avec elle ?
Enrique esquisse un sourire.
- T’as la trouille ?
- Et ta sœur ?
Illustrant mon courage, je passe devant, souhaitant seulement que mes intestins ne trahissent pas l’appréhension qui les fait gargouiller.
Porte fermée. Le contraire aurait été étonnant. Et là, je vois mal notre femme enceinte de tout à l’heure arriver en souriant et tirer sur la chevillette pour que la bobinette remplisse l’office qu’on est en droit d’en attendre.
-Pousse-toi.
J’obtempère, étonné, prêt à le voir sortir un trousseau de clés miraculeux ou quelque jeu d’outils appropriés. Mais Enrique sait oublier la mesquinerie quand il le veut. Et boum ! une porte. La serrure amputée pendouille bêtement après le panneau. Nous entrons.
Punky envoie sa rangers libératrice dans toutes les portes qu’il rencontre. Je le suis en rotant, jetant au passage un œil amoureux à la bouteille de Bourbon qui décore la table du salon.
- Elle est là.
Déduction logique : un coup de pied n’a pas suffit. Enrique réitère. Cette fois-ci, le léger panneau se contorsionne avant de finalement lâcher prise.
En effet, elle est là. Quelle clairvoyance ! Notre petite brune frisottante est juste vêtue d’une adorable nuisette rose qui n’a ni la prétention, ni l’hypocrisie de vouloir cacher quelque chose.
- Si vous me touchez, je vous saigne !
Elle tient un goulot de bouteille cassé à la main. A ses pieds, des éclats de verre brillants. Enrique s’avance, remballe son pistolet tout en parlant :
- T’énerve-pas, on vient te chercher pour t’emmener. Tu nous reconnais pas ? On s’est embrassés, à la banque.
Le goulot descend d’un demi mètre. La bouche s’arrondit. Enrique continue :
- On s’est dit que t’aurais des ennuis après ce qui s’est passé, alors on t’a cherchée pour t’emmener avec nous.
Un petit sourire naît sur ses lèvres. Le goulot tombe. Enrique l’attire dans ses bras et la serre fort.
Bon, laissons-leur un instant.
Je m’éclipse.
Et glou, et glou, et glou. Voilà qui fait du bien. Allez, une autre gorgée, pour la route. Je repose la bouteille sur la table, réfléchis un instant et me dis qu’un modeste larcin passera sûrement inaperçu au regard de notre expédition.
Voyons s’ils ont autre chose dans le bar, sous la télé.
Rien. Et pourtant, j’ai bien regardé. Que des cassettes de films. Les chefs d’œuvre du septième art sont absents. En revanche, en ce qui concerne les leçons de choses et d’anatomie, le propriétaire est sérieusement muni. Je doute qu’un détail de la procréation lui ait échappé.
Mais ! Ne serait-ce point notre jolie brunette, chevauchant Henri IV, se ralliant à son panache ?
- Cecil, qu’est-ce que tu cherches ? Magne-toi, faut qu’on y aille.
Brunette, dont je présume qu’elle s’appelle Chloé, est à ses côtés, habillée d’une jupe de tailleur et d’un très léger pull bleu lavande avec vue imprenable sur le belvédère. Elle a relevé ses cheveux en un chignon lâche qui dégouline en cascade vers sa nuque. Enrique porte un sac ainsi qu’un imperméable gris qui doivent appartenir à la mignonne.
J’empoigne la bouteille et nous sortons. Une dame d’un âge certain descend les escaliers dans notre direction, mules aux pieds, manteau marron couvrant à peine une chemise de nuit d’un jaune pisseux. Sa bouche se contracte pour former une grimace de colère.
- C’est pas bientôt fini, ce bordel ? Qu’est-ce que vous branlez encore ?
Sûr qu’avec des voisins de cet acabit, elle doit en voir, l’ancêtre. Ca n’excuse rien, j’ai toujours eu du mal à morfler pour les autres. Je lui fais donc part de mon courroux :
- Rentre chez toi, la vieille.
Elle glapit :
-La vieille, elle va appeler les flics ! Et elle t’emmerde, la vieille ! Elle te lisbroque au fion !
Je n’écoute qu’à moitié la suite avant de m’engager dans l’escalier. Des mots dévalent les marches à ma rencontre, me prouvant s’il était besoin que notre génération n’a rien inventé en matière d’insultes.
