Ronfle le petit mince.
Ronfle, le petit mince.
A côté de la rose d'un petit mince se trouve une douche. Elle est là qui regarde sa fleur,
la sent,
l'écoute,
la touche,
l'embarrasse.
- Mince alors !... C'est ma fleur ! Je l'ai arrosée ! C'est moi qui !
Le petit mince s'inquiète pour sa rose. Il est jardinier. La douche se tourne vers le petit mince. Elle le regarde,
le sent,
l'écoute,
lui prend la main et
l'embrasse sur le nez.
- Mais ?...
- Bonjour mon p'tit, j'ai entendu parler d'toi. J'te connais pas encore, tu viens d'te réveiller ?
- Mais ?...
- Je le sais, les gens ronflent. Ils ronflent pour tout. Ils ronflent pendant l'jour, ils ronflent la nuit biens sûrs, ils ronflent tout l'temps, ils ronflent sec...
- Mais ?...
- Je rêve.
- Je ne comprends pas.
- Beaucoup de ronfleurs disent : « je ronfle, donc je rêve ! ». Mais ils se trompent : ils ronflent sans rêves !
- Mais un canard m'a dit...
- Les canards sont rusés.
Le petit mince est bouche bée. La douche continue :
- Les ronfleurs aussi sont rusés. Les ronfleurs ont peur. Ils sont piégés. Les ronfleurs ne peuvent pas voir leurs rêves alors ils inventent des histoires pour expliquer leurs sommeils. Ils inventent des mystères pour expliquer pourquoi ils ont peur d'regarder l'rêve en face, de doucher la nuit, d'aller s'coucher. Ils ont peur et ils se justifient. Comprends-tu ?
- Non.
- Ce n'est pas important, moi non plus : que goutte. Les ronfleurs n'écoutent pas. Ils cherchent toujours à ronfler. Ils font tout pour ronfler, pour ronfler ce qu'ils entendent pour que ça rentre dans leurs oreilles. Ils ont besoin de ronfler : « je ronfle donc je rêve ». Ah ah !... Mais ils ne rêvent pas : ils ronflent !...
Le petit mince écarquille les yeux, se pince les lèvres et gratte sa tête. La douche sourit.
- Que penses-tu ?
- Heu...
La douche rit, le sang afflue.
Le petit mince éclate d'un rire cabernet.
La douche dit au petit mince de porter son regard là-bas, il y a des fleurs, partout.
- Que vois-tu ?
- Je vois des roses qui ne sont pas roses. Elles sont transparentes, elles sont vides. Elles ne sont pas aussi belles que ma fleur, elles ne sentent pas pareil. Je vois qu'avant : je voyais avec mes yeux et que maintenant je vois avec mon nez. Je vois l'invisible. A l'intérieur de mon nez, il n'y a rien que crottes de biques pour toutes ses roses. Elles ne sont pas roses. Ma fleur est rose elle, je lui ai donné beaucoup de blanc et rouge et j'en rêve sur fond bleu. Ma rose est fleur. Je suis pas marron.
- Alors, lorsque tu regardes cette fleur, ça n'est pas elle que tu vois. Tu vois ton propre tarin. Tu te vois toi sur ton terrain favori : le creux d'ton nombril qui brille. Tu vois : tu ronfles, cette fleur fleure. Tu as mis un chapeau et tu parades. Le temps que tu as passé avec elle, tu ne lui as pas volé, tu lui as rendu à moitié. Elle présente tout ce que tu as fait pour (elle). La fleur présente ta poire, ta santé, ta mémoire. La fleur présente tout ce que tu ronfles (rien de toi). Puisque tu as arrosé cette fleur avec ton urine chaude et jaune, alors tu as fait beaucoup de choses chaudes et jaunes. Cette fleur aide ta chaude jaune pisse. Un soleil brille où tu pleut à la volée. Tes amis te penses végétarien alors que tu raffoles des tripes. Attention ! C'est ça qu't'a appris le renard, pour qu'il ne soit plus seul dans ses pleurs. La poésie peut présenter l'impossible au possible. Je connais un beau corps qui pourrait te l'assurer. Un corps de basset mon petit.
Le petit mince fronce les sourcils. Comprend que dalle comme le lecteur pressé de savoir la fin de l'histoire. Il pense répondre. Ce qu'il vient d'entendre fait écho exactement à ce qu'il y a dans son nez. Il le sent : le tanin d'un rouge sang épais. Puis, fixe le regard de la douche : ses yeux sont remplis. Les mots qu'elle prononce sont tièdes alors que ses gestes et ses expressions viennent d'Ecosse. Tant d'attention, de de de... C'est... Il est, il est évident qu'elle n'est pas...
