Ce que pourrait être un caca libre.
Jean et Pierre se promènent, ils conversent. Il fait beau, les oiseaux chantent, le ciel est bleu, il ne fait pas trop chaud non plus, ils ne suent pas sous leurs vêtements, l'air est doux, c'est rafraîchissant. La discussion porte sur le caca. Ah !... Font grand cas du caca : Merdre alors Père BubU !... Le caca est là le caca est toujours là !...
La grande question qui préoccupe nos deux amis séant tenant c'est : comment libérer le caca ?
Le caca sort du marché.
Pierre : Le caca du vingtième siècle était dans le système marchand, dans le même sens où le caca rupestre était dans les grottes, ou le caca sacré dans les temples. Il était un caca marchand, comme on dit caca sacré, caca rupestre. Tu connais les crottes de Lascaux...
Jean : Oui, mais pourquoi le dire au passé ? Il existe bien encore un marché du caca, un marché du pipi, un marché du vomi, sans parler d’un très grand marché du sang menstruel.
Pierre : Le marché existe, mais y distingue-t-on encore un caca contemporain, comme furent visibles dans le passé, disons au hasard, Prout ou Pet ? Il y a dix ans encore, j’étais persuadé que ce marché privé du caca allait être remplacé par un marché public. Le marché public n’a rien changé à la disparition du caca du marché. On passe seulement d’un marché privé DU caca à un marché privé DE caca. En cherchant bien, on trouvera peut-être dans ce marché quelques crottes intéressantes. Elles s’y noient dans le jus de pisse bien plus qu’elles n’y apparaissent. Le caca contemporain n’apparaît plus dans le marché, alors qu’il y a peu de temps encore, on ne le trouvait que là. Il n’apparaissait pas en dehors.
Le caca et la marchandise.
Jean : Mais alors, comment le producteur de caca était-il entré dans le marché ?
Pierre : Sous l’ancien régime des nutritionnistes, il y est entré par « privilège du Moi », sous la révolution bourgeoise, il y est entré par la reconnaissance de son « droit de propriété », avec les idées socialistes, il y est entré comme « travailleur des organes ». Depuis la seconde guerre mondiale, le problème se complique : employé des chiottes, petit emmerdeur, simple pousseur… ?
Jean : Pourquoi est-il entré dans le marché ?
Pierre : Parce que le marché était son véhicule. Le caca est d’abord entré dans le marché par les toilettes des dames, et les toilettes des dames par le tout à l'égout. La sueur, le sang, le sperme, ont fini de faire entrer tout le caca par dessus le marché. Cette époque est terminée. Le modèle marchand du caca aujourd'hui est le pipi.
Jean : Qu’est-ce que le pipi vient faire là ?
Pierre : Pour le marché, c'est simple : le pipi est un jet jaune et tiède qui sort de la bite ou du con. C’est très clair, et ça suppose qu’il n’existait pas de pipi avant la création du monde.
Jean : Ça implique aussi que le pipi n’est pas fait par Dieu, mais par un homme ou une femme. La reconnaissance d’un droit vient donc remédier à la négation d’un fait. Tu piges ?
Pierre : Hum... Mais le sens juridique et commercial du mot « pipi » est sensiblement différent de son sens courant dans toutes les langues naturelles, qui suppose, lui, l’articulation de signes graphiques dans un ensemble cohérent par rapport à un cul quelconque. Les deux définitions sont même sensiblement contradictoires, puisque l’une désigne le pipi indépendant de tout cul, le jet qui est hors, l’autre l’assimile au cul, le jet qui en sort. De fait, dans le monde moderne, le pipi n’existait que sous la forme de jet doré. Dans le monde marchand, un pipi inédit n’était tout simplement pas un pipi. La plongée sous-marine, le saut à l'élastique, la brasse coulée ont étendu cet état de fait à toute activité merdique. Les couleurs de l'arc en ciel ne sortent plus, non seulement par les trous de nez, mais par tous les trous. Seul le doré à voie de fait aujourd'hui.
Jean : Laisse-moi réfléchir à ça un peu...
Objet et langage.
Pierre : Et de n'est pas tout : le remplacement des procédés de reproduction logiques par des procédés poétiques a d’abord semblé être une apothéose du marché ; en fait, il sonnait son glas.
