chapitre 2
- Pourquoi tu te marres ?
- Laisse tomber. Alors, c’est quoi ton plan ?
Punky se lève, commence à parcourir la pièce les épaules voûtées, les mains dans le dos. Attitude très napoléonienne. Manque juste le costume approprié.
- Voilà : il faut qu’on les prévienne sans qu’ils puissent savoir qui on est et où on habite.
- En effet, ça me paraît judicieux. Maintenant, je vois pas comment tu peux prévenir des gens dont tu ne sais ni qui ils sont ni où ils sont.
Je suis littéralement plié en deux.
- Arrête de te marrer comme un con ! J’ai pas fini.
- Moi non plus, je sens que j’ai pas fini.
En quatre, cette fois-ci.
- Alors voilà… c’est simple… euh, alors tu disais que ces mecs là, ils étaient du milieu.
- C’est pour ça qu’il faut pas les laisser de côté ! ! !
J’explose… c’est pas tous les jours qu’on se marre. Enrique fait mine de ne pas me prêter attention. Il continue avec application :
- Donc, si je me trompe pas, les mecs du milieu, ils sont du côté de la place Clichy, vers Pigalle, tout ça.
- Attends ! J’ai une idée : on reprend nos déguisements et on infiltre le milieu en se faisant passer pour des stripteaseuses. Ca te branche ?
- Ta gueule, je réfléchis. Donc il faudrait qu’on laisse le message dans le coin comme quoi on a l’oseille des autres fumiers.
- T’as raison. Comme ça, c’est pas une fille que tu vas récupérer, c’est cinquante ! Et avec un minimum de chance, y’aura ta petite brune.
Enrique se gratte la crête.
- Ouais… c’est vrai ça.
- Ah. Tu vois, je...
Punky me coupe :
- Mais non ! qu’on est cons !
- Parle pour toi.
- On a qu’à leur laisser un message codé !
Un message codé… autant y aller franco, ce que je lui suggère sur le champ :
- Ouais. Pis on va faire des mitrailleuses lourdes en bois et des abris anti-atomiques avec des cagettes, aussi.
Il continue en faisant mine de ne pas m’écouter :
- …un message que eux seuls peuvent comprendre.
- Les blondasses vous saluent bien, elles vous refileront ce que vous voulez si vous leur rendez leur copine.
Enrique ne rit pas. Il me regarde, étonné… étonné mais souriant.
- Eh, c’est pas mal, ça !
- Ouais, c’est génial. Et une fois qu’ils ont ton message, ils font quoi ? Ils crient très fort ? Hé ho, on a votre copine, vous voulez qu’on la livre où ? Sainte Anne ou Charenton ? On lui ajoute un peu de persil dans les oreilles et quelques rondelles de carottes dans le croupion ? vous la voulez froide ou chaude ?
- Ca y est ! Voilà l’idée : ils passent une annonce dans un journal.
- Pas le Chasseur Français, je suis pas abonné.
Enrique ne daigne pas répondre. Il arpente le salon en silence, manifestement satisfait des résultats de notre petite conversation. Je m’affale sur le canapé et commence à rouler un joint. Punky enfile son blouson, fait trois fois le tour de l’appartement avant de revenir et de me lancer :
- Bon, ben j’y vais.
- Tu vas où ?
- Je vais laisser le message.
- A qui ? Tu vas faire du porte-à-porte ? Bonjour madame, j’ai un message. Pour qui ? Pour qui vous voudrez, madame…
- Tu comprends rien à l’amour.
- Heureusement. Ca me dit pas à qui tu vas raconter tes petites histoires.
- Je vais faire les bars et les boites de nuit, sur Blanche et les environs. Dans le coin, ça doit pas être rare, les braqueurs.
- Alors bonne nuit… laisse ton artillerie au placard, ça vaudra mieux.
- Pourquoi ?
- Parce qu’on se fait palper quand on entre dans une boite de nuit. Alors un P38, ça fait voyou, même s’il est neutralisé. Y’a des gens qu’aiment pas et ceux que tu vas voir, ça risque de les rendre curieux.