Surprise ! Enrique et sa copine sont en bas. Pascal les a rejoints. Il arrive sans doute de notre rendez-vous manqué. A priori, Punky n’a pas eu le temps de sortir son arme. Il ne bouge plus, en arrêt devant l’autre qui le menace avec quelque chose que je ne vois pas encore. Chloé est légèrement de côté, elle ne dit rien. Personne ne parle, d’ailleurs. C’est assez étrange. On dirait qu’ils attendent quelque chose.
Je prends mon courage du bout des doigts et descends les dernières marches.
Allons-y… Sifflotant, tête baissée, je fais mine de sortir de chez moi bien tranquillement et leur laisse tomber un bonjour enjoué. Pascal hésite, se tâte deux secondes, baissant la main qui pointe un objet dur dans sa poche. Sur ce coup là, on ne pourra pas me reprocher d’avoir été long à la décision. Ils ont toujours la bouche ouverte, comme des poupées gonflables, lorsque je visse le canon de mon automatique sous le menton de Pascal en lui conseillant :
- Sois bien gentil. Sors la main de ta poche lentement et laisse mon copain te débarrasser.
Enrique n’attend pas qu’il ait obtempéré et part à la recherche de l’objet rapidement. Il extrait un automatique de petite taille, faisant triste figure à côté de nos armes de guerre. Mon MAC 50, pistolet de prédilection de nos chères troupes nationales, a un aspect qui n’est fait pour encourager ni la rébellion, ni la contestation… même s’il ne marche pas.
- Qu’est-ce qu’on en fait ?
- Le tuez pas !
Voilà que brunette donne dans le sentiment. Avons-nous réellement des têtes de tueurs ? Punky la rassure :
- T’en fais pas. On va le mettre là. Avance, toi !
Pascal se laisse faire docilement, sans un mot. Je remarque au passage que son ventre gargouille aussi. Enrique ouvre une porte et une courette minuscule nous accueille, étirant entre les poubelles une lueur lunaire de fin d’après-midi. Je pousse notre prisonnier du canon. Celui-ci avance jusque contre l’un des conteneurs en plastique estampillés Ville de Paris.
Une fois la porte refermée sur le malfrat, Enrique saisit son P38, le coince entre la poignée et le chambranle. Il vérifie l’efficacité de son système et dit :
- C’est bon, on y va.
Coup d’œil dehors avant de nous aventurer. Personne. En tout cas, personne dont nous puissions craindre une attaque.
- Vous êtes garés où ?
- On est venus en métro.
Chloé nous lance un regard étonné avant de produire un léger sourire. Si c’était bien elle sur la jaquette de film, je dois avouer qu’un petit aperçu de son savoir-faire ne me déplairait pas.
Mais Enrique se l’est déjà appropriée. Il enserre la fine main d’un côté et le sac de l’autre. On dirait un couple partant prendre l’avion. Leurs styles respectifs sont si différents que nous risquons l’arrestation pour kidnapping à tout moment.
Dix minutes nous suffisent pour nous retrouver vautrés sur les strapontins du métro. Chloé s’est installée en face et nous la dévorons des yeux. Je ne connais rien de plus charmant que deux seins ronds moulés sous un léger pull, surtout quand les environs immédiats sont du même tonneau.
Nous ne disons rien. Enrique jubile, sa crête est plus droite que jamais, les côtés de son crâne plus rouges qu’avant. Un coq en période de reproduction, voilà à quoi il me fait penser.
Pour ma part, je nage dans un brouillard très dense, mes jambes sont comme entourées d’une boue compressante. Malgré ça, elles arrivent encore à trembler. Je serre mes genoux le plus fort possible mais rien n’y fait. Et cette nausée qui monte, qui monte.
Comment ai-je pu faire ça : coller le canon de mon arme sous la gorge d’un type, le menacer de si près ? Ca n’avait rien à voir avec la banque. Si l’affaire avait foiré, je ne serais pas assis sur un strapontin, à me torturer la tête et les boyaux. Je n’aurais plus ni tête ni boyaux.
Une autre gorgée de whisky me ferait le plus grand bien.
Autant finir, vu ce qu’il reste.
Lorsque le métro nous vomit sur les trottoirs de Bagnolet, je m’éclipse avec rapidité sous prétexte de faire quelques emplettes. Reconnaissant, Enrique me lance un petit sourire avant de continuer au bras de sa dulcinée.
