moreau antoine - La terre chante peu. - texte intégral

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La terre chante peu.

Par moreau antoine

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La terre chante peu.


La Terre chante peu.



1/ La fuite.


Son corps oscillait comm'un mât en eau molle dont l’axe incertain infléchissait à ses s'melles des dandin'ments d'volaille. La géométrie du sol, damier fil'té relavé, entraînait c't'ombre pendulaire dans un jeu d'l’élastique ralenti, chaque pied calé sur un carreau dont la jointure, él'vant un'hauteur imaginaire, semblait bloquer les mouvements d’un niais culbuto filiforme.
Depuis un quart d’heure une curieuse paralysie fixait devant un rayonnage d'conserves c'corps fagoté dans une hâte d'collégien tardif, pantalon en fuseau alignant deux cannes maigres, pull collant, pompes d’été en hiver, ajourées. L'offrait à la contemplation d’enfilades d'boîtes colorées une face plâtreuse sur laquelle angoisse, torpeur, stupéfaction, hébétude, ennui, s’échangeaient l'gouvernement comm'des cellules en méiose. Plus exactement : les plis d'son visage, les lignes des sourcils et d'la bouche, s'fondaient d’une expression à l’autre indécidablement, limaille traversée par les flux ondulants d’un électro-aimant.
Paradoxalement, c't'e grimace bouillie d’honnête homme vers laquelle tendaient tous ces efforts, visibles, pour rappeler à l’ordre une expressivité incontrôlable (comm'retournée à l’état sauvage), visait l'plus plat, l'plus transparent des résultats : mais l'avait commis l’erreur d'penser quelque chose qui s'pense aussi peu qu’une inspiration suit une expiration ; sa composition lui échappait invariabl'ment dès qu’i la frôlait et à aucun moment, pas une seconde, i n'put présenter c't'e bonne tête d'client, c't'e tête d'client normal qu'n’importe quel type selon lui dans n’importe quel magasin chausse en entrant.

Un oiseau mythique, condamné à la beauté d'vol (peut-être n’est-i qu’une forme 'xagérée d'martinet) est supposé mourir s’i vient à s'poser. Impossible d’imaginer celui-ci ayant volé un jour, mais tous les tremblements d'son corps évoquaient l’échouage et l’extinction imminente.
Bin attend un peu, on les ouvre à minuit pas avant.
C’est quoi ?
T'verras bien à minuit, c’est tout.
arrête maman chuis pu un gosse, on peut r'garder maint'nant… Ro et la surprise alors, i faut toujours qu...
Mais laisse, 'la raison, on peut les ouvrir maint'nant.
Ah toi ! t’es toujours 'vec lui, bon ouvrez-les si vous pouvez pas attendre ouvrez-les.
Nonoon on va attendre, on va attendre t'vas faire la gueule sinon.
Non non allez-y.
Mais non on va bouffer tranquille d’abord, on les ouvrira après.
Rampant du sol, contournant les chaussures et arpentant les mollets, lissant les jambes, fluides colonies d'fourmis, corsetant la poitrine, les nappes d’air climatisé d'grand magasin venaient faire battre ses tempes comm'son cœur, et s’i n’avait pas été trop loin, s’i n’avait pas trop bu la veille pour vomir, i s's'rait vomi lui-même comm'une flaque d'peau vid'battante, dépouille d'Barthélémy battante sur l'carrelage comm'un'truit'noir'sur un'berg'.
Pendant deux s'condes, c’est l'mond'qui s'mit à battre comm'son cœur, et sous l’effet d'c'choc à pein'perceptible, i vacillait, en arrière, tendit l'bras vers l'console chargée, constatant qu’i n'tombait pas vraiment i s'relâcha, ballon cuit d’été.
L'plus grand désastre n'venait pas du fait s'disait-i d’être parachuté n’importe où dans l’ordre des choses mais bien, s'disait-i, d'n'pas savoir exactement d'quelle nature était c'décalage ; un accroc dans l'trame d'ses déplacements l’avait conduit à c'décalage insaisissable dans l’ordre des choses et l'bourdonnement têt'd'la gueule d'bois obstruait tout champ d'prospective. Débiter son emploi d'temps ânonné comm'une table d'calcul, c’était l'seul moyen d'situer l'rail sur l'quel était censé (dans l’enchevêtrement d's'activités humaines) coulisser sa vie à lui, son espace-temps propre.
Mais l’image grimaçante d'c'réseau d'gesticulations, l’écho d'mond'en réplétion dont l'grand magasin s'faisait l'parodie cosmiqu' (c'qu’l'avait désigné comm'ordre des choses et qui l’y noyait), c't'e caracole hallucinée animait une foule d'spectres nains qui s'disputaient la gloire d'ruiner ses efforts d'concentration.
(Du jour au jour une nuit sans coupure l’avait dépouillé d'tout r'père. La lumière 'xagérée des néons vivifiait toute couleur, édifiait chaque console en mausolée clignotant : l'désert sans nom et la multitude, l’absence glacée d'tout secours et la compression, l'en subissait les assauts du cœur d'la contradiction même et, pris d’un vertige d’alpiniste giflé par l'vent contre une paroi, i n’était plus qu'ct'incarnation d'la chétivité absolue qu’aucune échelle n’aurait avantagé). Ces parasites aveuglants noyaient dans un tourbillon d'phosphènes la réponse éventuelle à son décalage dans l’ordre des choses.