- Ouais… espérons que personne va me chercher des noises.
- Espérons.
- Tu restes ici ?
- Ouais.
- Bon… alors à plus tard ?
- A plus tard.
Enrique stagne sur place quelques secondes, la tête baissée vers ses rangers, comme s’il s’était endormi debout. Il finit par relever la crête, souriant, m’octroie un clin d’œil complice avant de tourner les talons et sortir.
J’attends trois minutes, montre à l’appui, avant de saisir mon blouson et de lui emboîter le pas.
La meilleure façon de protéger quelqu’un est de ne pas lui faire savoir qu’on est avec lui : Un plus un ne fait deux qu’en mathématiques alors que dans la vie l’addition peut s’avérer plus favorable quand les bonnes volontés s’ajoutent et que chacun y met du sien. D’autre part, mieux vaut parfois précéder la personne que l’on suit ! Vu la vélocité de mon compère aux racines et au tempérament hispaniques, cette opération ne demande pas grand effort. J’ai vite fait de le rattraper et de le dépasser sans qu’il se soit rendu compte de quoi que ce soit. Il avance néanmoins d’un pas sinon rapide, du moins décidé.
Dans le parc qui descend vers le métro, c’est l’heure de sortie des jeunes. Ils s’y aventurent dès que la nuit tombe. Ils rodent, fument, boivent, palabrent. C’est ici, à cette heure, que tous les coups foireux se mitonnent. Les futurs gibiers de mitard font leurs classes.
Enrique passe devant eux sans les regarder, comme s’ils n’existaient pas. L’amour lui donne des ailes… des ailerons, plutôt. Je l’imagine plus en sardine qu’en épervier vu la nageoire qu’il arbore sur le haut du crâne. Elle le signale à cent mètres à la ronde, tout comme cette démarche aléatoire et sinusoïdale qui l’oblige à baisser la tête pour mieux cerner les trottoirs.
Voilà la bouche du métro. Les deux CRS du matin ont été remplacés par d’autres, des plus frais. Pas d’avantage de soucis qu’avec les précédents. Ils arrêtent tout ce qui est plus basané que nécessaire et nous laissent passer. Décidément, nous avons des faciès sinon avenants, du moins anodins.
Enrique me suit. A tel point qu’il entre dans le même wagon que moi. Je me propulse rapidement au fond, derrière une petite vieille qui s’agrippe au fruit de l’accouplement contre nature d’un lampadaire et d’un guéridon, le genre d’objet qu’on s’arrachera dans quelques décennies, en le trouvant « formidable, très actuel dans sa recherche de l’essentiel ».
Enrique consulte son plan de métro avec application. D’où je suis, la tête dans l’abat-jour, je le vois très nettement compter sur ses doigts le nombre de stations restantes. Comment a-t-il pu remarquer que la fille du crédit agricole était jolie ?
Cette pensée m’en amène une autre : et si la demoiselle n’était pas retenue par les types en question ? S’ils lui faisaient confiance et l’avaient laissée retourner bien tranquillement à un autre turbin ?
Assez peu probable, finalement. Ce genre de milieu doit être tout sauf compréhensif, surtout avec les femmes.
Après deux changements, Punky se décide à descendre définitivement. J’hésite un instant avant de le suivre. Il est pratiquement seul dans la station. Tête baissée, il part en grandes courbes tendues vers la sortie et les escaliers.
Allons-y.
Place Clichy. L’air est frais, beau temps pour une nuit. Enrique a enfin levé la tête, le nez aux étoiles. Après quelques secondes d’hésitation, il prend à gauche, en direction du boulevard. Je le suis en essayant d’éviter les crottes de chien qui jonchent le sol.
Premier bar. Je reste sur le trottoir, suffisamment près de la vitrine pour voir ce qui se passe derrière. Mon ami se penche au dessus du zinc et parle au gros moustachu en chemise à carreaux. L’autre se recule, l’observe en silence avant d’éclater de rire et de prendre à témoin les clients. Enrique se précipite vers la sortie, sort sur le trottoir, libérant dans la nuit l’hilarité de tout le troquet.
