jean matrot - Place aux amateurs - texte intégral

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Place aux amateurs

Par jean matrot

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Table des matières
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chapitre 1

    Escarpins sur pilotis et 105 D en mousse élastomère… Autant y aller franco, c’est sans doute ce qu’a pensé Erika en moulant ses formes généreuses dans un tailleur mauve, jupe fendue sur deux bons mètres. Le mariage des cheveux platine avec les paupières violacées peut paraître osé mais elle n’est pas à ça près. Elle porte un sac de voyage à son bras, se déhanche à tel point qu’il tressaille à chacun de ses furieux coups de fesse. L’ensemble pourrait être joli… Il pourrait.
    Conformément à ma personnalité, ma tenue est plus sobre. Je n’ai pas l’exubérance d’Erika. Sous le chemisier bleu pâle, même mes seins sont moins gros. La veste beige vient couvrir mes petites fesses qui sont comprimées dans une jupe austère de surveillante générale. On ne risque pas de se retourner sur mon passage.
    - Cecilia… Comment tu te sens ?
    - Mal.
    - T’en fais pas, ma poulette, on en a pas pour longtemps.
    - J’espère… huit minutes ou huit ans.
    L’enseigne drapeau du crédit agricole se rapproche tout doucement. Je vérifie une dernière fois que la crosse du MAC 50 est accessible au-dessus de ma ceinture.
    - Passe la première, Erika.
    - Si t’insistes…
    La grande blonde pousse la porte, pénètre dans l’agence. Un coup d’œil derrière nous et je la suis. Aucun client. Tant mieux.
 
    C’est parti pour l’effet de surprise ! Six regards étonnés plongent au fond des canons de nos flingues. J’annonce la couleur de ma plus belle voix :
    - On s’énerve pas. Vous allez nous donner tout le fric bien gentiment. Evitez de bouger et on évitera de vous descendre.
    Erika a escaladé le comptoir le plus proche pour sauter de l’autre côté. Elle remplit son sac rapidement sans lâcher le P38. A deux mètres de là, une employée d’âge mûr, crinière de jais tirant sur l’indigo l’observe en prenant des mines tour à tour effarouchées ou furieuses. Je tiens tout le monde en respect pendant qu’Erika s’affaire. S’approchant de la femme aux cheveux noirs, elle lui grogne :
    - Pousse-toi, la grosse.
    Mais voilà, même les caissières qui se font braquer ont un amour propre. Une baffe rapide, claquante. Erika se frotte la joue, dubitative. J’interviens :
    - Toi, la vioque, tu recommences, je te farcis. Ok ?
    La voilà calmée. Au guichet voisin, une mignonne se fend la bille. Erika continue sa progression. Je regarde ma montre. Dans cinq minutes, nous devrons être loin. Une goutte de sueur descend le long de ma tempe. Je l’essuie d’un geste nerveux.
    Au moment où ma charmante complice vide le tiroir de la jolie rieuse, quelque chose d’étrange se passe. Les autres ne peuvent pas voir, mais la brunette murmure du coin des lèvres. Erika se redresse au bout de quelques secondes, étonnée mais tout sourire, avant d’agiter le canon de son arme en direction d’un obèse qui transpire son petit déjeuner.
 
    - Toi, là… le coffre. Vite !
    Le bonhomme se redresse, rejoint Erika. Des gouttelettes de sueur roulent sur son front. De mon côté, j’appréhende aussi : Et si les billets sont marqués ?
    - Allez, grouille… on a pas la journée.
    Il ouvre un bureau, en sort un trousseau, ouvre un autre bureau puis une niche dans le mur dont il extrait une longue clé. Le pistolet d’Erika lui rentre dans les reins d’une bonne dizaine de centimètres. Le banquier enfonce la clé dans la porte. Deux tours et le vantail pivote. Il répète la manœuvre sur la grille suivante, compose un code à six chiffres sur un boîtier métallique.
    Plus que trois petites minutes. Mon maquillage est en train de se faire la malle avec toute l’eau de mon corps.
    - Magne-toi !
    La blonde, la brune et l’obèse entrent dans la salle du coffre. Je maintiens les autres en joue. Toujours pas de sirène. J’ai l’impression d’avoir de la fièvre.
    Retour d’Erika, deux sacs pleins à la main. Jolie brune est à ses côtés. Du bout du canon, je lance les instructions :
    - Bon, les autres, là dedans, et vite !
    Brève bousculade à l’entrée de la minuscule pièce. On dirait des poules qui se marchent les unes sur les autres pour ne pas être la dernière, celle du pot, celle qui n’en a pas.
 