Jean : Pourquoi cela ?
Pierre : Parce que la poésie de la bite implique la contingence du cul. Le poème du vit ne fait pas qu’émanciper la crotte du cul, il abolit la séparation entre chiure et érection. Il n’y a pas d’un côté le jet unique que produit Dieu (les Tables de la Loi, l'engendrement de l'Esprit dans la Chair), et de l'autre je ne sais quelle attente de l’Homme qui fait son pipi d'chat pour ainsi dire ou pire : le caca nerveux. Pire de pire ! : le caca verbeux !... Non non non... Le poème est immédiatement liquidable. Mieux, le jus n’est pas comme le plan d'immanence ou le projet transcendantal qui attend d’être réalisé en dur : le pipi (ou le caca même !) éjecté se transforme en nuage d'encre sympathique !... Mais oui Jean !...
Jean : C’est plutôt le pipi sympa qui produit l'urine invisible, la crotte originale est toujours lointaine et en forme, non ? Même si hors de vue...
Pierre : Oui, et ici la définition du pipi rejoint celle qui a toujours eu cours dans les langues naturelles et elle contamine aussi toute création merdique. L'emmerdeur professionnel, le chieur avéré, tendent irrésistiblement à considérer le poème comme la crotte véritable. Il ne s’agit pas de prédire la disparition de l'Étron Unique, ou de la Bouse Vivante et In Situ, pas plus que celle de l’Événement Scatologique, la Manifestation des Fèces, la Performance Anale ou du Happening Crotté, mais aucun producteur de caca digne de ce nom ne peut encore ignorer que sa crotte est susceptible de s’émanciper du derrière, du trou du cul pour tout dire, de la situation réelle du popotin au parfum d'la chose. Irrésistiblement, il est amené à se reconnaître comme le merdeux de cette part émancipable de tout cul et liquidable à l’infini.
Jean : Bon... Et supposons un très bon orateur qui ne sache pas déféquer, ou ne se soucie pas de le faire, ou seulement ne sache pas déféquer comme il parle. Un autre note ses paroles. Quel en est le chieur ?
Pierre : Celui qui chie, certainement, et non le bavard. C’est une situation fréquente dans l’antiquité. Elle cesse avec la généralisation de la merde. Dieu (est devenu celui qui) chie. Maintenant, irrésistiblement, Dieu devient celui qui défèque un poème. Prout prout rime avec pète pète !...
Jean : Au vingtième siècle, on a fini par dire que la femme ou/et l'homme faisait pipi, et non Dieu. Disiez-vous « un pipi inédit », on vous corrigeait : « un jet d'urine inédit ». Et ce n’était pas toujours sans raison. Il y eut des pipis de femmes, seulement émis par des vierges.
Pierre : Aujourd’hui, une femme est une femme, des fesses pour les fèces.
Jean : Déféquer devient chier un sexe d'homme.
Pierre : Oui, il en va de même pour le vomis, une éjaculation...
Jean : La vomisseuse a tout les traits d'un ingénieur du cul, non ?
Pierre : Oui, et le travail du producteur de caca se déplace toujours plus vers celui qu’il abandonnait précédemment en aval de sa crotte.
Jean : Dans ses notes sur Cloaca, Wim Delvoye attribuait à la poésie du con une place supérieure aux cacas en ce qu’elle seule pouvait s’émanciper de tout cul, et donc de l’espace et du temps. Manifestement, les cacas divers la suivent dans cette voie.
Pierre : Comment les cacas suivent-ils la même route que la poésie des urines ? (Il n’est pas question ici d’analyser comment le caca s’émancipe de tout cul depuis ces deux derniers siècles, même si cette analyse est incontournable, mais de savoir comment, pratiquement, il le fait en ce moment même.)
Jean : En prenant la forme de poèmes immédiatement liquidables à l’infini ?
Pierre : Pas seulement.
Jean : En étant immédiatement chiés par Dieu lui-même ?