Voici c'mment i résistait : la chansonnette, la litanie infantile du questcequejfouslà, résonnait comm'un baume rassurant dans c't'e tête d'lendemain pénible à la question « qu’est-c'qu'jfous là ?», et i répliquait à ces centaines d'plats cuisinés pour célibataires l'questcequejfouslà comm'réponse à un autre, terrible, sifflement, l'tonitruement confidentiel des centaines d'spots publicitaires filant d'ces boîtes, qui s's'rait infiltré sans peine si n’yavait eu l'rempart du questcequejfouslà têtu… Vent d’herbes entraînant l'chuchotement simultané par toutes ces boîtes d'leur marque, claironnante, autant d’émetteur d'slogans dans une façad'd’enceintes serrée, autant d'chansonnettes qui l’auraient assourdi ou rendu fou si elles n's’étaient pas rompues sur l’autre chansonnette, questcequejfouslà, dernière émission d’une nova mourante.
Reprend-en un peu, t’as rien mangé.
Nonnon, chuis plein là.
I reste trois morceaux on va pas laisser ça.
Non, chuis plein j'te dis, j'peux pus rien avaler.
Juste un bout pour finir.
Arrête ! Jt'e dis qu'j'ai pus faim, arrête !
Mais pour m'faire plaisir, ça m'fait plaisir ça t'coûte pas grand-chose quand même d'm'faire plaisir… Aaallez un dernier p'tit bout.
Mange un peu, ta mère a passé l’après-midi à faire ton plat préféré.
Non, merci, j'fais une pause… t'gardes d'la place pour l'dessert.
J'vais r'prendre un peu d'vin.
Gagné lentement par l’hallucination, i s'laissait remplir par des images dont l’envergure grandissante foutait en l’air leur décodage : les lettres scintillaient si pleinement… Leurs contours grossis rendaient les mots incompréhensibles, et, dans la plus grand'confusion, défilaient comm'd'vant des lentilles en verre cathédrale les banderoles tripes à la mod'de caen, mazarin d’agneau, ratatouille à la dinde, cannellonis riches en boeuf, quenelles d'volailles, langue d'bœuf sauce madère, coq au vin, potée aux choux, bœuf bourguignon, canard aux flageolets, cassolette d'poisson, quenelles d'veau, quenelles d'brochet au beurre blanc, curry d’agneau, mangetout, qui n'produisaient plus qu'l'bruit incongru d’un baragouin insaisissable. l'avait basculé dans les jeux d’enfance, au cours desquels on met à l’épreuve la stabilité du mot tabouret répété cinquante fois devant l’objet comm'une incantation au réel, pour l’en dépouiller. TRIPES A LA MODE DE CAEN, MAZALARIN D’AGNEAU, RATATOUILLE A LA DINDE, CANNELLONIS EN RIGE, BRELOINS DESEAUX, SAGALINE A LA LA, PINLATAMAROTTE, PETITS, SAUCE, POT, POIS, ROUILLE, FUISSE, BEUL GNERE.
Une sorte d’atrocité silencieuse, endormie, lui coulait au long du dos, comm'c't'e vapeur glacée dans les reins lorsque, fiévreux, on sort brusquement d’un bain trop chaud. c'froid vif qui précèd'tout évanouissement.