Deuxième bar. Je suis obligé de le suivre à l’intérieur. Beaucoup d’agitation. Quelques filles, des travelos aux yeux noircis et fatigués buvant un dernier verre avant d’aller travailler, histoire de se donner du cœur à l’ouvrage.
Mon compère fend la foule, parvient à se frayer un passage jusqu’au comptoir. Je le suis du regard. Plus exactement, je suis la crête. Ca n’a pas l’air de se passer trop mal. Le revoilà. Petit sourire énigmatique au coin des lèvres, démarche presque droite, tête relevée… aurait-il une piste ? Ca ne m’étonnerait qu’à moitié…
Et un troisième bar, et un quatrième, et une boite de nuit réservée aux africains, et une autre réservée aux habitués, et une autre aux homos, et une autre encore aux gens qui n’ont ni rangers, ni crête.
Punky passe son chemin.
Je fatigue.
Pas Enrique.
Je comprends à présent le pourquoi de la démarche ondulante, du parcours sinusoïdal, des pas minimalistes. Il se réserve, le bougre ! Il conserve toute son énergie pour la suite. Moi qui me donne à fond depuis deux heures, je suis vanné, sur les rotules. Et lui, il trottine, il marche gentiment, toujours au même rythme… quoique… on dirait qu’il accélère, depuis un quart d’heure. A moins que ce ne soit moi qui ralentisse.
Je devrais rentrer me coucher. Il va finir par me voir et je préfère le suivre plutôt que l’accompagner. Pourquoi ? A cause du peu de confiance que je lui accorde lorsqu’il est dans cet état, à cause de mon amour propre, aussi. Après le cinéma que je viens de lui faire, je me voyais mal acceptant de l’aider dans sa recherche. On a sa fierté, malgré tout.
Et c’est à cet instant précis, à ce moment clé où je me dis que je serais cent fois mieux sur mon matelas, perdu dans un premier sommeil, qu’arrive l'imprévu. Il se présente sous la forme d’un type d’une trentaine d’années, bien habillé, costard, cravate, chaussures cirées de frais, genre jeune cadre d’une multinationale. Le visage ne m’est pas inconnu. La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, il courait sur un quai de métro, flingue à la main.
Enrique ne l’a pas remarqué. Il souffle un instant, assis sur un banc. Ses rangers sont plongées jusqu’aux lacets dans un énorme étron canin sans doute laissé là par le dogue d’un touriste teuton. Il n’en a cure, occupé comme il l’est à redresser sa crête qui fout le camp.
Le type part à gauche, en direction de Barbès. Tant pis pour Enrique. S’il se fait casser la gueule, ce qui serait un moindre mal, il l’aura bien cherché. J’enquille immédiatement derrière le braqueur retardataire.
C’est un prudent. Je ne pense pas qu’il m’ait remarqué, mais il jette de temps à autres de rapides coups d’œil en arrière. Parler de conscience serait abusif, disons simplement qu’il n’a pas l’air tranquille. D’ailleurs étonnant qu’il ne se soit pas mis au vert, à la campagne. Vu sa prestation à la banque, ce serait la moindre des choses. Pour nous, c’est différent, les déguisements nous épargnent ce genre de soucis.
Il s’éloigne peu à peu de la place Pigalle. Je le suis depuis l’autre côté du boulevard, tout en vérifiant régulièrement sa position. J’ai retrouvé un peu de vitalité. Le fait de marcher réellement dénoue les muscles de mes mollets, lubrifie mes genoux. C’est le surplace qui tue, pas la marche.
Il prend à gauche, dans la rue des Martyrs. Je traverse et attends quelques secondes avant de passer devant le croisement comme si j’allais tout droit. Il me tourne le dos. C’est parti.
C’est qu’il grimpe vite, le zèbre. Pas étonnant, avec des cannes pareilles. On le dirait monté sur des baguettes chinoises, celles dont on se sert pour les nouilles. Derrière, mes moignons doivent faire figure de deux pauvres nems à la ramasse dans un bol de potage.