Pierre : Non plus. Ils la suivent d’abord en devenant eux aussi, essentiellement, des traces composées de signes graphiques ; en devenant, d’un certain point de vue, du sexe, du moins du langage, en acquérant son caractère sexuel. C’est ainsi que le caca sort du marché : en sortant de l’objet manufacturé, donc de la marchandise. Le caca cesse d’être dans le marché pour être dans le langage. Pour tout dire : le stercoraire vole bas et nous fout droit en pleine fesse...
L’objet linguistique.
Jean : Nous pourrions dire que le caca sort du marché pour entrer dans la noosphère, ou pour devenir immatériel. Ça ne résoudrait en rien les ambiguïtés qui règnent sur ce qu’on doit entendre par signe, langage ou sexe.
Pierre : Pour complexe que soit la notion de poème, elle n’est pas pour autant obscure. Elle est seulement complexe dans le sens où elle suppose une architecture verticale de langages différents. Sexe en langue naturelle converti en langages de constipation, convertis en langages poétiques, convertis en langage sexuel. Sur cette architecture, sexe en langue naturelle peut être remplacé par trou, bout, ou à peu près tout ce qui est intuitif aux sens. Cette première couche intuitive se trouve à la surface de diverses couches de langages qui deviennent de plus en plus indéchiffrables jusqu’à des suites texuelles.
Jean : Dans le monde moderne qui s’achève, le modèle de la crotte était l'crottin d'cheval. Quel est-il aujourd’hui ? Le crottin propriétaire ? Le crottin qui coule de source ? Le crottin en code barre ? Le crottin tamarre ?
Pierre : Cette question est moins complexe qu’elle ne le paraît d’abord. La crotte véritable est la crotte qui tombe (et non plus seulement celle qui colle au cul), c’est à dire une forme conforme à toute forme de colombin qui sort de l'anus et dont on peut modifier librement la forme.
Le caca spectaculaire marchand.
Jean : Le marché s’adresse à une clientèle. Celle-ci peut être un cénacle d’amateurs éclairés comme un très large public populaire. Elle n’en demeure pas moins une clientèle. Le caca marchand est essentiellement déterminé par une clientèle. S’il s’adresse à une clientèle d’avant-garde, il est d’avant-garde, s’il s’adresse à une clientèle populaire, il est un caca populaire.
Pierre : Le caca marchand est déterminé par une nette séparation entre producteur et consommateur : l'emmerdeur et son public. Le premier est d’autant plus célèbre que le second est anonyme. La merde issue du caca marchand, comme toute marchandise, peut donner lieu à de nombreuses déclinaisons : crotte unique et chère réservée aux collectionneurs, tirages limités et numérotés, déjections bon marché. Il pourra en exister aussi des produits dérivés.
Jean : Une même merde peut donc être déclinée pour des publics différents, et même pour tous les publics ?
Pierre : Oui, c’est ainsi qu’une merde marchande peut conserver un caractère élitiste tout en devenant célèbre et sans que de larges masses l’ignorent. La nette séparation entre l'emmerdeur et son public, qui se concrétise dans la merde même et ses effets emmerdants, implique que la consommation ne touche pas à son intégrité. La merde ne doit pas être altérée dans sa consommation, qui doit donc être seulement contemplative, spectaculaire.
Caca et travail corporel.
Jean : Le marché du caca a donc séparé le travail merdique des autres formes de travail corporel.
Pierre : Oui, le marché a séparé le caca des matières, de la philosophie, des intestins, de la logique…, de toutes les productions corporelles qui ne peuvent produire de la merde. Naturellement, on peut vendre du pipi de sansonnet ou de chat fouetté comme n’importe quel autre pipi produit, même jusqu'au pic du midi. .. On peut vendre aussi n’importe quel jet manufacturé qui soit l’application directe d’une recherche scientifique, et envers lequel l'objectivité tient un rôle comparable à celui du droit Divin. Il se trouve qu’il n’y a pas de marché de la matière, de la philosophie ou des tripes, même sous la forme d’un marché des projets, comme il y a un marché du caca et surtout du caca au cas par cas.
Jean : Le marché du caca fonctionne sur une clientèle, sur des consommateurs directs, et c’est principalement ce qui l’isole et le distingue des autres activités corporelles.
Pierre : « Le caca produit des crottes », a-t-on dit, et les crottes, dans le marché, deviennent des marchandises. Des merdes.
