Et ça finit comme ça ?
Jeudi 19, 18h00, Paris, Europe
Le message épinglé sur Monsieur Maigrit était noté en minuscules, sur un format B5. Cela s'explique : l'homme n'était pas grand.
"Il ne valait pas plus : trois balles !". C'est vraiment pas cher !
Retour au format A4 et aux majuscules pour Monsieur Mapaire :
"C'ETAIT LE VERT DE TROP !"
Aux dernières nouvelles, et après recoupements des témoignages, les renseignements se préciseraient. L'individu aperçu à Marseille est confirmé grand, svelte. Détails nouveaux : ce serait un blanc à lunettes.
Bruno n'en porte pas.
***
Samedi 21, 20h55, Paris, Europe
Je rentre du bureau. Mon ami est dans la cuisine. Deux verres de Soho, aux bords saupoudrés de sucre, une rondelle d'orange fendue et glissée verticalement à califourchon sur la coupe, une paille inclinée dans la boisson, attendent sur la table,
- Alors, ça y est : c'est enfin fini, cette sale affaire ?
- Oui, cet après-midi. Mais je t'en prie, n'en parle pas : je n'ai encore rien dévoilé au lecteur. Ça fera l'objet d'un flash-back après cette scène. Je ne fais pas cela de gaieté de cœur ni pour provoquer un effet de style ! Non ! C'est plus simple que cela : je gagne du temps. Car je t'avoue humblement que je ne sais pas encore très bien comment je vais m'en sortir, avec cette histoire.
- Bon, ben je ne divulgue rien, alors. On boit un coup ?
Il prend les verres, m'en tend un. Nous trinquons et buvons, debout. Ce premier gorgeon passe bien.
- J'ai préparé un petit plat de légumes. Si t'es comme moi, tu as dû te nourrir mal et vite, ces derniers temps, non ? Donne ton verre, que je te refasse les niveaux.
- Je vais l'apprécier, cette petite soirée cool. J'en avais besoin.
- De quoi on va pouvoir causer, si on doit déjà éviter de parler de l'affaire ?
- De ce que tu veux, mon grand. Hop, hop, pas trop de jus d'orange, tu vas noyer le Soho !
- Ha oui, un truc que je voulais te dire : ça m'a fait plaisir d'apprendre, dans le chapitre précédent, que t'étais une femme. Depuis le début, ça me turlupinait que ça ne soit pas bien établi.
De fil en aiguille, nous en passons à table, non sans avoir siroté un troisième apéro. Je suis bien. Bruno nous a sorti un petit Côtes du Rhône dont je suis friande. Il a mis les petits plats dans l'écran. Qu'est ce que je raconte, moi : non, les petits pas dans les glands. Oh, puis mince…Dites-donc, j'suis un peu pompette ! Comme dirait un Gad El Julien que je connais !
Le repas est succulent, autant que la deuxième bouteille de Côtes du Rhône. Les beaux yeux de mon Bruno brillent.
D'un coup, est-ce sous l'effet de l'alcool, l'ambiance me pèse, mes pensées s'assombrissent. Tous les griefs évoqués à l'encontre de mon ami me reviennent en bloc. L'envie d'en parler à Bruno devient impérieuse. Toujours mon besoin de tout apprendre qui me titille. Déformation professionnelle ? Tendance féminine ? Non, simplement la nécessité de savoir s'il m'a prise pour une soupe aux choux ou pas !
- J'ai l'impression que tu m'as menti, Buno !
- Non, moi c'est Bruno, répète après moi, Bru - no !
- Commence pas, je suis sérieuse, là.
Ses yeux pétillants expriment tout, sauf le sérieux.
- Qu'est ce qui ne va pas, ma chérie ?
- Je viens de te le dire : je pense que tu m'as menti !
- Non, non : mon prénom, c'est bien Bruno, pas Buno !
Et il part dans un rire qui pourrait devenir fou sous peu.
- Regarde-moi dans les yeux et jure-moi que tu es bien allé passer la nuit chez ta mère, l'autre nuit !
Je l'avais prévu : il vire vers le fou-rire.
- Ah, ah, ah ! Chez ma mère !
- T'y étais pas ?
- Ah, ah, ah ! Chez ma mère !
Il est pas là de s'arrêter.
- Calme-toi ! dis-je mollement, car, malgré mon manque d'envie, je ne peux éviter de commencer à sourire à la vue et à l'écoute de son hilarité.
- Et ton portable, tu l'avais vraiment perdu ?
- Ah, ah, ah ! Le portable ! C'est moi qui l'ai glissé sous le meuble le jour où tu l'as retrouvé !
J'abrége les 'Ah, ah, ah !' qui entrecoupent chaque mot ou presque, sinon on y passe l'été. Je me surprends à rire de plus en plus fort. C'est communicatif, mais mal à propos dans le contexte qui m'occupe.