Et maintenant, à droite, rue d’Orsel. Je ne le suis pas tout de suite. J’attends pour être sûr de ne pas me faire emballer dans un traquenard. Il avance jusqu’à la moitié de la rue avant d’entrer dans un bar, un minuscule estaminet que je n’avais jamais remarqué avant. Les clochettes de la porte tintent quand il la referme derrière lui.
Voyons un peu de quoi il retourne. Je trottine jusqu’à la façade du troquet et passe devant rapidement, suffisamment pour ne pas me faire repérer. Ils sont cinq là dedans. Un taulier d’une cinquantaine d’années derrière le comptoir, une femme assise de dos sur un tabouret à pute, et trois hommes à une table ronde. Dans l’ensemble, des visages peu engageants, quelques tatouages débordant des manches de chemises, des rides tracées au couteau. Du client sérieux, dirait-on, à l’approche de la quarantaine, pas le genre à se foutre sur la gueule pour un mot ou un regard de trop, plutôt le style à attendre tranquillement que le contrevenant passe à proximité d’égorgement ou à portée de tir.
Arrêt un peu plus loin, sous un reste de porte cochère. Le digicode qui me tient compagnie est plus compréhensif que la majorité des concierges, il se tait, ne s’enquiert pas du pourquoi de ma présence. Le progrès a parfois du bon, notamment en matière de bignoles.
Me voilà parti pour un moment, s’ils se lancent dans une belote. Je sors une cigarette et l’allume après avoir jeté un œil alentour. Personne. Pas un chat, pas un rat, pas âme qui survive. J’ai intérêt à être prudent, à ne rien tenter d’héroïque ce soir. Dans un coin désert comme celui-ci, mon espérance de vie risquerait de fondre comme beurre au micro-ondes.
Pour tout dire, à choisir entre la fille et l’argent, je ne réfléchirais pas dix secondes s’il ne s’agissait d’Enrique. Mais voilà, il est capable de tout, y compris de me rafler ma part, de s’en servir pour racheter l’objet de ses désirs. Je pourrais faire l’inverse, me dira-t-on, prendre l’argent et disparaître… je pourrais. Ce n’est pas parce qu’on braque une banque qu’on devient un malfrat. D’autant plus quand ce n’est qu’une énorme farce pour laquelle on utilise des pistolets sans cartouches, sans percuteur, le canon aussi bouché que le canal auditif d’un nonagénaire. Encore maintenant, l’éventualité d’une arrestation me paraît inconcevable. Nous avons joué comme des gamins, voilà tout ; des gamins sans boulot depuis un moment, des gamins qui commençaient à éprouver de réelles difficultés à remplir le frigo, des gamins prêts à tout pour ne pas retourner à leurs pénates et avouer qu’ils avaient échoué dans leur conquête annoncée de la capitale.
Et nous avons réussi. Nous avons réussi et cet imbécile de punk tombe amoureux de la première fille qui lui lance un sourire, de la première qu’il embrasse. No future… juste une famille avec des mômes, un pavillon, un chien, un sapin de Noël en plastique et des guirlandes clignotantes. Ca peut remplacer le futur dans certains cas.
La porte du bar vient de s’ouvrir. Deux hommes en sortent, dont celui que j’ai suivi. Ils viennent dans ma direction en parlant. Le bout rouge de la cigarette remonte derrière ma paume.
Je ne bouge pas plus que les pierres qui m’entourent. Sans doute moins. Un fossile. Leurs semelles claquent et un léger vent m’apporte des effluves de boisson anisée. Je pensais que les bandits avaient des chaussures en caoutchouc et qu’ils ne buvaient jamais d’alcool pour ne pas avoir le doigt qui tremble sur la détente. Les rêves sont faits pour être brisés.
Le nouvel arrivant, un gros baraqué, parle à mon premier client :
- En vingt-cinq ans, c’est la première fois que ça m’arrive.
- Faut un début à tout.
- Ouais… ben j’aurais préféré que ça commence jamais, ce genre de connerie.