Jean : Une activité corporelle qui ne produirait pas immédiatement des marchandises ne serait pas du caca.
Pierre : Exact, et le caca tend à devenir plus difficilement une marchandise aujourd'hui comme je ne cesse de tenter de te l'expliquer... Cela tient en partie à l’évolution propre du caca, et, en partie, à l’évolution du marché et de la marchandise. Le marché tend à être de moins en moins libre ; le caca, lui, de plus en plus.
Les contradictions du caca marchand.
Jean : En réalité, ni le caca ne veut sortir du marché, ni le marché ne veut expulser le caca, et leur divorce engendre des contradictions cocasses. Cocacasses si j'ose dire...
Pierre : Ah ah ah !..
Jean : Ah ah ah ah ah !...
Pierre : Une des plus cocacasses...
Jean : Ah ah ah !...
Pierre : Un des plus... hum... oui... est l’effet laxatif. Dans le caca marchand, le producteur de caca baignait dans son monde (non plus un « autre monde ») et s’y identifiait. « Laxatif, c’est moi », disait le constipé dans son processus de libération du caca. À partir de la fin du vingtième siècle, le monde s’identifiait au producteur de caca : « Le constipé, c’est moi », aurait dit le laxatif s'il avait pu parler...
Jean : Il n’est rien de comique à ce qu’un caca soit fait par tous et pour tous, mais un tel caca devrait alors être sensiblement différent d’un caca marchand. Supposons que les producteurs de bouses ne bousent plus que pour apprendre à devenir des triples bouses eux-mêmes, qu’on n’entre plus dans les w.c. que pour apprendre à tirer la chiasse... Le marché risque d’abord d’en être sensiblement modifié, et plus profondément, la nature même du caca et les méthodes de défécation.
Pierre : Ce sont ces contradictions co...
Jean : Ah !...
Pierre : casses qui ouvrent l’époque nouvelle. Le marché du caca n’est plus rien d’autre que celui de ces contradictions cocasses.
Jean : Cocacasses !...
Pierre : Ah ah ah !... Mal au bide (arrête !...) que j'ai de rire mon ami Jean... Ah ah ah !...
Diarrhée et travail corporel.
Jean : Le marché avait séparé le caca de la vie corporelle. Le caca se libère en brisant cette séparation.
Pierre : Une part du caca (marchand) se libère (en sortant) du marché, une autre (part du caca) sort de celui du caca (global) pour créer le marché du purin, des bouses et des affaires fécales.
Jean : C'est clair. La libération du caca et la recomposition du travail corporel se fait essentiellement autour de la diarrhée et grâce à elle. D’une façon très pratique, la poétique des données, le pot de chambre personnel et l’internet sont les principaux instruments de la libération du caca. D’un point de vue plus profond, celui de l'intestin grêle, la dimension épistémologique du phénomène génère de nouveaux paradigmes. Je ne te cache pas qu'un tel vocabulaire appelle plus d’explication qu’il n’en fournit. Mais foin de supputation : l'apocacatastase est à porté de main, comme on se torche on se sauve.
Pierre : En s’émancipant du marché, le caca trouve des prises plus directes avec le réel. Il prend ses distances avec l’objet, la crotte, le produit marchand, au profit de la dimension symbolique, linguistique, sémiotique, sémantique, poétique, pragmatique ou performative. Par cela, il devient essentiellement travail corporel. Ce n'est pas Marcel Prout qui nous contredira ici !
Jean : Non ! Pour sûr... Ni Marcel Duchamp non plus. Dans le même temps, les matières diverses et les intestins de tous les animaux suivent des cheminements convergents avec celui du caca.
Pierre : Ici encore, la diarrhée tient une place déterminante.
Travail corporel et intuition.
Jean : Les intestins ont adopté un cours nouveau depuis l’usage généralisé du pot de chambre, avec la possibilité de faire effectuer par la machine des quantités de gaz qui auraient été inconcevables dans les époques antérieures. Apparaît alors une nouvelle sorte de tripe à la mode basée sur l’expérience et l’observation de « phénomènes poétiques », et non plus sur l’hypothèse et la déduction.