 
Le calme revenu, Erika empoigne la brunette, la tire à l’écart de la porte blindée et entreprend de lui rouler une pelle olympique, un baiser de compétition genre Autant en emporte le vent. L’autre résiste mollement, les yeux exorbités, nous fait signe de partir. Excellente idée. Interruption des ébats :
    - Allez ! On roule !
    Adieu jolie banque, adieu jolie brune… bonjour fortune !
    J’empoigne un des deux sacs et le passe à mon épaule. De son côté, Erika fait de même. Derrière la porte de l’agence, le boulevard de Bonne Nouvelle nous accueille par ses cris et ses vrombissements.
    Mon cœur couvre largement cette cacophonie.
    Beaucoup de monde, tout à coup. Une voiture contre le trottoir, trois grands gaillards en sortent rapidement avec des sacs. Leurs regards s’attardent sur la poitrine d’Erika. Un instant, l’un des types m’observe avec un drôle d’air. Je lui lance un sourire pur pacotille avant de filer vers une bouche de métro. De son côté, la blonde Erika déroule ses hanches au rythme des talons aiguilles en direction de République. Les trois inconnus entrent dans la banque.
    Fin du premier acte.
 
    Personne dans le couloir du métro, le vide. Deux minutes suffisent pour effectuer la transformation. Cecilia devient Cecil. Exit les talons, au revoir la perruque, retour à une hauteur normale. J’ouvre le sac pour y fourrer la jupe, les faux seins et le reste…
 
    Jamais vu autant de fric !
    Dehors, une sirène retentit. On s’extasiera plus tard. Je coince les habits entre les deux poignées du sac et m’élance dans le couloir de faïence. Là haut, des détonations. Le son descend par la bouche de métro pour me rejoindre, me rattraper.
    J’accélère. Un frisson parcourt mon dos… Erika.
    J’enfile un escalier en même temps que mon bonnet, me retrouve sur le quai. Par bonheur, une rame pénètre dans la station. Je me jette dans le wagon le plus proche.
    On démarre. Un homme arrive sous la voûte en courant, mèche sur un œil, costume en pleine dégringolade, pétard à la main. Avant que le métro ne pénètre sous le tunnel, il a juste le temps de me fixer pendant deux secondes. Quelque chose me dit qu’il a fait le rapprochement avec Cecilia. Quelque chose me dit également que ce type là n’est pas plus flic que moi mais que ça ne signifie pas forcément du bonheur pour la suite.
    Dix minutes plus tôt, il aurait été question d’intuition féminine.
    Je m’assieds sur un strapontin. Tremblements et sueur arrivent d’un coup. Je coince les mains sous mes cuisses tout en serrant le sac entre mes jambes.
    République. Tout le monde descend. Changement, direction Galliéni. Dans les couloirs, j’ai l’impression qu’on me regarde, qu’on m’espionne. Pure paranoïa. Le sac pèse de plus en plus lourd. Espérons qu’Erika…
 