Erika et Cecilia ont marqué les mémoires, me semble-t-il. Ils continuent leur conversation et s’arrêtent quelques mètres après m’avoir dépassé.
- Je comprends pas. On avait pourtant tout bien fait comme il fallait. J’avais préparé l’affaire aux petits oignons, j’avais rien laissé au hasard. Et puis au moment fatidique : que dalle. Tu comprends ça, toi ?
- C’est peut-être justement parce que t’avais tout préparé que ça a foiré.
- Comment ça ?
- Ben, tu sais, la surprise, c’est pas mal aussi. Et pis faut changer de moment dans la journée. C’est la routine qui fait ça. Vaut mieux lui sauter dessus à l’improviste, comme ça, que de faire des plans à la con. De toute façon, ça marche jamais.
Je suis assez d’accord avec eux. Ils se serrent la main mais le costaud retient l’autre. Il a l’air plutôt gêné.
- Attends, Pascal. Ce que je te dis, c’est entre nous, d’accord ?
- Quoi… que tu bandes plus ?
-Mollo ! c’est pas la peine de le gueuler comme ça ! On dirait que tu te rends pas compte. Vu mon blaze et mon passé, si ça vient à courir dans le coin, je suis déshonoré. Déjà que j’ai pas toujours l’impression qu’on me respecte comme avant… les temps changent. Y’a vingt ans, ça me serait pas arrivé et en admettant le contraire, j’en connais pas un qu’aurait ouvert sa gueule. Mais maintenant…
S’il pleure, promis, je ne regarde pas. Pascal lui tapote l’épaule gentiment.
-T’en fais pas Riton… au ballon, j’ai jamais rien craché. C’est pas à l’air libre que je vais commencer.
Sage déduction.
La conversation est finie. Riton part à droite, Pascal à gauche. Ma décision est vite prise. Les problèmes conjugaux de Riton me paraissent assez secondaires au regard de l’affaire qui accapare le dénommé Pascal. Si l’un comme l’autre étaient dans le coup, ils auraient sans doute d’autres sources de préoccupations communes.
Va donc pour Pascal.
Il a l’air plus calme, à présent. Sa démarche s’est arrondie, il ne regarde plus derrière lui. Je soupçonne le pastis d’y être pour quelque chose.
Nous remontons la rue des Trois Frères. Il marche mollement, se donne le temps d’allumer une cigarette, repart en regardant les étoiles. Je lui laisse du mou.
Un chat me file entre les pattes en couinant. Je trébuche, bute dans un conteneur en plastique. Celui-ci roule quelques secondes en équilibre instable vers le centre de la rue, tout ça dans un bruit phénoménal. Un peu plus haut, Pascal s’est arrêté. Il sort de la lumière jaune d’un lampadaire pour se glisser dans un coin d’ombre, la main sous sa veste, au niveau de la ceinture.
Le conteneur ne bouge plus. Moi non plus. Je suis agrippé à une autre poubelle, lui évitant de suivre le même chemin que la première. Le chat est revenu se frotter à mes mollets en miaulant.
Il suffit qu’il rebrousse chemin de quelques mètres pour me voir… plus si aucune affinité. Je ne pensais pas être capable de retenir ma respiration aussi longtemps. Il faudra que je songe à faire de la plongée. Le chat continue de miauler. Ce doit être ça qui décide Pascal à repartir. Cette fois, la nonchalance a disparu. Il se remet en marche, me collant rapidement plusieurs dizaines de mètres dans la vue. Je lâche mon conteneur à regret, file un coup de pied au chat qui avait décidé de m’adopter et me lance derrière le bonhomme.
Je l’ai perdu. Il était là, à vingt mètres devant moi, et je l’ai laissé disparaître. Maintenant, je vois assez mal comment le retrouver. J’aurais dû le munir d’une balise. On n’est jamais assez prudent.
Je me colle dans une encoignure. Une cigarette. Bien méritée, celle-là. Revoilà le chat. Et ron, et miaou, etc… Où ai-je pu fourrer mon briquet ? J’étais sûr de l’avoir rangé dans ma poche de droite… ah, le voilà.