- Pourquoi m'as-tu joué ce cinéma avec ta prétendue perte de téléphone? Ah, ah, ah !
- Ah, ah, ah ! Pour être tranquille !
- Tranquille ? Ah, ah, ah ! Mais pourquoi ? Ah, ah, ah !
- Ah, ah, ah ! Pour pas être embêté quand j'étais avec Babeth. Ah, ah, ah !
J'ai entendu dire que ce genre d'annonce pouvait faire l'effet d'une douche froide. Pas chez moi. Ma jubilation reprend même de plus belle.
- Ah, ah, ah ! T'as une maîtresse ? C'est d'une femme dont il s'agit ? Ah, ah, ah !
Je n'ai pas la clarté d'esprit nécessaire pour réagir comme il le faudrait. Je me doutais bien qu'un jour, nos vingt-sept années d'écart en ma défaveur feraient la différence ! Ça y est, c'est fait !
Il n'en peut plus. Visiblement, ses rires commencent à lui faire mal au ventre. Je reprends :
- Ah, ah, ah ! Attends que je sois dessoûlée, mon gaillard ! Je t'expliquerai ce que j'en pense réellement. Ah, ah, ah !
Il va pouvoir chercher à se bernardlhermitter ailleurs !
Je ne me souviens plus de grand chose après. J'espère qu'on n'a pas fait l'amour.
***
Samedi 21, 16h15, Paris, Europe
Tonton m'a invitée à passer immédiatement et toute affaire cessante dans son bureau. C'est pas coutumier !
- Si t'es pas là dans vingt minutes, m'a t'il précisée, tant pis pour toi, je ne pourrai plus attendre.
Heureusement, entre les locaux du journal et les siens, il y a dix minutes à tout casser. Pour plus de sécurité, j'affrète la moto de l'agence. Sept minutes suffisent.
***
Samedi 21, 16h22, Paris, Europe
Je me présente à l'accueil. Appel téléphonique interne. Pas d'attente, une dame m'accompagne jusqu'au bureau de l'oncle à Bruno. Il m'attend sur le pas de porte. Bises. Il est grave. Nous entrons. Il me fait asseoir.
- Voilà, le couperet est tombé ! Et quel couperet ! J'en suis encore retourné ! Je n'aurais jamais cru vivre cela !
- C'est résolu ?
- Oui, et de soi-même.
Je vais te donner en priorité des informations que tes confrères auront dans une petite heure. A toi de jouer avec cette faveur que je te fais.
- Je t'en remercie.
- Voilà : c'est presque d'un drame qu'il est question dans cette affaire. On est devant la détresse d'un homme qui s'est coincé tout seul et qui n'a plus su comment s'en sortir. Cette personne de grande intelligence n'a pourtant pas pu, pas su faire la différence entre le bien et le mal à un moment donné de sa vie. Les services de pompiers et de police ont été amenés, ce matin, à intervenir dans une maison, suite aux appels de voisins qui prétendaient avoir entendu un coup de feu chez notre homme. A leur arrivée, ils l'ont découvert mort, une balle dans la tête. Nous sommes sans conteste devant un suicide, pas de doute là-dessus.
- Comment tu sais que c'est notre…
- Attends, laisse-moi t'exposer. On a retrouvé une lettre. C'est là où tu vas mieux comprendre le pourquoi. J'en ai une copie. Je te la livre :
"Ce que j'ai fait, je l'ai fait pour la France, que j'ai toujours portée plus haut que tout ! J'y ai consacré ma vie, mon temps, mes compétences. Elle ne m'a rien rendu, l'ingrate !
Je l'ai servie, honnêtement, intègrement, loyalement. Elle m'a bafoué, rejeté, rabroué !
J'ai, malgré ce passé douloureux, décidé de lui plaire et de la séduire à nouveau.
Fort de mon expérience malheureuse, j'ai voulu mettre toutes les chances de mon côté. Ma mésaventure passée m'a prouvé que la multiplicité tue. Il me fallait tuer la multiplicité. Ce que j'ai entrepris.
Je regrette. Non pas d'avoir tué tous ces concurrents potentiels et incompétents. Non ! Mais j'ai été à deux doigts de me faire prendre par la police. Et c'est ce déclic, ce renouement de contact avec la réalité qui ont enclenché ma prise de conscience de l'ampleur de mes actes criminels. J'ai, d'un coup, réalisé que je devrai répondre, un jour, de mes crimes devant la justice. Et perdre à jamais l'espoir d'effacer mon échec de deux mille deux : je serai à jamais interdit de postuler à la Présidence.
Autant en finir.
JE ME RETIRE DE LA VIE, POLITIQUE ET AUTRE.
Ile de Ré, le samedi 21 avril 2007.
Léonide JOZPA"
Un seul impact pour le dernier de la liste.
Je ressens le besoin incoercible d'écouter 'Echoes'.