    Plus que quelques stations. La population du wagon devient de plus en plus bigarrée. Un vieux est venu s’asseoir à mes côtés, il tente de gagner du terrain en me poussant mollement. Je résiste, tendu au maximum. Après ce que nous venons de faire, je me sens capable de pourfendre tous les petits vieux du monde.
    Galliéni. Nous sortons des wagons. Une foule compacte se masse autour de l’entonnoir formé par les escalators. J’avance tranquillement, à présent. Inutile de me faire remarquer.
    Des CRS, un couple. Contrôle d’identité pour tout le monde, ou plus précisément ceux qui à leurs yeux sont suspects : les faces sombres, terre cuite, terre de Sienne, terrez-vous ventre à terre. Etant plutôt pâlichon, je passe au travers des mailles du filet sélectif. Un sourire en prime à l’attention du plus jeune. Pardonnons-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font.
    Pour arriver au quartier de la Noue, il faut gravir un petit jardin à flan de coteau, genre parc à violeurs. Sans doute la raison pour laquelle la végétation est si basse : Les maniaques sexuels opèrent rarement debout.
    Le pistolet est toujours dans ma ceinture. Un regard alentour. Personne, un chien, tout au plus. Je dérive du chemin pour attaquer la pente par les lacets. Arrêt devant un buisson plus important, plus fourni que les autres. Le MAC 50 glisse sous un conifère japonais, un arbuste aux reflets bleu pétrole.
 
    La fin du parc est annoncée par une sculpture indéfinissable, mélange astucieux de métal et de laideur saupoudré de quelques grappes de mômes. Pas de voiture de flics à l’horizon. Jusque là, ça va. Je traverse la rue de la Noue, pénètre dans le parking extérieur en longeant au maximum la zone d’ombre. Toujours pas de problème. Au dessus de la dernière volée d’escaliers, la barre de béton, l’endroit dont j’habite une infime partie, la plus sale et la moins éclairée. L’architecte devait être en manque d’inspiration quand il a opté pour un bâtiment de cette taille sans autre agrément que le linge séchant sur les balcons. Heureusement, les cris et les engueulades animent un peu le coin, ça permet de différencier l’endroit d’une nécropole.
    Je jette un œil autour de moi avant de poser le pied sur l’esplanade qui longe la construction.
    Comme à son habitude, Sing-Tong est assis sur les marches de l’entrée, sa Game Boy entre les mains. Il ne se rend compte de ma présence que lorsque je suis devant lui.
    - Un chômeur en fin de droits !
    - Un dealer en fin de matinée !
    L’ asiate scanne les environs rapidement.
    - Hé, tête de mort, t’as qu’à parler plus fort ! Si ma vieille dans le coin, je me faisais étriper.
    - T’en fais pas, mon mignon, j’ai regardé.
 
    - Mon cul, ouais.
    - Dis donc, à propos, t’aurais pas vu Enrique ?
    Retour à la Game Boy. Il est en passe d’exterminer l’armée des Zorg. Quelques secondes de silence. Pas d’oraison funèbre. Ca y est. C’est fait. Le Mao local m’adresse un sourire victorieux.
    - Pas vu. Pourquoi ?
    - Pour rien.
    Je pousse la porte d’entrée de l’immeuble tandis que Sing-Tong me lance, à mi-voix :
    - Hé, Cecil, j’ai de l’afghan noir en promo… t’en veux ?
    - On verra. Je te dirai ça demain.
    Il faudrait être sûr que les billets ne sont pas marqués.
    Le hall est vide. Direction les caves. Mon sac sous le bras, je grimpe à l’échelle métallique menant au local machinerie de l’ascenseur. La trappe s’ouvre aisément, avec une clé de douze. Tout disparaît dans le fond de la petite pièce : les habits, l’argent, le sac.
    Je referme la trappe et descends de l’échelle. De retour dans le hall, les tremblements ont cessé.
    Maintenant, la suite. Coup d’œil à ma montre. Il est onze heures. Si Enrique n’est pas là à midi, je pars, je laisse tout en plan et je m’éclipse du quartier. C’est ce que nous avions décidé.
 
    En attendant, une bonne bière s’impose.

