In Libro Veritas

Un ange passe...

Par Lucie Aidart

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Table des matières
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Chapitre 3

 
            Lorsque Mathilde ouvrit les yeux, il faisait déjà nuit. D’abord charmée par la douceur du moment et par la beauté de la voûte étoilée qui s’offrait à elle, elle se rendit soudain compte avec horreur qu’elle venait de perdre une journée du temps qui lui avait été accordé. Elle se leva précipitamment, abandonnant non sans regret son tapis de mousse. La jeune femme ne put pourtant s’empêcher de se rappeler le passé, et de nombreux souvenirs d’autrefois lui revinrent en mémoire. Au bout de quelques minutes, elle se décida enfin à se diriger vers la maison qui lui faisait face, son ancienne demeure. Elle jeta un bref coup d’œil au jardin, et voyant qu’il avait changé depuis sa mort, elle s’en détourna, jugeant sans doute qu’il n’en valait pas la peine puisqu’il n’avait pas fait partie de sa vie.
            En se dirigeant vers la maison, Mathilde se rapprochait de plus en plus de ses souvenirs et elle voyait se succéder des images du passé : ses six ans ; la première fête qu’elle avait organisée ; Noël avec l’incroyable tante Marine ; le feu de camp avec des amis sous le saule pleureur ; son premier baiser avec Antoine; le mariage de sa sœur Emilie… Et puis peu à peu des images tristes prirent la place des joyeux souvenirs d’enfance : l’enterrement de la petite Caroline, mort-née, qui ne connut jamais ses deux sœurs aînées, Mathilde et Emilie ; l’accident de voiture du cousin Benjamin qui ne put jamais retrouver l’usage de ses jambes ; le suicide de la meilleure amie d’Emilie… Puis tout à coup Mathilde vit une autre image avec beaucoup plus de précision : elle se voyait mourir dans une petite chambre d’hôpital, regrettant de ne pas avoir vécu pleinement le temps qui lui avait été donné.
Ces vingt-trois années avaient été effroyablement courtes…
            Elle balaya bien vite ces images qu’elle avait enfouies au fond d’elle depuis si longtemps. Elle n’était pas revenue sur Terre pour revivre le passé et elle savait bien qu’il était inutile de se lamenter sur ce qui avait été fait. La jeune femme avait reprit ses esprits lorsqu’elle atteignit la porte d’entrée et elle était bien décidée à agir dès ce soir. S’approchant de la porte, elle saisit la poignée et de nouvelles images, cette fois inconnues, l’assaillir.
Mathilde vit d’abord un enterrement qu’elle n’avait pu voir de son vivant : c’était son propre enterrement… Elle vit ensuite une naissance, mais les personnes présentes étaient tout sauf heureuses : la petite fille était gravement malade, en danger de mort. Puis ce fut à nouveau un décès, et remarquant le visage de sa mère, Mathilde compris que c’était son père qui avait été emporté. Puis elle vit la mort de sa mère, la faillite du mari d’Emilie et le visage d’une fillette très perturbée… Lâchant brusquement la poignée de la porte, Mathilde recula de quelques pas : la vie dans cette maison n’avait pas été heureuse …Mais pourquoi et comment toutes ces images lui étaient-elles apparues ? Etait-ce un avertissement ?
            Renonçant à comprendre ce mystère, et revoyant sans cesse le visage de la fillette aux yeux mélancoliques, elle pénétra dans la maison, sans même se rendre compte que la porte était verrouillée. Mais après tout, rien n’est impossible pour un Ange…
            Le froid l’envahit soudainement, sans raison apparente et pour se protéger, Mathilde ne put que se blottir tout contre la porte, espérant faire cesser au plus vite son malaise. Il n’y avait pas de danger, elle le savait très bien, mais elle avait peur d’elle-même, de ce qu’elle ressentait. Un Ange ne pouvait pas avoir froid, c’était une sensation terrestre, réservée aux vivants. C’était une sensation que Mathilde avait oubliée depuis si longtemps, qu’elle l’avait saisi, et c’était presque comme si une main de fer tenait son cœur, ne voulant plus jamais le lâcher. Ce n’était pas une fraîcheur ordinaire, c’était beaucoup plus profond, beaucoup plus douloureux. Les minutes s’écoulèrent et c’était comme si le froid ne la quitterait plus jamais, faisant peser sur elle la menace de  serrer si fort son cœur qu’il éclaterait, éparpillant à tous vents les lambeaux de son âme… Comprenant que cet étrange sentiment ne pourrait plus la quitter, elle frissonna. La souffrance était en elle, elle faisait partie de son être ; l’âme de Mathilde hurlait et voulait s’échapper pour partir à la recherche de… De quoi exactement ? De ce qui lui manquait et qui lui appartenait… cette chose qui avait disparu et qui suscitait ce froid, ce vide…
            S’habituant peu à peu à sa douleur, la jeune femme se redressa et chercha en elle de l’aide, mais en vain… Pendant quinze ans, tout ce qu’elle avait envie d’imaginer prenait vie, et la seule fois où elle avait réclamée de l’aide, elle n’avait eu qu’à se représenter près du Doyen, et à l’instant même, il était auprès d’elle lui apportant son soutien. Mais là, il ne lui répondait pas, il ne le pouvait pas.  Mathilde se concentrait de toutes ses forces, s’imaginait près de François, mais rien n’aurait pu briser le Passage : la jeune femme ne pouvait le franchir tant qu’elle n’avait pas été rappelée, le Doyen ne pouvait s’enfuir du Menspecies sans le consentement du peuple des Anges.
Même leurs voix et leurs pensées étaient prisonnières et ne pouvaient s’unir…
 