Toujours ondulant sur mes cannes, je pars vers le centre commercial. Au fond de ma poche, le dernier billet de deux cent qu’il me reste, serré dans ma main moite.
Il ne me faut pas dix minutes pour entrer un possession d’une bouteille flambant neuve. Je repars en trottinant, déjà un peu plus alerte, rassuré quant à l’avenir immédiat.
Les CRS ont à nouveau investi le quartier à la faveur de la nuit. Je me fraye un passage au milieu de la masse sombre et compacte, ma bouteille à la main, le pistolet dans la ceinture, sous mon sweat-shirt. Que l’envie prenne à l’un d’eux de me contrôler et je passerai un moment des plus désagréables.
Mais ma pâleur me sauve, une fois encore.
Sing-Tong baille sous son réverbère en me voyant approcher.
- Alors, chômeur, on s’est fait rafler son petit ami ?
- Fais quand même gaffe que je t’érafle pas la gueule. Ils sont montés ?
- Ouais, et j’ai préféré sortir parce qu’ils font vraiment trop de bordel, on s’entend plus dormir. C’est un sauvage, ton pote. Je sais pas ce qu’il lui fait mais ça a l’air d’être sérieux.
Je vérifie les alentours avant de demander :
- Au fait, tu me ferais pas crédit pour un peu de chichon ?
- Combien ?
- Une barrette.
Il se lève à contrecoeur, disparaît dans le hall après m’avoir lancé :
- Ca va que t’es un client sérieux… attends-moi dans l’escalier.
Plus lourd d’une bouteille de whisky et de quelques pétards en perspective, je passe le seuil de notre appartement. Sing-Tong n’exagérait pas, ils font vraiment du bruit. Du peu que j’en comprends, ça donne :
- Oh oui, vas-y mon loup !
Ce à quoi Enrique répond par des cris de félin en rut, des hurlements bestiaux, primaires. Me sentant quelque peu indiscret, je lance une quinte de toux qui s’avère n’être qu’un misérable brelan. Il n’empêche, j’ai été entendu et le volume descend d’un cran. Pour donner la touche finale, je vais jusqu’au téléviseur et l’allume, ajoutant sciemment une bonne dose de parlote à la cacophonie ambiante.
Maintenant, un godet et un joint, le tout dans le désordre. En route pour les limbes de la Seine-Saint-Denis…
Une heure ou deux plus tard, je suis déjà sérieusement parti lorsque Chloé me rejoint, juste vêtue d’un string et d’un soutien-gorge largement dépassé par les événements. Elle se laisse tomber à mes côtés sur le canapé, soupire et m’autorise à lui dérober un sourire.
- Je peux ?
- Hein ? ah ! oui, pardon… tiens.
Elle saisit le pétard, forme avec ses mains une conque qu’elle referme pour y coincer le bout cartonné du joint. En quelques longues aspirations, l’objet du délit a déjà perdu un bon centimètre. De mon côté, j’en ai gagné une dizaine, mais pas au même endroit.
- Hum, c’est bon.
Je ne réponds pas mais pense exactement la même chose, à cette différence près que ce pourrait être encore meilleur. Un léger raclement de gorge avant de demander :
- Il fait quoi, Enrique ?
- Il dort.
Rien d’étonnant. Pour qu’il empiète sur ses huit heures de sommeil, il faudrait sans doute lui concocter une mixture à base de cocaïne et de nitroglycérine.
Je tourne la tête pour mieux la voir. Le rouge monte à mes joues. C’est l’un des deux endroits les plus irrigués de mon corps. Enrique dort. Bon, et après ? Je suis seul avec une fille magnifique, assis sur un canapé, en train de fumer un joint, et après ? Mon pote dort dans une autre pièce, et après ?
- Cecil ?
- Oui ?
- A quoi tu penses ?
- Heu… à rien de particulier, pourquoi ?
- Pour savoir.
Elle s’étire un instant et ses seins gagnent environ deux mètres cubes. Il faut absolument que je me la trempe dans un baquet d’eau froide additionnée de bromure. Je me lève déjà pour accomplir cette action salvatrice lorsque Chloé m’arrête d’une phrase :
- Tu veux savoir à quoi je pense, moi ?