Mais la litanie du questcequejfouslà avait enfin apporté sa réponse : c'n’était pas son pantalon sans braguette, qu'était enfilé dans l'bon sens, lui-même n'marchait pas sur les mains. L'était bien dans un grand magasin et c’était bien dans un grand magasin qu’i devait être. l'avait son carnet d'chèques. I n'dormait pas. Sa coupe, quoiqu’on en pensât, était normale, sa veste normale, ses lentilles mises, normales ses chaussures. L'était venu acheter pour ses parents une boîte d'chocolats. C’est ça, qu'allait pas.
S'décollant avec peine (mais c’était un début d'conquête) d'l’hallucination qu'avait manqué d'lui faire la peau, i partit s’halluciner dans l'bon rayon, s'dirigea vers les chocolats (c'mouvement trop brutal lui fit l’effet d’un d'ces réveils brusques qui font vriller la cervelle et donnent au sol la résistible densité des trottoirs mécaniques).
La corruption d'son panorama s'faisait plus violente quand i marchait, et, comm'filtrant par les fissures d’une couche craquante du réel, la lumière jaune décollait la surface d'chaque objet comm'une diapositive flottante. L'plus difficile était encore d'faire la distinction entre c'qui tenait du champ sonore et c'qui constituait son champ visuel : la superposition d'ces deux espaces perceptifs –dans laquelle s’enchaînaient ou s'couvraient des saccades d'mots isolés et la répétition obsessive d'motifs alimentaires saturés- s'faisait à l’image d'la roue d'bicyclette d'Duchamp ou d’une Dream-Machine, tournoyante et immobile, image accomplie du mouvement sans raison.
T’en as quand même fait un c't'année… t'peux pas t’en empêcher, tous les ans t'dis qu't'en f'ras plus.
C’est pour les gosses à Maryse, i viennent pour l’apéro demain. Sois debout à 11 heures, hein ?
Mouais. Les décos c'mmencent à défraîchir. La pointe a plus d’étoile et les guirlandes sont un peu miteuses.
J’en ai pas rach'té c't'année. Enfin si, les deux boules là.
Les vertes ?
Oui. A 11 heures, hein ? C’est promis ? Traînes pas trop tard.
Non non, j'vais juste faire un tour en ville.
Traînes pas trop quand même.
Ça va, chuis un grand garçon maman, j'vais juste m'balader un peu.
Dans les bars ?
Oui, juste prendre un pot, c’est tout.
Dans les rayons où s’alignaient les gaufrages dorés des boîtes d'chocolat, les conversations d'la veille entamaient la valse du remord. Rien, prétendait-il, n'lui était plus pénible qu'c't'e cérémonie. Les cadeaux qu’on y échange semblent toujours avoir pour fin d'rendre la conversation prostitutionnelle (une conversation abandonnée et r'prise chaque année), pour creuser un écart définitif dans l'temps, à partir d'quoi, si l’oncle débord'un peu, montre sa bite au dessert, l'est racheté par l'prix du foie gras. Car l’autre assistant des secrets d'famille couvés toute l’année est l’alcool des révélations festives, qui aliène les membres d’une famille les uns aux autres; l'est l'ciment puissant des familles. La conversation s’y échange comm'un relais d'taupes fouaillantes qui creusent une tranchée autour du silence, chacun n'parlant qu’autour d'c'qu’l'a envie d'dire. Et en fin d'soirée, on pourrait déduire l'but qu'tous s’étaient fixés dans c't'e conversation : c'sera l'rassemblement d'tout c'qui n’y a pas été dit.