            François était allongé, pensif, sur une plage de sable blanc lorsqu’une vive douleur l’étreignit. Il sentait comme un pieu dans le creux de son ventre, et très vite il remarqua qu’il flottait au-dessus du sol. Une force bien plus grande que les lois de la gravité le soulevait et François dérivait tout doucement vers le Passage… Comprenant que Mathilde l’appelait, sentant tout au fond de lui qu’elle avait besoin de son soutien, il se laissa faire pensant à la joie de se retrouver près d’elle. Mais il se ressaisit très vite car franchir le Passage sans la présence de tous les Anges réunis menait droit à la mort. Et il lutta de toute sa puissance contre la volonté de Mathilde pour ramener son corps sur le sol et pour rompre le lien que la jeune fille avait créé. Sentant peu à peu ses forces l’abandonner, il songea que la mort ne devait pas être si douloureuse comparée à la sensation de déchirement qu’il éprouvait actuellement : une partie de son âme s’évanouissait déjà alors que l’autre luttait tout comme son corps pour retourner bronzer sur la plage. Il songea qu’il aurait du prévenir Mathilde : appeler un Ange alors que l’on se trouve sur Terre peut tuer cet Ange, mais à mesure qu’il s’approchait du Passage, ses pensées se brouillaient ; il voyait le visage de Mathilde, empli de volonté mais aussi de détresse ; peu à peu une douce chaleur s’emparait de lui tandis que les ténèbres l’entouraient…
     Et puis tout à coup, son corps toucha le sol et la lumière réapparut. Mathilde avait cédé avant lui, elle ne l’appelait plus, elle n’avait plus de force ; François était en vie.
Il sourit à un perroquet qui le regardait avec sévérité et il goûta quelques instants le bonheur d’exister. Mais toute son attention se retourna très vite vers Mathilde et tout comme elle l’avait fait auparavant, il cessa d’imaginer et d’appartenir au Menspecies, concentrant toutes ses pensées vers la Terre. Des questions le tourmentaient : avait-il bien fait de l’envoyer sur Terre ? Et si elle ne revenait pas à temps ? Et si elle rencontrait son evanieka ?
     