- Je… ben, pourquoi pas.
- Assieds-toi.
Ce que je fais en essayant d’éviter le pli du pantalon qui fait si mal. Elle me pose la main sur l’avant bras. Je regarde ça comme si on venait de me plaquer un fer chauffé à blanc sur la peau. Chloé continue :
- Je pense que vous avez été super sympa de venir me chercher.
- Tu sais, c’est surtout Enrique…
- Sois pas timide, il m’a dit que c’est toi qui a suivi Pascal et qui a trouvé son appartement. Si je suis là, c’est grâce à toi.
La main glisse. Je ne bouge pas. Mon gland doit être à moins de quatre centimètres. Elle reprend :
- Je sais pas comment te remercier.
Moi non plus. Que cela soit dit. Je ne sais rien, absolument rien, surtout pas comment elle doit me remercier. De toute façon, je n’ai guère le choix puisqu’elle se penche déjà pour engloutir mon désir turgescent qu’elle a préalablement extrait de son carcan de tissu. Pourvu qu’Enrique continue de dormir ! Et hop ! la voilà qui me chevauche, à présent, comme Henri IV sur la jaquette du film, chez Pascal. Au trot, au trot, au galop ! hue, maudite carne !
Cette fille est une fée, ou un déesse. Elle possède cinq têtes, quatre paires de seins, vingt et un orifices tous plus lisses les uns que les autres, et des yeux à ne plus savoir qu’en faire. Je suis au paradis. Dieu merci, ce fut la plus belle mort qu’on puisse imaginer. Nous bondissons de nuage en nuage à l’aide de notre canapé volant. Je suis entouré d’une myriade de seins, j’ai le nez au milieu, entre deux.
L’éternité s’ouvre à nous. Pourvu qu’il ne vienne à personne la sombre idée de nous ressusciter…
Drrriiiiing ! ! !
Qui ose ?
Merlin. Un coup de baguette magique et nous voilà de retour à la vie.
- Ouvrez ! Vous croyez que je vous ai pas entendus ? Je vais appeler les flics, moi !
Chloé me lance un regard interrogateur. Tout en me rhabillant, je lui fais signe qu’il n’y a aucun risque. L’autre joue du tam-tam sur la porte. Il frappe de façon modérée car c’est tout de même son appartement et sa porte.
- Bande de fumiers ! vous amenez des putes, en plus ? C’est pas un boxon, ici.
Rendu furieux par les mots employés, je bondis déjà quand Chloé me retient par le bras, m’indiquant combien tout ça n’a guère d’importance.
Enrique nous rejoint. Il jette un œil à la tenue de sa conquête, à la mienne, et, rassuré, repart se coucher. Au bout de dix minutes et d’une engueulade avec la voisine, Merlin fait de même. Je reste seul avec Chloé. La charmante nous allume chacun une cigarette. J’ai du mal à croire que nous venons de nous livrer aux pires bestialités.
- Qu’est-ce que vous allez faire avec le fric ?
Une longue bouffée de brume à cancer avant de répondre :
- On va en Afrique. Avec tout ce pognon, là bas, on va vivre comme des rois sans rien faire jusqu’à nos derniers jours. Au début, on voulait y aller pour monter une affaire, un bar ou quelque chose du style, mais vu ce qu’on a gagné, ça va plus être nécessaire. Et toi, t’es déjà allée en Afrique ?
- Une fois, pour un tournage.
- Tu fais du cinéma ?
Elle m’envoie un sourire de connivence, se penche en avant et passe une légère caresse sur mon entrejambe sans dire un mot. C’est sa réponse. Je me tais également.
Nous restons silencieux durant quelques minutes. Une question me brûle les lèvres. Je me verse un whisky avant de la poser.
- Comment ça se fait qu’y avait autant de fric, à la banque ?
- J’ai fait des demandes de retraits, toutes pour le même jour. J’avais ouvert des comptes bidons et j’ai fait des transferts dessus depuis les comptes de sociétés.
- Ils ont relevé les numéros des billets ?
- Non. J’étais censée le faire.
- Et tu l’as pas fait. Bien… Très bien.
Je m’envoie une grande gorgée, histoire de fêter cette excellente nouvelle, avant de hasarder :
- Alors on peut partir dès demain. Tu viens avec nous ?
- En Afrique ?
- Ouais.