Un couteau opiniâtre, râclant l’os à fleur d'sa courbure, avait libéré l'cerveau qui flottait librement dans son crâne, glaire crachée dans une bassine. Au moindre des mouvements d'son corps, les coups amortis d'c't'e méduse à l’abandon dans sa pauv' pauv' gueule d'pin massif entraînaient une douleur vive qui l’emportait au bord des larmes.
C’était, à chaque heurt, une ridicule imploration d'la mort à v'nir qui sciait son esprit malade; devoir choisir une boîte d'chocolats dans c't'étalage, une épreuve insurmontable… l'aurait fallu, une particularité, à laquelle s'raccrocher, une forme incongrue, une arête vive, ou un souv'nir d'goût d’enfance, n’importe quel truc n’importe quoi pour échapper à l’indécision atroce qui fondait toutes ces boîtes en une seule façad'd'briques solidaires et dorées.
La mère : C’est pour améliorer tes fins d'mois.
L'père : Alala t’as bientôt trente ans et t'vis toujours comm'un étudiant.
La mère : Arrêtes-donc un peu, faut bien l’aider, c’est pas facile pour les jeunes maint'nant t'sais bien.
L'Père : Oui enfin quand même, t'pourrais faire quequchose arriv'.
La mère : Arrêtes d'l’embêter avec ça, l'a pas choisi une voie facile non plus, c’est normal, c’est dev'nu tell'ment difficile avec tout c'chômage. (J'n’ai pas choisi d'voie du tout, c’est tout... J’ai choisi une voie, moi? Putain y’a combien là?).
La mère: t'dépenses pas tout d’un coup hein, t'.
L'père : C’est pas pour t'saouler la gueule fiston... T’as sûr'ment b'soin d'quelqu'chose chez toi, ou...
La mère : I sait bien quoi faire d'son argent quand même, hein t'sais bien quoi en faire? Et puis c’est des sous d'Noël, c’est pour s’amuser un peu, ça compte pas pareil, laisses-le un peu tranquille aussi.
L'père : Ooomoi j'dis ça i m’écoute pas t'façon, alors... I vieillira jamais çuilà
(C‘est pas vrai, j'lattendris en plus c'couillon? 400? 500? Putain on dirait qu'y’a 500 balles, c's'rait génial. Et moi comm'un con qu’ai rien am'né. Merde).
La mère : t'dépenses pas tout dans les bars quand même hein... R'gardes tes chaussures, t’en aurais bien b'soin d'neuves.
(S'rait pas luxe en effet, putain ça doit faire trois mois qu'j'dois en rach'ter. L'est déjà une heure du mat', tout va êt' fermé. Reste plus qu'les boîtes...).
L'père : C’est vrai, t’as vu la gueule d'tes pompes, t’as pas honte des fois? C’est des sandales d’été ça? On dirait un clodo...
- J’ai un peu merdé, excusez-moi, chuis parti précipitamment, et j’ai oublié mon cadeau à l’appart'. J’irai l'chercher d'main.
- Mais c’est pas grave t’étais pas obligé, t'sais.
- Laisse tomber les cadeaux.
- Ben non, l'est fait l'est fait, i faut bien qu'j'vous l’amène quand même.
(Qu’est c'qu'c’est qu'ces conn'ries; t’as même pas eu l'courage d'leur dire qu't’as oublié, sale con... I s’en sont forcément rendus compte en plus: « j’irai l'chercher d'main », ils n’ont même pas relevé tell'ment j'leur fais pitié, quel con, des horaires d'jours fériés, un bus toutes les deux heures, ils savent qu'j'n’ai rien ach'té du tout… Poooou... Qu’est-c'qu'jvais pouvoir leur prendre? Avec tout çblé... J’investis combien? 200, 300? Ça dépend combien y’a là d'dans... Merde, pourquoi j’ai encore claqué l'RMI en deux s'maines.. Bon. Un p'tit tour en ville...).
- L'père : T'sais les cadeaux, on s’en fout un peu; nous c’est juste pour marquer l'coup.
- La mère : On s’en fait tout'l’année des cadeaux.

L'avait enfilé l'pull en remerciant (« J'te l’ai pris marron pour changer un peu, t'mets toujours qu'du noir »), souri bêtement en croquant l’oeuf Kinder (ça faisait bien longtemps qu’i n's'défendait plus contre l’infantilisation d'ses parents, probablement depuis qu'i l'avait admis n’avoir jamais rien fait pour décrocher son contrat d’adulte) et empoché l'fric en faisant mine d'n'pas compter (mais qu’est-c'qui leur ferait l'plus plaisir : qu'j'les recompte, pour m’épater d'leurs efforts (mais s’ils n’ont pas pu en faire c't'année, s’ils sont fauchés, ils sauront bien qu'mon enthousiasme pour la somme est forcé, ils vont c'mmencer à s’expliquer, s’excuser, moi à m'haïr d’avoir compté, tout ça va être humiliant pour tout l'monde- ou qu'j'l’empoche comm'ça, heureux d'recevoir et c’est ça qui compte), mais s’ils ont vraiment fait des efforts? Ils vont être vexés qu'j'les souligne pas, elle va m'l'dire : « Eh ben, t'r'gardes pas? T’en as déjà tell'ment? »), puis, les ayant embrassés, annonça qu’l'allait faire un petit tour pour constater la ville d'son enfance...