- Maintenant, sent ces fleurs, qu'elle dit la douche.
Le petit mince s'accroupit, colle son nez à la fleur la plus proche et respire longuement profondément.
- Que dois-je sentir ?
Il tourne en bouche.
- Non, tu ronfles encore !... La douche l'interrompt. Ne ronfle pas centré, ronfle tentif à. Qui se centre, ses sens ferme. Qui est tentif à, les ouvre à. Ronfle hors de toi et perçois la fleur qui. Ne dis rien... Ronfle avec chacune qui fleure.
Toute la journée le petit mince rampe au milieu des fleurs, les sent, les touche. Écorché qu'il est par les épines ça suinte un sang clair, léger. Tantôt il les regarde debout, tantôt s'allonge à côté. Prolonge la journée : il s'arrange pour se déplacer dans le sens inverse des anguilles du Nord. Puis ! Il décide de s'arrêter là. Il regarde les couleurs des fleurs arrosées. Il se lève, saute de joie, la douche bondit. Il lui dit :
- Toutes ces fleurs sont magnifiques ! Elles sont toutes différentes ! Je peux remplir mon nez d'la sueur de chacune quand j'en regarde une et seulement quand j'en regarde une. Celle-ci a une pédale de plus que les autres. Celle-ci est plus claire, celle-là plus foncée. Et leurs couleurs sont différentes quand la fleur est en sueur ou lorsque je rêve qu'elle ne sue pas. Elles ne sentent pas toutes pareil. Mille cochers ! Chevaux vapeurs ! Crottin d'cheval ! Celle-là, là-bas, a une pédale abîmée et c'est touchant. Celle-ci, ici, montre ses racines, c'est émouvant. Et une autre qui est un peu fermée va s'ouvrir. Avec la sueur, leur odeur change encore, leur douleur aussi, leur forme, un tigre à griffes. Elles ne reflètent pas toutes la même la lumière. Mes doigts qui les effleurent laisse échapper des senteurs qui me saoule doucement. Elles sont si belles. A chaque seconde, chacune fouette délicieusement l'intérieur de mes narines.
La douche sourit, serre le petit mince dans ses bras longuement. Le repose et lui caresse le visage.
Le petit mince pige et sa gorge se noue. Sa vue se trouble.
- Je rêve sec.
- Mais connais-tu la source de ta sécheresse ?
- Je rêve sec parce que je nage sans trêve dans le fond marin. Barbotte pour tout dire.
- Si tu ronfles ce que tu sens, tu vas entendre le purin fermenter. Tention... Quand un sentiment vient à toi, ne fuis pas vers la fosse, vois-le en toi profond et plonge aussi sec (sic). Alors il aura joué son drôle, le son rigolo, l'son qui pète et pétarade. Ronfle tentif à ta sécheresse avec tes tripes mon toto, comme t'as été avec les fleurs quand t'as senti, les fleurant de tout ton nez entier, le parfum dans les poils à l'intérieur.
Le petit mince baisse les yeux, respire lentement. Avale sa salive. Il plonge son regard dans l'intensité de celui de la douche.
- Je rêve sec pour t'embrasser à pleine langue. Je rêve sec pour te lécher parler. Je rêve sec pour mouiller avec toi l'ancre dans d'l'eau douce, pour tes lèvres, les voir luire. Je rêve sec pour habiter avec toi le désert dans une oasis nôtre. Je rêve sec à notre bain de minuit demain et toujours, ce que je viens de sentir, le ressentir à neuf et dix et onze et douze et plus encore.
Le petit mince ouvre une cage là.
Un mouton est libéré là dis donc.
Le petit mince regarde le mouton déambuler parmi les fleurs, puis se tourne vers la douche et lui dit :
- Dans le désert, j'ai rencontré quelqu'un. C'est lui qui m'a donné ce mouton. Je l'ai mis là en attendant. Lui avait pensé à l'attacher. Je trouvais que ce n'était pas une bonne idée d'attacher un mouton alors...
Le petit mince fait une pose, rigole un bon coup, tire la langue et poursuit :
- Ah mais !... Je ne rêve plus sec... Je rêve rosée. Je menthe à l'eau et j'aimerais te poser une question.
- Je t'écoute.
- Est-ce qu'il pleut ?
- Non...
- Comment ce fait-il ?
- Tu ronfles mouillé mon ami...
Ronfle le petit mince.
Copyright : Antoine Moreau, août 2006, d'après Laurent Martinez, 2003, « Sois, le petit prince » http://etre-humain.net/txt_petit_prince.html
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