    Un quart d’heure plus tard, la porte de l’appartement s’ouvre à la volée. Enrique fait son entrée. Il a retrouvé sa crête rouge, son perfecto clouté, la veste de jean sans manches et les multiples boucles d’oreilles. D’Erika, il a juste conservé le rouge à lèvres criard et les faux cils.
    - Tu t’es pas démaquillé ?
    - Pas eu le temps.
    - Qu’est-ce que tu foutais ?
    - Ca a chié… j’ai fait des détours.
    Envoi de canette. Punky la saisit au vol et la décapsule à la fourchette. Je demande :
    - C’était les flics qui tiraient ?
    - Ouais. Y’avait aussi les autres mecs, ceux qu’on a croisé à la sortie de la banque.
    - Attends… ils venaient braquer ?
    - Faut croire. C’était des sérieux. Ils ont sorti l’artillerie. C’est même eux qu’ont commencé à tirer.
    La bière termine sa cascade au fond de mon gosier. J’en profite pour réfléchir.
    - Si j’ai tout bien compris, on les a grillés ?
 
 
    - J’ai l’impression.
    Il termine sa canette en une gorgée avant de continuer :
    - Ouais, ça m’a tout l’air qu’ils ont bien profité des inconvénients de notre visite, les mecs. Et je t’ai pas dit mais la fille, la brune…
    - Celle à qui t’as roulé une pelle ?
    - Ouais… ben, je serais pas étonné qu’elle soit en cheville avec les autres types. C’est elle qui m’a dit qu’y avait des thunes dans le coffre.
    Trois coups furieux sur la porte. Nous sursautons. On dirait les trois coups d’une nouvelle pièce de théâtre : « comment les deux braqueurs du boulevard de Bonne Nouvelle se font serrer à Bagnolet, dans une HLM minable, deux heures après leur méfait. »
    J’aurais préféré une autre pièce.
    Une voix fuse au travers du panneau :
    - Ouvrez ! Je sais que vous êtes là ! J’ai vu l’autre, le ponk. Il a pas le droit de loger ici !
    Nos muscles se relâchent. En chœur, rassurés, nous articulons « va te faire mettre » du bout des lèvres, sans qu’un son sorte de notre bouche. L’autre continue :
    - Vous me devez deux mois de loyer ! Je loue pas pour faire plaisir. J’ai besoin de cet argent !
 
 
    Nous aussi. C’est d’ailleurs la base du problème.
    Ca risque de durer un moment. Le mieux est encore de se replier chez le voisin du dessus pour attendre qu’il lève le camp, qu’il fatigue.
    A la fenêtre tout le monde. Paradoxalement, Sing-Tong, notre voisin du dessus, est en dessous, sur l’esplanade. Il pulvérise une autre armée de Zorg, des guerriers, ceux-ci. L’asiate lève la tête de bon gré. Je le soupçonne d’écourter sa défaite et de nous en être reconnaissant.
    - Keskia, les pédés ?
    - Ouvre-nous ton balcon… on a des soucis.
    - Hein ?
    - Laisse-nous monter. Y’a Merlin qu’est là.
    Sing-Tong fait mine de se lever à contrecoeur, s’étire, baille, range la Game Boy dans son étui. Il nous regarde en souriant, les yeux comme deux pointillés en travers du visage.
    - Alors, on est dans la merde, les gars ?
    - Fais pas chier, putain de jaune, laisse-nous monter sur ton balcon !
    Il se rassied, nous sourit encore et prend un accent outré :
    - Les deux dragons homosexuels ne font pas peur à petite souris car petite souris détient la force du buffle dans le creux de sa main.
 