Chacun d'ces repas d'famille, qu’i rendait les plus rares possibles, était l’occasion d'mettre en oeuvre LA METHODE. Elle consistait, l'plus sournoisement du monde, à s'beurrer métronomiquement en tenant en laisse l'plus possible la tentation d’être infect, n'laissant passer aucune bouteille sans l’avoir honorée à plusieurs reprises en ayant l’air d’avoir arrêté d'boire.
Son père et sa mère n'buvant pas au même rythme, i pouvait les resservir en les accompagnant systématiquement et, inaperçu pensait-il, boire deux fois plus qu’eux. LA METHODE.
(Deux images : 1/ A mesure qu’i buvait, les cheveux rares d'son père semblaient s'hérisser, balayés par un vent intérieur, et ses joues rougissantes l'faisaient briller comm'un idiot du village. 2/ Sa mère, elle, s'réduisait les pupilles à petit feu, avec des manières d'chatte qui lape, feignant d’en finir à chaque gorgée).
L'repas avançant, i sentait une complicité résignée coller à chacun d'ses services, épié comm'un vieillard qu’on laisse s'goinfrer d'chocolats avant d'lui montrer ses radios. I s’accomodaient d'la METHODE, pensait-il, parc'qu’elle l'clouait à table.
Dès qu’l'avait senti percer c'bourdonnement caractéristique qui lui signalait d’arrêter, l'avait décroché d'la méthode pour la prophylaxie sauvage, faire plus d'bruit qu'l'voisin quand on cherche l'silence, et noyé l'bourdonnement aigu dans la chambre d’écho qui précèd'l'coma.
Inévitablement, i s’était réveillé à 10 heures, habillé et poissard, chez d'parfaits inconnus.

« Les pierres formaient un monceau qu’on recouvrait d'terre et servait d'sépulcre et d'monument ». c't'e note de d'Joubert sur la lapidation, bulle d'lecture claquante à la surface d’un esprit mort, l'fit hoqueter niaisement ; i s’imagina, ayant tiré sur une d'ces boîtes entraînant toutes les autres et lui-même dans une chute de guignol, enfoui sous un tumulus clinquant, un fanion d'supermarché fiché au sommet.
Sa tête, craquante, pivotait pour suivre l'tango glissant des autres clients ; l’assurance avec laquelle ils faisaient leur choix, la détermination tranquille dont ils faisaient preuve dans leurs courses allant et venant autour d'lui, l’étourdissait et forçait, sinon son admiration, du moins sa jalousie. I soupçonnait l’existence d’un ensemble d'lois occultes pour guider leurs gestes avec une telle certitude… Sa vie brouillonne, sans doute, c't'errance soupçonneuse effrayée ou narquoise qu’l'avait faite vie, l’avait écarté du secret. I n's’imaginait même pas pouvoir les imiter, sachant qu’un sauvage s'fait moins remarquer en mangeant avec ses doigts qu'mal avec une fourchette. I s'tenait prêt à sauter sur l’un d’entre eux pour l'supplier d'l’aider à choisir, d'choisir à sa place, d'lui fournir son truc, les premières mesures d'la petite musique, qu’i puisse s'régler sans moufter à son rythme coller au manège et en finir, quitter l’enfilad'd'ces boîtes d'chocolats en tenir une et partir pitié. Mais qui aurait pû lire une prière dans ces yeux rougis d'tortue, abrutie, malade, incongrue, échouée?
Depuis combien d'temps marinait-i dans c't'e détresse figée qui s'nourrissait d’elle-même? La loi (celle qui régissait impeccablement les mouvements des clients dans l'grand magasin) profilait inévitablement son bataillon d'codicilles, et tout particulièrement celui-ci, qu’i pouvait déduire d'ses observations, si embrumées fussent-elles : y'avait, même si personne n’avait un jour écrit ces règles, un temps réglementaire, une station, une durée à respecter devant un rayon avant d'dev'nir franchement louche. Quelles explications allait-i fournir pour être resté devant des boîtes d'chocolats immobile pendant 20 minutes sans en toucher une seule? Qu’espérait-i pouvoir cacher au directeur, tenu au courant depuis pas mal d'temps d'ses manigances? Qui aurait pû ignorer l’attitud'provocante, plus qu'suspecte, d'cet escroc qui masquait maladroitement ses intentions derrière un paravent d'confusion théâtrale, mais t'les prends pour qui? Avec ton faux air d’agonisant? Vache dans l'couloir, éléphant dans un vase d'nuit, chaussures d'clown à l’opéra, python, crapule? Pour des amateurs?
I n’avait pas cessé d'dandiner depuis qu’i s’était planté devant ces boîtes d'chocolats, et depuis qu’i s’en était rendu compte, l'était prêt à cesser, s'tenir un peu mieux, mais i savait qu’interrompre maintenant l'dandinement envenimerait les choses, serait un signe évident d'sa culpabilité, signalerait immédiatement qu’i s’était senti repéré, coincé, et i dandinait avec rigueur, espérant qu'la transition entre les deux dandinements était passée inaperçue, et Dieu Sait s’i n’avait jamais eu aussi violemment envie d'ne pas dandiner, qu'c'dandinement imbécile lui donnait des sueurs froides, mais c'mment expliquer qu'maintenant c’était fini, l'allait mieux, qu'c'dandinement nerveux n'l'calmait plus du tout mais était au contraire une source supplémentaire d'nervosité? L'cercle des surveillants s’étranglait lentement autour d'lui ; irrités par ses dandinements, impatients, ils avaient réduit la distance respectable à laquelle ils s'tenaient jusqu’ici. Leur organisation l’impressionnait, la régularité d’horloge avec laquelle, un à un, les faux clients qui l'frôlaient s’étaient révélés être d'leurs rangs, jusqu’au moment où i fut seul parmi eux. I comprit alors qu'la détermination des soit-disants clients était une parodie d'détermination, qu’ils n’avaient rien à choisir, à acheter : groupe costumé d'squelettes dans un train fantôme secouant leurs os factices autour d’un wagonnet, ces soit-disants clients animaient l'parcours d’un simulâcre d'grand magasin au cœur duquel i s’était trouvé piégé…