    Mathilde était toujours près de la porte, elle était tombée, et assise sur le sol, elle pleurait. La jeune femme avait ressenti la douleur de François, elle savait qu’elle avait failli le tuer, elle savait que temps qu’elle resterait sur Terre, elle ne pourrait communiquer avec lui, elle ne pourrait avoir de réconfort. Tout en pleurant, elle songeait au petit Pierre qui n’était pas là pour sécher ses larmes. La jeune femme sentait aussi que chaque larme versée représentait quelques secondes de perdues sur le temps qui lui était imparti, mais les émotions se bousculaient en elle et elle avait perdu toute maîtrise.
    Les minutes défilèrent, puis une heure et une autre encore ; et enfin Mathilde commença à reprendre ses esprits. Elle avait toujours « mal à son âme » et elle était troublée lorsqu’elle pensait à François, mais elle s’habituait et reportait peu à peu son attention sur sa mission. L’aube approchait, la maison était paisible et l’Ange sentait ses sens s’aiguiser, même si elle pensait les avoir abandonner pour toujours lorsqu’elle était morte… Sa vue perçait les ténèbres et si elle y avait prêté attention, elle aurait pu reconnaître les objets qui avaient bercé sa jeunesse. Elle entendait aussi le souffle régulier des habitants de la maison et elle sentait une délicieuse odeur, un doux parfum, mélange d’orange et de roses fanées… Cette senteur la calmait, la réconfortait et très vite, elle commença à avancer dans la maison, ses pas la guidant tout droit vers son ancien sanctuaire,
le grenier.
    Elle monta à l’étage, ses pas légers ne faisant craquer aucune marche, puis sans s’occuper de ce qui l’entourait, elle escalada la petite échelle, souleva la trappe et lorsqu’elle posa le pied sur le plancher vermoulu, de nouveaux souvenirs l’assaillirent. Des souvenirs qui n’appartenaient qu’à elle cette fois, les souvenirs des châteaux en Espagne qu’elle construisait, des jeunes hommes qu’elle chérissait en secret, du dur labeur pour écrire un roman…
    Le jour se levait, le soleil avait déjà pris son poste en cette belle matinée de juin et les rayons qui perçaient par la petite lucarne poussiéreuse attiraient irrésistiblement Mathilde ; le soleil semblait sourire et promettre à l’Ange des millions de choses. La jeune femme glissa légèrement vers la lucarne, l’ouvrit pour mieux contempler le jardin et son regard se dirigea immédiatement vers le fond, tout près de la clôture et des peupliers, tout proche de la cabane d’Emilie… et là elle poussa un cri tel, qu’il du réveiller la maison toute entière. Il n’était plus là… tout du moins il n’était plus tel qu’il avait exister auparavant. Le rosier qu’elle avait tant chéri dans son enfance était mort et on ne pouvait même plus discerner de boutons de roses. Cependant, Mathilde le revoyait très clairement cet étrange et unique rosier. Ses roses étaient d’un rouge sang, mais chaque année quelques fleurs impertinentes refusaient de se plier à la règle et fleurissaient blanches, d’un blanc tout aussi pur qu’était le rouge. Elle se souvint tout à coup de Suzie, sa meilleure amie qui avait surnommé le rosier « l’arbrisseau des contraires ».
 
    -Tu sais Mathilde, disait-elle, je crois que je suis les roses rouges et que toi tu représentes les blanches, parce que le rouge c’est le sang et la vie…, et elle riait découvrant ses gencives, mordant la vie à pleine dents…
    -Tu as raison tu sais, ajoutais-je mélancoliquement. Je suis les roses blanches car le blanc c’est l’immobilité et la pureté de la mort.
Une prémonition peut-être, mais cela avait effrayé Suzie, m’imaginant sans doute déjà dans un linceul blanc comme neige, le teint pâle et figé…
            Mais les roses n’étaient plus là, elles étaient mortes avec Mathilde et ne fleurirait plus jamais. L’Ange détourna son regard de ce jardin qui avait maintenant perdu tout son attrait pour elle, et s’intéressa à deux malles qui trônaient au fond de la pièce. L’une était le coffre au trésor d’Emilie, l’autre celui de Mathilde. Cette dernière ouvrit par curiosité celui de sa sœur mais n’y trouva qu’une collection de vaisselle démodée : on l’avait sans doute entreposée là car c’était encombrant et Emilie avait remisée ses secrets et ses trésors d’enfance on ne sait où…
            C’est avec un respect religieux que la jeune femme souleva le couvercle de son ancienne malle et elle sourit en pensant qu’avant elle avait l’habitude de le fermer à clé et qu’elle ne montrait jamais son contenu, pas même à Suzie. L’Ange sortait un à un les objets, les libérant de leur écrin de poussière, s’arrêtant parfois pour contempler son passé. Une robe de faille noire qui avait appartenue à sa mère lui rappela un bal auprès de Jérémy, une poupée qui avaient les orbites vides la fit rire : quand elle était enfant, elle avait peur des yeux, surtout de ceux des poupées….
Et cet ours en peluche, et les photographies, et les lettres d’amour, et ses premiers poèmes… Elle remarqua que certains objets n’avaient pas été mis dans la malle par elle et elle écartait très vite ces intrus même s’ils lui avaient appartenus. Et enfin elle arriva à son trésor, une considérable pile de cahiers qui comprenait à la fois ses premiers romans ainsi que ses journaux intimes.
            Mathilde s’assit sur un vieux fauteuil abîmé et se plongea dans ses cahiers parcourant par la lecture sa vie, ses espoirs, tout ce qu’elle avait été et qu’elle ne pourrait plus jamais être… Car plus le temps s’écoulait sur Terre, plus elle sentait les insuffisances de la vie d’un Ange. Elle ne pouvait cependant pas encore associer des mots à ses pensées, mais en elle les certitudes grandissaient : les Anges étaient privés de beaucoup d’émotions humaines et s’en rendre compte, c’était soudain ressentir une immense frustration, le plus grand des manques. La jeune femme redécouvrait dans les pages qu’elle avait écrites l’amitié, la tristesse, l’amour, le désir d’être mère, parfois même le désespoir … Mais elle ne pourrait jamais plus ressentir tout cela, elle ne serait jamais plus amoureuse…
 

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