    Enrique s’énerve :
    - T’as peut-être la force du buffle mais t’en as pas les couilles. Monte dans ta chambre, Dugland, et envoie l’échelle !
    - Le misérable punk ne fait pas peur à l’honorable descendant de Confucius.
    - Tu te feras honorer un autre jour, ouvre ton balcon !… faut qu’on regarde ta téloche.
    Voyant que cette dernière requête n’aboutit toujours pas, je prends ma plus belle voix pour entonner avec force :
    - Grande vente promotionnelle de produits ménagers ! Y’en aura pour tous les goûts ! Approchez mesdames ! Venez par ici ! De la poudre à récurer les neurones ? Du cirage marocain ? Un dépoussiérant à narines ? mon ami est là ! Et cet ami, c’est… c’est…
Avec une voix pareille, je devrais faire de l’opéra.
    En attendant, Sing-Tong est monté chez lui, au deuxième. Je doute qu’il ait apprécié ma prestation… le choc des cultures.
    - Toi j’vais te tuer, toi !
    En effet, l’accueil est loin d’être chaleureux. La face ronde grimace au-dessus de la rambarde. Il lâche son échelle de corde et nous montons l’un après l’autre. Nous voilà dans sa chambre.
    - Tu me refais un coup comme ça, je te tue, sur la tête de ma mère !
 
 
    - T’as raison, machin… elle est où, la télécommande ?
    Trop fier de son installation pour en priver qui que ce soit, le bougre. Nous nous asseyons tous les trois sur le canapé de cuir faisant face au cinéma personnel de Sing-Tong. J’ai l’honneur grandissime de presser le petit bouton rouge. L’image apparaît. C’est une fille nue en train de pratiquer une forme de gymnastique tout à fait particulière avec un partenaire du sexe opposé. Panique. Sing-Tong se rend compte qu’il m’a confié la mauvaise télécommande, la reprend, jongle avec une deuxième, appuie sur un autre bouton… la fille continue ses assouplissements du bassin mais cette fois-ci, elle est accompagnée par une musique techno tout à fait déplacée en de telles circonstances. Enrique met fin au calvaire de notre ami en saisissant le petit boitier de plastique sur lequel il était assis et en mettant la trois. Au passage, il lâche tout de même :
    - Tu t’intéresses à la danse, héritier de Confucius ?
 
    Informations régionales. Jolie vue du boulevard en enfilade. Deux corps allongés sur l’asphalte, du sang autour, des douilles entourées à la craie. Tout ça sur grand écran.
    « Ce qui s’est passé ce matin à Paris, sur le boulevard de Bonne Nouvelle, serait comique si deux morts n’étaient à déplorer : A neuf heures trente, deux femmes (ou supposées telles) sont entrées dans une agence du Crédit Agricole et ont dérobé la somme de six cent vingt mille francs sous la menace d’armes de poing.
Une minute après leur départ, trois hommes ont fait irruption dans la même banque. La police avait été prévenue lors de la première attaque, c’est pourquoi ils sont arrivés au moment où les seconds braqueurs sortaient de la banque. Il y a eu fusillade et un policier ainsi qu’un malfrat ont été tués. Il semblerait que l’une des employées de la banque soit complice du hold-up. Cette dernière a disparu rapidement après les faits… »
    Photo à l’appui. Notre mignonne brunette, celle qu’Enrique a embrassé fougueusement.
    Sing-Tong zappe. De guerre lasse, Enrique se lève et va à la fenêtre.
    - Merlin se casse.
    - Il a pas tenu longtemps.
    - C’est tout ce que vous vouliez voir ?
    Je réponds à Sing-Tong sans me retourner :
    - Ouais… je croyais qu’ils parleraient de mon petit frère. Il doit passer à la télé.
    - Pour quoi faire ?
    - La météo. A plus.
 
    De retour à l’appartement, Enrique tombe dans le canapé avec force. Je me laisse aller sur la moquette, tout sourire, les mains derrière la tête.
    - Six cent vingt mille balles. Soixante deux briques… tu te rends compte ?
 