2/ Les chèques.

Une bouffée d’air lui rougissait les yeux. I n’avait pas la moindre idée d'la façon dont i s’était retrouvé planté, balise noire ondulante, au milieu des rares voitures qui l'coloraient par taches sur l'parking désert. Mais l'vent claquant qui lui brûlait les joues et bloquait ses poumons d'fumeur était la plus grand'source d'réconfort depuis son réveil. 11 heures et demie déjà, une bonne demie-heure d'retard, l'était plus qu'temps d'rejoindre ses parents. La perspective d’affronter leurs reproches et les piaillements d'la flopée d'picoreurs d'biscuits familiaux, leurs gniards battant des ailes dans l'salon étroit, était un cauchemar à peine moindre qu'celui qu’i venait d'quitter. Ça m'fait chier quand même d’arriver les mains vides. Est-c'qu’ils s’en rendraient seulement compte? En fait: attendaient-ils seulement encore quelqu'chose d'sa part? des chocolats moins qu'rien d’autre, et c’était c't'e certitude, particulièrement douloureuse, qui l'ruinait complètement ; si personne n’allait s’apercevoir d'c'déshonneur là, c’est bien parc'qu’i s’émiettait dans une vie d’indignité, qu’i n’avait rien, évidemment, qui l'grandît remarquablement parmi l’ensemble des déshonneurs jamais relevés. I n'voulait pas seulement s'racheter d’avoir brûlé en une nuit d’alcool l’argent du cadeau malgré ses promesses, mais c'qu'représentait en vérité la boîte d'chocolat était la possibilité qu’un événement, au moins une fois, puisse rendre fragile la certitud'd'ses parents qu’l'était irrachetable, briser n'fût-c'qu’une fois la chaîne d'ses manquements… C’était quelqu'chose comm'l'rachat d'l’âge adulte ; i s'disait : « mes parents s'sont accommodés du tableau pitoyable qu'j'leur offre comm'ils accrochaient mes premières gouaches patouillées ou mes collages d'nouilles sur l'mur du salon, ils passent devant ma défroqu'd'peau, trouvent qu’elle jure bien un peu avec la tapisserie, mais qu'somme toute, j'suis leur fils et qu’i faut bien faire avec ça ».
Putain j'peux même pas faire ça, même c'truc tout con, leur offrir une salop'rie d'boîte d'chocolats à Noël, même ça jm'débrouille pour rendre ça impossible, ils m’ont filé 500 balles, 500 balles et j’ai tout claqué en une nuit, j'sais même plus k'mment, j'sais même pas qui sont les types chez qui j’étais, j'm'suis encore réveillé avec la gueule dans l'cul et la honte d’êt' vivant, mais pourquoi j'fais des trucs comm'ça? Pourquoi j’ai claqué tout c'blé alors qu’en plus j’en ai besoin nom d'Dieu?!
Parc'qu't'n’en as pas besoin, salopard d'menteur, voilà tout! Parc'qu't'sais très bien qu'jusqu’à leur mort ils n'te laisseront pas tomber, qu'même si t'avais vraiment besoin d’argent entre deux fois où ils t’en filent sans raison pour alimenter ta vie d'garçon, i suffirait d'demander. Voilà la millième répétition d'c'dialogue d'tête creuse qu'lui jouait sa schizophrénie décorative, voilà tout çà quoi s'résumait l’angoisse, une partie d'ping-pong dialectique bien inoffensive entre deux moitiés d'cerveau qui, réunies, n’en faisaient pas un complet.
Oh bon Dieu j'peux pas y aller comm'ça, j'veux pas débarquer encore avec l’air d'm’excuser d’avoir une peau, j'veux pas y aller les mains vides. Mais c't'e rengaine d'la désolation n’aurait sans doute, pas plus qu'ses nombreuses aînées, entraîné autre chose qu’une mortification d'principe (c'sentiment d’être d'toute façon si aplati, en-dessous d'toute mesure, qu'plus rien d'vivant n'pouvait l’observer), s’i n’avait croisé c'panneau publicitaire : dans un cliquètement d'volet mécanique, un panneau Decaux entraînait trois affiches braillardes ; l’une d’elles, bien entendu, trompetait une marque d'chocolats.
C’était probablement d’une rare insipidité, tout c'qu’y'a d'plus vulgaire comm'boîte d'chocolats, et, pour des raisons d’harmonie, comm'publicité, retape si courue pour un produit si connu qu’on s'demand'toujours c'qui justifie un affichage d'plus, un d'ces paquets d'merdouilles laiteuses, prâlinées, en forme d’escargots ou d'fientes maniérées avec du papier agaçant, mais c’était, surtout, un choix: l’icône dorée d’une ouverture dans la grotte impénétrable du rayon qui l’avait terrassé, une invitation au retour, au pèlerinage, la boîte s’offrait à lui dans une lumineuse évidence. A partir d'c'moment précis, l'slogan, la marque, les contours et les motifs d'c't'e boîte, la lumière d'retouche qui faisait pimper l’afficher comm'ces reflets étoilés sur les diamants dans les versions technicolor d’ali Baba, c't'incandescence putassière, allaient épouser parfaitement la concave stupidité du lendemain d'cuite et l'guider, enfin, à Bethléem.
I fit demi-tour, avec pourtant c'piment d’anxiété : s’i n’avait pas pu manquer d’attirer l’attention d'tous lors d'sa précédente visite au grand magasin, qu’allaient-ils penser c't'e fois-ci? I serait pisté dès son entrée… Un néon en flottaison pointant l'sommet d'son crâne… Et pour chasser c't'image inconvenante, pour balayer l'mot « gugusse » clignotant en lévitation au-dessus d'lui, i devait dès maintenant endosser l’assurance impeccable du client normal qu'i avait échoué à l'être; l'allait filer si droit qu’on l'prendrait pour modèle d'client idéalement client, c’est en triomphe qu’i sortirait avec sa boîte d'chocolats.