- Heu… pas pour le moment. J’ai encore quelques petits trucs à régler. Mais je vous rejoindrai après, si ça vous dérange pas.
- Ca me dérange pas.
- J’avais cru comprendre.
Chloé écrase sa cigarette, prend une profonde inspiration et dit :
- Ce qu’il y a, c’est que si je reste, j’aurai besoin de ma part.
Sa part ? La salope ! Et nous, les derniers des cons. Je me disais aussi qu’avec ma tête, c’était plutôt étonnant qu’elle s’embroche aussi vite. Il me semblait bien que quelque chose clochait. Une excuse : mon cerveau n’était pas irrigué en priorité. A présent, tout est rentré dans l’ordre et malgré ce que j’ai bu, la situation m’apparaît de manière très claire : Il faut que nous soyons prudents… très prudents.
- On en parlera demain. J’ai sommeil.
La revoilà. Elle pose ses seins de part et d’autre de mon ventre. La chaleur traverse presque immédiatement mon pantalon. Ses yeux sont comme deux billes de jais. Je me force à la regarder sans avoir l’air gêné. Elle me sourit, prend un ton anodin pour demander :
- Il est où, le fric ?
- Il vaut mieux que tu saches pas, tu crois pas ?
- Ca dépend. Si jamais il t’arrivait quelque chose, ce serait dommage de le perdre.
Je me dégage difficilement sur le côté sous prétexte de saisir mon paquet de cigarettes. Chloé se laisse rouler sur la moquette. Si elle savait à quand remonte la dernière fois que j’ai passé l’aspirateur !
- Chloé, ils t’ont fait chier, les autres ?
- Heu… oui.
- Ils te retenaient prisonnière, c’est ça ?
- En tout cas, ils voulaient pas que je sorte. Dès que je bougeais le petit doigt, ils me suivaient ou ils m’accompagnaient carrément.
- Ils ont pas essayé de te faire parler ? Ils t’ont un peu bousculée, non ?
- Oui… un peu.
- Pas plus que ça ?
- Je leur ai dit la vérité, que je vous connaissais pas et que j’avais cru que vous étiez de la bande.
- Ils t’ont crue ?
- J’en sais rien. Ils attendaient. Pourquoi tu me demandes tout ça ?
- Pour rien… pour savoir. On a pas eu tellement le temps de parler, tu trouves pas ?
Elle roule et fait plusieurs tonneaux sur le côté. Ca pourrait être très sensuel, mais, d’une part, je me méfie, et, d’autre part, les miettes de diverses natures qui s’incrustent dans sa peau ne sont pas du meilleur effet.
- Et vous deux, pourquoi vous avez fait ça ? C’était la dèche ?
- Ouais… on était raides. Je me suis fait virer y’a un peu plus d’un an et Enrique deux mois avant. On était en fin de droits, sans un flèche, alors on a mis ça en route.
- Ca fait longtemps que vous vous connaissez ?
- On a bossé quelques temps ensemble.
Elle sourit, refait quelques tours pour se rapprocher.
- Et… c’était pas trop difficile, avec la crête à Enrique, de trouver du boulot ?
- Un peu.
Après tout, si cette fille essaie réellement de nous entuber, pourquoi ne pas en profiter et lui rendre la pareille ? Qu’est-ce que je risque ? tomber amoureux ? La dernière fois qu’une telle chose s’est produite, ça a duré environ trois jours. Et dans trois jours, nous serons loin. Profitons un peu de la vie. Ce n’est pas si souvent qu’une créature de cet acabit, une professionnelle, se jette dans mes bras les cuisses ouvertes et la langue pendante. Si elle parvient à ses fins, il me restera au moins quelques souvenirs.
Et Enrique ?
Quoi, Enrique ? Il veut prendre des risques ? Les voilà, les risques !
- Chloé, on remet ça ?
Comme par magie, le soutien-gorge libère sa batterie d’obus de 105 et le string glisse le long de ses cuisses.
Et tandis que je me déshabille, elle miaule et continue de se vautrer dans nos restes de repas.
- Oh viens mon chéri !
- T’en fais pas, ma belle, tu vas en avoir pour ton argent.
J’ajouterais volontiers qu’elle ne l’a pas encore, son argent, mais je subodore que ces mots malheureux ne m’ouvriraient pas forcément les portes de la caverne au trésor.
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