Mieux vaut attendre quelques minutes avant de fumer. Revoilà Pascal. Il est en face, de l’autre côté de la rue, à moins de dix mètres. Je pourrais presque sentir le parfum persistant de l’anis. Je sens aussi mes fesses se serrer au maximum pour ne rien laisser passer.
Une petite lumière s’allume. Un interphone. Le visage du malfrat est en contre-jour. Une voix grésillante, une voix de femme qui fuse de l’appareil :
- Oui ?
Pascal halète :
- C’est moi… ouvre ! j’ai les bourres au cul.
La serrure grignote quelques instants et le battant métallique s’entrouvre dans un déclic. Le bonhomme s’engouffre dans le couloir, disparaît. Sans vraiment avoir consulté mon cerveau, je traverse la rue en trottinant et colle mon pied dans l’interstice. Long grincement de la porte qui finit par se rabattre contre ma semelle.
Plus aucun bruit. J’ai le temps. Inutile de prendre des risques.
Le chat me donne un échantillon de miaous des plus divers. Je l’écoute avec attention, tentant de cerner la nature de ses réclamations. Pas grand chose d’autre à faire pour le moment.
Il m’a semblé entendre un léger claquement à l’étage, une voix de femme également. Je tends l’oreille. Plus rien. Le silence n’a jamais eu d’auditeurs plus attentifs. Je les imagine derrière la porte, immobiles comme je le suis, attendant que la nuit se remette en route.
Si j’étais prudent, je laisserais le pêne rejoindre son logement, je me trisserais avec vélocité, direction Bagnolet. Et là, je dormirais, la tête coincée entre deux liasses de billets de cinq cents.
Mais comme prudence est mère de tous les vices et que j’en cumule suffisamment pour ne pas désirer en rajouter…
Le couloir est plongé dans la pénombre. J’avance doucement après avoir coincé la porte avec un bout de carton. Toujours aucun bruit. Un escalier. Les marches ont l’air de pierre, voilà au moins un point positif. Qui plus est, un lourd tapis les recouvre. Mes chaussures ne font aucun bruit. Je prends soin de laisser ma main glisser plutôt contre le mur que sur la rambarde afin d’éviter toute résonance désagréable.
Premier étage. Une télé marche faiblement derrière la porte de droite. A gauche, rien. J’attends quelques minutes avant de continuer ma progression vers les étages supérieurs.
Des gouttes de sueur coulent entre mes fesses, me donnant la désagréable impression de m’être laissé aller.
Arrivé à la moitié de la volée, la porte de gauche, celle du palier inférieur, s’ouvre et laisse passer un léger filet de lumière. Mes dents se mettent à claquer à peu près au même moment.
Pascal sort sur le palier. Il a un automatique à la main. Sans un bruit, il descend les marches menant au rez-de-chaussée. Je vais rester collé au papier peint, à force de m’aplatir contre. Une ombre apparaît dans l’encadrement de la porte. Une femme.
Je tiens ma mâchoire inférieure solidement arrimée à celle du dessus. De ce côté là, le risque a disparu. C’est au niveau du ventre que le soucis se situe. Il est à deux doigts de gargouiller, je le sens qui se prépare.
Revoilà Pascal. La femme lui demande :
- Alors ?
- Ca va. Y’a plus personne.
Il entre dans l’appartement. Avant que le porte ne se referme sur eux, j’ai le temps de l’entendre dire :
- Chloé est dans la chambre ?
- Oui.
- J’espère que t’as bien fermé la porte.
- T’en fais pas.
C’est tout. Ca me suffit. J’ai l’impression que le gargouillis de mon ventre remplit la cage d’escalier jusqu’au dernier niveau. Inutile de m’attarder dans le coin. Je descends silencieusement.
J’ai l’adresse, le nom de la fille et celui de son ravisseur. Ca tient plus du miracle que de la chance. Il faudra que je pense à dire une petite prière, histoire de remercier le dieu des voyous. Ca mériterait presque un ex-voto sur le mur de la Santé.
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