Alerté par les glapissements d’otarie qui fusaient d'la caisse n°4, l'directeur s’y dirigea ; l'était vaguement ennuyé, prêt à affronter une vieille emmerdeuse à ménager, ou une panique dans les comptes d'la nouvelle caissière.
L’âme décomposée qui s’offrait à sa circonspection avait craqué d'toutes parts: un jeune homme défait éructait, reniflait, tendait devant lui la souche d’un carnet d'chèques comm'une manche à air, et bramait incompréhensiblement des explications à propos d’une boîte d'chocolats qu'la caissière, visiblement très embarrassée par c'poupard attardé, lui avait ôté des mains.

I s’était pointé du premier coup d’œil vers l'bon rayon, l'avait reconnu la boîte, l’avait embarquée, et c’était une bonne chose d'faite. La caisse, peu d'queue, parfait. Sortir l'carnet d'chèque, puisqu’i n’y avait plus d'liquid'–et peu importait qu’i fût ou pas solvable on verrait bien après, après ces fêtes de merd' et leur suite d’emmerdements.
I griffonna l'montant avec l'cœur si battant qu’on l’aurait cru comm'ttre un vol. Reposant l'fardeau d'c't'e Terre hérissée qui lui blessait les épaules et lui tassait chaque jour davantage la colonne vertébrale, Atlas saisit enfin tout l'sens du mot « soulagement ».
Monsieur!
I s'retourna vers la caissière, avec c'sourire tordu des femmes à qui l’on fait remarquer une tache sur leur entrejambe.
Voui, quoi ?
Bah vot' chèque là… c’est n’importe quoi.
N’importe quoi ?”
Un esprit malin particulièrement retors avait tiré sur l’extrémité d'la ligne comm'sur un lacet. I regarda c'qu’l'avait tracé avec une horreur sans nom: un embrouillamini grotesque dansait sur l'chèque, caricatures d'lettres en gigue qu’aucun pharmacien n’aurait pu déchiffrer.
I balbutia qu'non, vraiment, i n'comprenait pas, qu’i n'savait pas k'mment c'qui lui était passé par la tête mais qu’l'allait faire un autre chèque qu’l'était un peu fatigué aujourd’hui et vraiment désolé, mais qu’l'allait en faire un autre, excusez-moi.
Un coud'posé sur la boîte d'chocolats, sa présence l'guidait, lui montrait la voie raisonnable à suivre, l'rassurait sur la stricte réalité d'tout ça, l'écrivit, l'plus soigneusement du monde, l'montant exact d'c't'e foutue boîte sur l'nouveau chèque. Insinuant coup fourré d'la gueule d'bois, un halo trouble contourait en les contrastant les chiffres qu’i traçait, tremblant. I tendit à la caissière (i k'mmença insidieusement à la haïr) l'deuxième chèque comm'd'l’argent perdu au jeu d'mauvaise foi. C't'histoire l’avait épuisé, i lui faudrait beaucoup d’effort pour s'calmer et n'pas la faire payer à ses parents.
Euh, monsieur…
Quoi ?
C’est pire.
Tinta c't'e 'tite phrase romanesque « la terre s'déroba sous ses pieds », la terre s'dérobe sous mes pieds, j'suis dans un slapstick des années trente, dans un cartoon, j'suis dans la dernière case d’un strip et la terre s'dérobe sous mes pieds, j’ai trébuché sur l'mot fin. C'qu’i vit dépassait l’entendement : la caissière lui tendant sous l'nez une feuille morte en chute sur laquelle un gribouillis absolument incomprehensible s'dessinait. On pouvait bien imaginer qu'c'fussent les pattes d'mouches plausibles d’une civilisation inconnue, bien qu’aucune cohérence n'vînt éclairer l'moindre lien entre la ligne des chiffres et celles des lettres… Seule la signature, glorieuse, était bien la sienne, accusant puissamment d’authenticité c'délire graphique. Mon dieu la terre s'dérobe sous mes pieds. La boîte d'chocolats était, elle-aussi, abominablement réelle.