    - Ouais.
    - C’est tout l’effet que ça te fait ?
    Le fier espagnol ne répond pas. Il se décoiffe la crête, l’aplatit, la redresse pour mieux l’aplatir à nouveau. Je continue :
    - A mon avis, ils vont surtout chercher les mecs qui leur ont tiré dessus. Bon plan pour nous.
    - Je sais.
    Ca n’a pas l’air de l’enchanter. J’ai peur de comprendre. Cette tête, cet air absent…
    - Alors qu’est-ce qui va pas ?
    - La fille.
    - Quoi, la fille ?
    Enrique regarde le plafond pendant un long moment, sans dire un mot, sans bouger une paupière, sans respirer. Je le laisse mourir tranquille, par respect. Finalement, il loupe son suicide par apnée et revient à nous. Il répète juste :
    - La fille.
    Et voilà. Dommage qu’il se soit raté. Ca aurait mieux valu pour tout le monde, moi le premier. Je me redresse, contenant avec peine ma colère.
    - Enrique, tu vas pas déconner ! ? ! Des gonzesses, y’en a plein la rue, plein le bâtiment, même. Tu vas pas me dire que c’est celle-là qu’y te faut.
    - En quoi ça dérange ?
 
    - Non mais attends, t’es inconscient ? Cette fille, c’est la femme d’un malfrat, un type qu’a voulu braquer une banque avec ses potes et qui s’est retrouvé devant un coffre vide avec des flics dans son dos. Et y’a un de ses complices qui s’est fait buter !
    - Ou lui…
    - T’as raison, ou lui. N’empêche que la fille, elle doit être enfermée dans une cave, en train d’expliquer à des mecs pas contents pourquoi elle a refilé tout l’oseille à deux branques déguisés en gonzesses avec des flingues neutralisés.
    - Tu crois ?
    - Ca fait pas un pli. Non mais à quoi tu penses ? C’est pas des acteurs de cinoche, ces mecs. C’est des braqueurs, des durs, des gars qui doivent fréquenter le milieu.
    Enrique s’allonge de tout son long sur le canapé, passe les mains derrière sa nuque et regarde à nouveau le plafond. Cette fois-ci, il respire, opération indispensable s’il veut réfléchir.
    Mon ami Enrique est le punk le plus sentimental du monde. Sid Vicious était un rigolo, un amateur, comparé à lui. Je me lève pour retourner chercher une bière lorsqu’il se remet à parler. Sa voix est basse mais je ne m’y trompe pas : il a pris un décision.
    - On peut pas les laisser faire ça.
    Si j’en avais le courage, je lui coincerais la tête dans le mécanisme du clic-clac et je sauterais sur l’ensemble à pieds joints, juste pour le plaisir d’entendre craquer ses os.
    - On peut pas les laisser faire quoi ?
 
    - Tu sais très bien ce que je veux dire.
    - Euh… excuse-moi, mais pour une fois, non.
    C’est faux. J’ai très bien saisi. Qu’il ait seulement le courage de le dire.
    Il l’a :
    - On peut pas les laisser la torturer. Ils doivent penser qu’elle les a doublé avec nous, alors ils vont la garder comme monnaie d’échange et si on leur rend pas le blé, ils la tueront.
    - Hé, ho, doucement les chevaux ! Ce fric, on l’a pris avant eux. Les premiers, c’était nous. Ils avaient qu’à se lever plus tôt, c’est pas plus compliqué que ça. Faut avoir des réveils qui marchent, dans la profession.
    Enrique se redresse, sort le P38 de sous son blouson et dit :
    - Alors si on leur rend pas le fric, il faut qu’on la libère. Il reste plus que ça.
    J’ai les yeux rivé sur son flingue. Le fumier ! Et il veut me faire croire qu’il vient de décider ça tout de suite !
    - T’es quand même une sacré enflure !
    - Ecoute, j’ai bien réfléchi et je vois que ça à faire.
    - Alors fais-le tout seul !
    Joignant le geste à la parole, je m’éclipse vers la cuisine. Deux minutes… Le revoilà, sourire tout sauf franc, genre retourne-toi que je te botte le cul pour l’attendrir avant de m’y introduire.
    - Ecoute, Enrique, je t’ai dit ce que j’en pensais. Démerde-toi. Va te faire buter si ça peut te procurer du plaisir mais laisse-moi le loisir de préférer la mort lente.
 
