L'histoire que je vais vous compter à quelque chose d'irréel. Pourtant, elle fait le récit d’événements qui n'ont pas pu ne pas se passer.
Par quel mécanisme ma mémoire m'a conduit dans cette nature hostile, minérale, où l'homme ne semble pas avoir laissé de traces. ? Je ne sais.
Je marche entre deux draps, l'un au sol, l'autre souillé de nuages qui m'indiquent l'horizon. J'ai dans ma mémoire un univers d'ombres blanches qui circulent prestement autour de moi. Il y a une douleur qui ne s'endort pas, un corps qui ne s'assoupit pas, des visions étranges du corps nu d’une femme, d'un oeil sans passion qui glisse au raz de sa peau, des seins jusqu'au périnée.
Ça sent l'alcool, l'urine et parfois le parfum d'une dame en blanc qui s'affaire sur moi. Sa senteur la précède, m'entoure et me rassure. C'est à ces moments-là que, apaisé, je me laisse aller aux visions, et à ce voyage auquel je vous convie.
J'avais froid, mon drap s'était retiré.
Je regardais en grelottant, les montagnes enneigées et leurs reflets glacials sur le petit lac qui dormait à mes pieds.
Je devais avancer, contourner la masse liquide qui n'attendait qu'à se glacer. Je m'enfonçais jusqu'aux genoux dans la neige molle, humide et gelée. Je ne vous dirai pas combien d'heures j'ai progressé, combien de pas sont restés derrière moi, incrustés dans le tapis de poudre glaciale.
Mon souffle se matérialisait dans un jet pâle de volutes éphémères. Une ombre froide bleutée semblait se figer sur les versants Est.
Désormais, une seule idée s'emparait de moi : sortir, jaillir de cette atmosphère sombre, pour rejoindre la ligne dorée des sommets.
Je n'ai pas marché bien longtemps, le rayon du soleil quitta les cimes pour me rejoindre à mi-pente. Dès lors, la lumière ne suffisait pas, il me fallait voir au-delà de la pente.
La lumière était encore froide, prémices d'autres désillusions : si le soleil était glacé, la ligne d'horizon au-dessus de moi ne révélerait que d'autres cols, d'autres crêtes.
Les néons ne sont pas le soleil, mes genoux, sous le drap ne sont, pas des montagnes.
Le voyage ne faisait que commencer, et je n'en discernais plus le pourquoi ni la fin. Avant de partir, je savais, ce serait douloureux, la mort m'y attendrait peut-être. À présent, j'avançais sans but là où la douleur mord, et la mort rôde. Leurs sinistres présences me disaient :
— tu existes encore.
Je poursuivais mon périple dans ce monde hostile, comme seul point de mire le ciel, je renonçai à tout autre objectif.
Comme attendu, par-delà les cimes d'autres montagnes se découpaient. Je replongeais alors dans les vallées pour retrouver l'ombre, un peu d'herbe et la succession infinie des lacs sans fond.
Ainsi allait ma progression, de sommets en vallons, d'ombre froide humide dans les rayons d'un soleil sans chaleur. L'astre d'or ne se couchait jamais, le néon au-dessus ne s'éteignait jamais.
Je ne faisais plus la part entre les rêves et rêveries, mes visions duraient des heures, les aiguilles de la pendule ne bougeaient pas. Quand on souffre, le sommeil est une parenthèse, où le temps devrait passer, apporter un répit en attendant le mieux. Mais quand le temps ne s'arrête pas, que peut-on attendre de cette parenthèse ?
Il en allait de même de ma randonnée. L'espace, le temps se condensait d'horizon en horizon.
La nature était hostile, pourtant je n'avais peur de rien. Je dévalais, sans vertiges, les pentes et les falaises. J’arpentais le bord des lacs noirs sur des rochers glissants, sans crainte de chutes et de noyade.
Le plafond, sinistrement blanc, va-et-vient, menace de m'écraser. Le bip et les sifflements des machines chapeautées d'écrans cathodiques m'agressent autant que les fils qui sortent de mon ventre. Par moments lorsque les soins cessent, le bip aigu semble se ralentir jusqu'à me bercer. À ces instants-là, où je pourrai dormir, m'apaiser, je prends conscience de ma condition et l'anxiété me gagne.
Voilà, quelque part, le paradoxe qui m'entoure : la douleur, le bruit, les sirènes, le néon, toutes ces agressions occupent mon corps et anesthésient ma pensée.
Mon voyage, lui, continuait dans l'univers blanc et je n’étais pas à la fin de mes surprises. Devant moi, soudain, tous les reliefs s'annulèrent et une immense banquise s'offrit à mes yeux.
Cette étendue imprévue et froide n’était pas, à vrai dire, ce que j’espérais. Mais la fièvre exigeait que je grelotte, et que l’on retire mon drap. J’ai glissé des heures sur cette neige crissant, mon lit sans pieds se laissait aller au gré des vents.
Ce n’est que quelque temps plus tard que j’atteignais le front de glace qui tombait dans la mer.
Quand je dis quelque temps, je ne sais pas vraiment ; il était définitivement perdu, dans le cercle de la pendule. Une heure, douze heures ? La grande aiguille indiquait-elle le Nord ou l’heure quand j’ai plongé dans l’océan des pôles. Les sueurs glaciales qui rythmaient mes chutes thermiques envahissaient mon corps ou ce que je pouvais en voir :
Un ventre percé de deux drains énormes, deux genoux, dix orteils. Le reste nageait dans les draps humides ; la dérive de mon lit, sur la mer clapotante dura l’espace de mille souffrances, où je pus imaginer s’envoler les drains, dans l’ivresse insensée que me procurait l’oxygène hilarant de l’immensité océane.
Les falaises de glace avaient disparu et l’horizon faisait la ronde.
Il y avait une sirène, au parfum enchanteur, à la voix quinquagénaire qui chantait une mélopée aux accents d’une île qui ne pouvait être que de beauté. J’aimais ses mains qui ne faisaient jamais mal et qui apaisaient mes craintes. J’aimais ses rires qui couvraient les bips et les alarmes. Elle me sortit lentement de l’univers des glaces, me conduisit doucement dans un air chaud vers des cotes clémentes.
Un nouveau désert m’attendait : de sable celui-ci, où les seules oasis étaient mes larmes. Des flots de larmes qui annonçaient, peut-être, des temps meilleurs.
La pendule reprit un sens pour moi, et le désert ne m’incommodait guère, tant que la perfusion qui hydratait mon corps m’exonérait de la soif et de la faim.
la voix insulaire se dissipa comme son parfum. Les visions s’estompèrent le sable fit place au mobilier aseptisé qui m’entourait, je pouvais parler, me tortiller, tandis que les tubulures se dispersaient.
Bientôt mon lit conduit par de solides mains se mit à rouler, mon horizon vertical de plafonds se mit à bouger, à défiler dans le tumulte des couloirs. Mon lit accosta dans une chambre sans bruits, sans bips, sans peur et sans souffrances.
J’achevais un voyage étrange, guéri, mais anéanti.