C’est en sortant pour la troisième fois l'carnet d'chèque rempoché fiévreusement, constatant qu’i venait d’en remplir l'dernier, c’est dans l'choc frontal d'c't'absence qui trouait l'mond'd’une bouche glacée, qu’i s’effondra, perdit son reste d'contenance et s'mit à chialer comm'un veau.

I n'pouvait pas s’asseoir dans l'fauteuil d'bureau qu'lui offrait l'directeur (i n'voyait même pas k'mment on pouvait bien aborder un fauteuil) et produisait, fiché, raide, une gamme variée d’aspirations morveuses et d'déglutissements, d'bredouillements martelés, et c’était comm'l'bruit d'vent marin qu’on interrompt en jouant, tapotant ses paumes contre ses oreilles. l'directeur, deux vigiles, tendus vers c'flot sans fin, n'savaient qu'faire (n’en comprenant pas un mot) pour l’arrêter. C't'e marmelad'd'confusions voulait tout évoquer, les parents, les chaussures, les chèques, les chocolats, l’hallucination, l’affiche, l’argent brûlé, la cuite, la honte, les papiers dorés, maman, la terre sous les pieds, l'repas d'Noël, les surveillants du train fantôme, les coups sourds dans l'crâne, maman, les cadeaux, l'RMI, les quenelles, maman, maman, maman.
Gênés, attendris qui sait ?, et encombrés jusqu’à l’écoeurement par c't'e masse sanglotante secouée d'désespoir dans des reniflements d'bac-à-sable, ils la lui auraient bien offerte c't'e boîte d'chocolats pour qu'tout ça s’arrête enfin, n’importe quoi pour n’être pas responsables d’un milligramme d'malheur supplémentaire, et ils s’apprétaient à l'lui dire, monsieur, c’est fini maintenant, on comprends pas très bien mais c’est pas grave, soyez raisonnable on va s’arranger, quand ils l'virent s’illuminer derrière les larmes en rideau, sortir d'sa poche un portefeuille d'cuir noir, l'fouiller comm'une vieille, passant quatre fois sur la carte d’identité qu’l'aperçut juste avant qu’énervés ils n'tendissent tous les trois la main pour chercher à sa place, la poser sur l'bureau et saisir la boîte d'chocolats, glapissant plus incompréhensiblement qu'jamais mais, curieusement, triomphant… Secoué d’un mouvement d'bielles, i s’engouffra par la porte du bureau, s'retourna une dernière fois après avoir braillé EU IENNÉ LASSESSÉ UTA RVÉLARGENT, les laissant pétrifiés derrière lui.
I l'virent s’éloigner, la boîte serrée contre sa poitrine, égrenant dans son sillage un essaim d'gloussement parmi lesquels, croyaient-ils, on aurait pu distinguer les hoquets d’un rire d'fou.






La terre chante peu.
Copyright : Antoine Moreau, août 2006, d'après « La terre chante peu » de L.L. De Mars 2001 http://www.le-terrier.net/lestextes/lldm/lldmchocola...
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