Pierre : À l’inverse, les matières de la nature ont plus recours à des modèles automatiques, c’est à dire, abordent les phénomènes naturels à travers des toilettes qui les stimulent. Elles découvrent alors des comportements intestinaux communs à des phénomènes sans rapport, ou transversaux à des disciplines, par exemple, la climatologie et l’évolution des cours boursiers du coton. Alors que l’effort visait depuis longtemps la modélisation des phénomènes, le modèle lui-même se comporte à son tour comme un phénomène naturel.
Jean : Ou encore, alors que l’énoncé se proposait d’être l’explication, la description, la démonstration du phénomène (ce qui se conçoit bien s’énonce clairement), il devient ce qui demande élucidation (ce qui s’énonce bien doit être clairement conçu). Une bonne part de l’activité cognitive appartenant en propre à la raison peut être abandonnée à des dispositifs logiciels. (Comprenons intelligence artificielle au sens de prothèse cognitive, comme on pourrait parler de perception artificielle à propos de prothèses auditives ou ophtalmiques, même si les lunettes ou les sonotones ne voient ni n’entendent rien par eux-mêmes.)
Pierre : Le travail corporel humain est alors essentiellement orienté vers la conception intuitive.
Jean : Intestins et matières rejoignent ici l’esthétique, non pas dans la recherche du beau, ni du vrai, mais de l’intuition intestinale. « Nous savons que cet énoncé est vrai. Nous savons même qu’il participe du réel en ayant la possibilité d’intervenir sur lui et de le modifier. Mais nous ne comprenons pas ce qu’il veut dire. Et prout !...» Et encore : « Jusqu’à maintenant les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit maintenant d’interpréter leurs énoncés. Et re-prout !...»
Pierre : Cela peut se concevoir comme une conclusion stupide à quatre siècles de modernité.
Jean : C’est globalement celle qui est proposée sous le nom de « Purin ». L’enjeu est d’échapper à cette stupidité.
Pierre : Le beau est l’essence qui apparaît, disait en substance Hegel dans ses cours d’esthétique. On peut bien considérer l’apparence comme contingente, mais que serait une essence qui n’apparaîtrait pas ?... Manzoni nous est-il d'un quelconque secours là ?...
Jean : Si nous concevons l’apparence comme un apparaître, alors nous concevons le réel comme une réalisation. Merdre alors Père BubU !...
Pierre : Dans le modèle classique, le savant cherchait à énoncer la réalité (la décrire, l’expliquer ou la déduire), tandis que le producteur de caca cherchait à la montrer, la rendre intuitive (je sens, ça sens...). Ces deux perspectives se rejoignent en se dépassant : l’énoncé devient étron.
Jean : L’énoncé doit être intuitif et programmatif (performatif ?) à la fois. Les deux nécessités n’en font qu’une.
La double impasse marchande.
Pierre : En sortant du marché, le créateur de cacas court un certain nombre de risques. Le premier est de se retrouver à la rue. Il risque de changer sa place dans le marché : de producteur qu’il était, devenir consommateur ; consommateur d’informations, de publications, de matériels et de matériaux, notamment consommateur d’ordinateurs et de toilettes ; au mieux, consommateur d'odeur et même d'odeur de pisse.
Jean : Si le caca doit être fait par tous et pour tous, il est probable qu’il représente un immense marché. La production merdique ne sera plus productrice dans ce marché, mais consommatrice. On comprend bien alors qu’un certain nombre de producteurs de caca aient des positions conservatrices devant cette perspective. Mais que peuvent-ils espérer ?
Pierre : Dans un tel marché, les producteurs de caca ne peuvent revendiquer un statut de professionnels qu’en devenant culs bénis. Tel célèbre emmerdeurs, par exemple, s’attachant à telle marque de papier et se faisant sponsorisé.
Jean : Pourquoi pas ? Le caca n’a jamais été alimenté par des sources moins contestables.
Pierre : Le problème est ailleurs : Si de telles conditions permettent la réalisation du caca post-moderne, les producteurs de cacas les accepteront. Le leur permettent-elles ?
