Chapitre 4
Le Doyen observait Mathilde, scrutait tout son corps, sondait surtout ses pensées, son état d’esprit… Il voulait être avec elle, il voulait être en elle, il voulait penser avec elle et lui faire sentir qu’il était là, enfoui au plus profond de son cœur. Il voulait savoir si elle sentait les vérités qu’elle avait effleurées lors de leur courte conversation. Il voulait qu’elle les découvre car savoir procure un sentiment jubilatoire, mais par un terrible pressentiment, il avait peur qu’elle sache. Pendant qu’il s’occupait de Mathilde, il était lui aussi tombé dans le néant et pour tous les Anges, le Doyen n’était plus, il avait perdu toute sa sagesse au contact de Mathilde, cet Ange qu’il faudrait surveiller à son retour, cet Ange qui apportait le malheur et risquait de provoquer la ruine du Menspecies. Encore une fois personne n’osait le réveiller et même si tous poussaient le petit Pierre à s’en charger, il s’y refusait prétextant que la peur l’avait lui aussi gagné. Mais Pierre n’avait pas peur, bien au contraire. Il avait seulement compris certaines vérités et il savait que le bonheur du Doyen était dans ce néant : il savait que François devait être dans ce vide et il avait deviné qu’il accompagnait ainsi Mathilde dans ses pérégrinations sur Terre. Le petit garçon s’obstinait donc à refuser sentant sans comprendre qu’une grande force était à l’œuvre…
François était évidemment bien loin de ces préoccupations même si parfois, par des éclairs de lucidité, il prenait conscience de l’absurdité de son comportement. Cependant à l’insu même du Doyen, une grande force était en effet à l’œuvre, une force qui n’avait jamais osé pénétrer le Monde Des Morts et qui naissait secrètement, annonçant de profonds bouleversements dans le Menspecies…
Même si ce monde était le règne de l’imagination, personne n’aurait pu imaginer, personne n’aurait pu prédire qu’un jour des sentiments humains envahiraient le Menspecies, pas même Mathilde ou François. Pourtant, c’était bien l’amour qui poussait le Doyen à s’isoler des autres Anges, c’était l’amour qui avait failli le tuer quand Mathilde l’appelait désespérément. Mais il ne le savait pas, pas plus que Mathilde ne savait qu’elle avait besoin de quelque chose de plus que l’imagination… Ils étaient juste les acteurs d’une force inconnue qui bouleverserait à jamais le Monde Des Morts...
Si certains Anges l’avaient deviné, ils auraient sans doute réveillé François, car la peur du changement, de l’arrivée des discordes et des guerres, aurait sans doute été plus forte que la crainte qu’ils avaient du néant. Mais personne ne le vit et l’amour s’ancrait jour après jour de plus en plus profondément dans le cœur du Doyen…
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