    - Cent mille balles.
    - Hein ?
    - Je te file cent mille balles sur ma part si tu m’aides.
    - Tu déraisonnes, mon gars, à ce prix là, tu peux te payer un professionnel.
    J’hésite tout de même quelques secondes avant de saisir la manœuvre.
    - En gros, tu me files les cent mille balles et on part pour l’Afrique ensemble. Une fois arrivés là bas, tu vas vivre à mes crochets le plus longtemps possible sous prétexte que t’as pas d’argent… comme maintenant.
    - Wooohhh ! C’est pas sympa de dire ça. Je t’ai toujours dit que je partirais dès que t’en aurais marre.
    Voyons un peu la force de ses promesses :
    - Eh ben j’en ai marre.
    - Ah.
    Enrique ne bouge plus. Pendant un instant, il hésite, se gratte les flancs du crâne avec une main couverte de bagues à têtes de mort. J’interviens avant qu’il ne nous ponde quelque chose de pire :
    - Bon, si tu veux mon avis, vaut mieux que tu prennes le temps de réfléchir. Là, t’es à fond dedans, tu penses qu’à ça, mais d’ici quelques heures, ça t’aura passé.
    - Ca m’étonnerait.
    - Essaie quand même.
    Il hoche la tête avant de ponctuer par :
    - Si y la butent avant ce soir, on saura à qui elle le doit.
    Comme il sort de la cuisine, je lui lance :
 
    - Bouffon ! tu sais même pas où elle est !
    - Je trouverai.
    C’est qu’il en est bien capable.
 
    Pourquoi avoir fait ça avec lui ? Bonne question. Le passé composé souligne malheureusement le fait qu’il fallait y penser avant. Avions-nous le choix ? l’un comme l’autre ? En dehors d’Enrique, je ne connais personne. Sing-Tong ? Qui s’allierait à un dealer ? Autant se livrer directement à la police.
    En y réfléchissant bien, je me dis qu’il n’y avait pas d’autre solution. Il me fallait de l’argent, il en fallait à Enrique. Nous avons fait ce qui était nécessaire pour en obtenir. Voilà. Le problème est qu’on ne peut pas brider un punk de province dont le cœur chavire dès que sa bouche effleure une fille. Regarder en arrière ne sert à rien. Peut-être juste à se dire qu’on aurait dû prévoir un coup semblable.
    Enrique n’est pas le seul à réfléchir. Assis devant la table de la cuisine, je me creuse le cerveau à la petite cuillère, désespérant d’y découvrir quelques neurones en fonctionnement.
    Pas cinquante solutions. Deux seulement.
    La première : Descendre l’espingouin et faire disparaître son cadavre dans les toilettes après l’avoir dépecé au couteau électrique. Solution longue et fastidieuse mais efficace, au résultat probant. Le seul paramètre négatif venant de moi, de ma sensibilité, de mon sentimentalisme à la con. Ce punk hispanisant à cœur d’artichaut est mon seul et unique ami, mon seul pote à des bornes à la ronde.
 
    Deuxième solution : aider le susnommé à récupérer la fille en question en essayant de préserver un maximum de vie, en évitant les projectiles mortels et le béton frais en bord de Seine. Solution risquée… très risquée autant qu’aléatoire puisque nous n’avons pas la moindre idée de comment retrouver les types.
    Et comme il y a toujours trois solutions aux problèmes qui sont censés n’en avoir que deux, il reste l’éventualité de l’abandon. Enrique pourrait abandonner son idée et je pourrais abandonner Enrique à son idée. Mais ce n’est pas une vraie solution, et pour cause : c’est la troisième.
 
    Il est à présent six heures. Nous avons bien réfléchi. Je doute que ça ait changé quoi que ce soit. Je me lève et vais jusqu’au salon. Mon pote est dans le canapé. Lorsque je passe le seuil, il lève la tête, le regard illuminé, et me lâche un victorieux :
    - Cecil, je crois que j’ai un plan.
    Et là, j’éclate de rire.

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