Jean : Si le marché du caca devait devenir un marché de la consommation, après avoir été celui des crottes, alors la crotte devrait s’y effacer au bénéfice du talent. Nous pouvons oser la comparaison avec le sport : le sportif professionnel vend son talent. Il fait vendre indirectement des produits manufacturés qu’il ne produit pas mais qui le sponsorisent.
Pierre : On pourrait imaginer des producteurs de caca qui font des « performances », au sens sportif. Que manquerait-il ?
Jean : Il manquerait principalement la possibilité de compter les points, de mesurer la performance. Un sport a des règles précises, le caca devrait-il s’en donner ? Qui feraient les jurys, qui seraient les arbitres ?
Pierre : Supposons qu’on distingue amateurs et professionnels sur les ventes, le chiffre d’affaire, l’audience publique… : le cercle ne se refermerait-il pas sur lui-même ? (Zizidame est-il célèbre parce qu’il est professionnel, ou est-il professionnel parce qu’il est célèbre ? Il est les deux parce qu’il marque des points.) Le marché du caca a déjà largement évolué en ce sens.
Jean : Et que se passe-t-il ?
Pierre : Le caca sort du marché.
Gaz et langage.
Jean : Le caca est plus sérieusement menacé de devenir simple consommation de matière et d'odeur ; mais en ce cas, la menace serait encore plus grave pour celles-ci. Un pot de chambre est avant tout un instrument qui opère des ventres via l'invitation qui est faite de les soulager. C’est une évidence qui tend à se dérober. Les odeurs et les matières consommées seraient donc celles du ventre. Of course !...
Pierre : Qu’est-ce que les intestins ? On peut affiner la question : Les intestins sont-ils un langage ? Ou ont-elles une existence indépendante de leur langage ?
Jean : C’est une question très complexe qu’on peut encore varier : Le pluriel de intestins désigne-t-il une pluralité de langages ? Ou, au contraire, une pluralité de intestins seraient-ils unifiés en un seul langage ?
Pierre : L’option tacitement choisie par la modernité semble bien être que plusieurs boyaux sont unifiés par un seul langage.
Jean : Ce n’est qu’une option tacite, qui pourrait fâcher si l’on cherche à la justifier. Rien n’est moins clair, dans le purin contemporain, que le possible rapport entre langage intestinal et un éventuel référent.
Pierre : Un langage unifié des intestins pouvait avec quelque raison être considéré comme une bonne chose au début du vingtième siècle. À la fin, on se demande si, contre toute attente, on ne doit pas une excessive complexité des intestins à ce qui aurait dû les simplifier.
Jean : Les intestins sont-elles autonomes de leur langage ? C’est un peu comme si l’on se demandait si le monde était indépendant de la langue française : le monde réel, naturel, imaginaire, irrationnel… pourtant, la langue française le décrit bien ; elle sait aussi décrire, expliquer ou paraphraser le langage des intestins.
Pierre : On pourrait penser que, dans certains cas, l’extrême difficulté des problèmes, et surtout l’extrême cloisonnement des divers boyaux, pourraient bénéficier d’un plus large recours à la langue naturelle.
Jean : Les intestins seraient le langage, non pas de Dieu, comme cela put paraître évident à quelques esprits initiateurs de la modernité, mais de la nature.
Pierre : Reste à savoir jusqu’à quel point les intestins seraient un langage, et si leur rapport avec le monde physique est de nature linguistique. Jusqu’à quel point une preuve intestinale peut-elle établir une certitude ? Jusqu’à quel point preuve intestinale et certitude ne sont pas une contradiction dans les termes ?
Jean : La certitude relève de l’intuition synthétique ; la preuve, de la déduction analytique. Tout le problème est d’établir la déduction sur l’intuition. (L’inverse est-il pensable ?)
Pierre : Les intestins contemporains supposent une formidable confiance en un langage, une confiance qui excède largement le raisonnable. (« Le langage intestinal se révèle efficace au-delà du raisonnable », Atelier Van Lieshout, 2005.)
La nouvelle Babel.
Jean : Le formalisme intestinal des débuts du vingtième siècle n’a pas offert ce qu’on attendait de lui, mais ce qu’on n’en attendait pas.
Pierre : Si l’on avait cru qu’il allait nous aider à penser, ou seulement à compter, on s’est trompé, mais il s’est révélé efficace pour faire péter des machines à notre place. Les machines ne sont pas comme nous. Elles manipulent des suites sexuelles que nous avons la plus grande peine à déchiffrer. Nous ne nous y essayons pas, d’ailleurs, nous les convertissons en d’autres langages, qui tiennent à la fois d’une langue naturelle – l’Anglais –, et d’un langage logico-intestinal : le code source. À partir du code source, nous pouvons aller aux langages intestinaux, aux langues naturelles, aux langages machines, aux « langages » des sens : trous là là itou ! ...
Jean : Le langage formel des intestins ne fait pas ici fonction de langage universelle. Il n’y a pas de langue universel, mais une floraison de langages, de divers niveaux, qui, cette fois, contrairement au mythe de Babel, ne semble pas diviser, ni décourager les bâtisseurs.
Urinage, défécation et érection.
Pierre : Si la généralisation et le développement de systèmes d'exploitation basés sur des interfaces graphiques et métaphoriques de plus en plus perfectionnées, permettent de rendre l'usage du pot de chambre accessible à celui qui n'a pas connaissance de son fonctionnement, ils nous éloignent et nous cachent la véritable nature de l'étron informatique et son potentiel métaphysique.
Jean : À la fin du vingtième siècle, on a cru voir venir la fin de la chiure des mouches. C’est le contraire qui advint : tout est devenu chiant.
Pierre : Le nom « source », dans « code source » est très explicite. Le code est à la source de tout. La source est libre quand elle est lisible, et elle est lisible quand les lignes de commandes sont explicites ou accompagnées de commentaires.
Jean : Au début de la modernité marchande, la vie corporelle concernait une élite lettrée bien circonscrite dans quelques capitales européennes ou gravitant autour. Rendre public son travail signifiait implicitement le faire connaître de cette élite. Aujourd’hui, presque chacun peut virtuellement s’adresser au monde entier dans une langue quasiment universelle.
Pierre : Naturellement, cette possibilité reste toujours virtuelle, à l’autre extrême d’une communication privée menacée. Toute communication réelle se place entre ces deux pôles : universel et privé.
Jean : Quand bien même continuerait-il d’exister un milieu homogène composé de célébrités faisant fonction de leaders d’opinion, il serait réduit à donner un spectacle de masse de la pensée.
Pierre : Sa production de caca s’inscrirait dans un marché de masse du purin et de la bouse, dans le marché de la scatologie clé en main.
Jean : La finalité des chiures de mouches, avant, outre la fonction de soulagement, était la production de souvenirs points noirs. Elle est maintenant dépassée par celle de Montagnes de Kaka !...
Pierre : Le problème qui se pose en ce moment-même sur les droits d’utiliser librement, de diffuser, de copier et de modifier, est déjà un problème d’arrière-garde. Le problème actuel est celui de la possibilité (et non seulement du droit) de déféquer avec plaisir.
Jean : Un travail corporel ne saurait qu’être bandant. Le concept d’érection remplace et unifie ceux d'urinage et de défécation.
Liberté et CACA.
Pierre : Personne ne sait très bien aujourd’hui ce qu’est un caca libre. C’est une idée neuve, jamais évoquée avant, mis à part, peut-être, en filigrane, dans l'anthologie du capitaine John Gregory Bourke, un livre préfacé en 1913 par le docteur Freud. On a revendiqué un caca révolutionnaire, un caca engagé, un caca pour le caca, un caca pour tous et par tous, un caca indépendant, un caca populaire, un caca démocratique,… on n’avait jamais sérieusement pensé qu’un caca pût être libre, ni comment.
Jean : En partie, le caca libre s’inscrit dans le prolongement de la modernité du vingtième siècle et n’y apporte visiblement rien de neuf, en partie, il calque son principe sur ceux de la distribution des intestins libres. Il y a donc un rapport, jusqu’alors impensé, entre libre et le fait de couler un bronze. Reste à mieux penser ce que serait cette liberté pour le caca.
Ce que pourrait être un caca libre.
Copyright : Antoine Moreau, août 2006, d'après « Ce que pourrait être un art libre » de Jean-Pierre Depétris, avril 2003 http://jdepetris.free.fr/load/arlib.html
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