In Libro Veritas

Un ange passe...

Par Lucie Aidart

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Table des matières
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Chapitre 2

  

     
    Un nouvel espoir avait envahi Mathilde. Comment n’avait-elle pas pu songer au Doyen, alors qu’un petit garçon le lui avait tout de suite conseillé ? Elle avait été stupide de désespérer alors que cet homme d’une grande sagesse, se trouvait à quelques pas de son jardin et pouvait lui apporter réconfort et aide. Elle savait que maintenant tout irait mieux, et elle espérait en son for intérieur qu’il accepterait la requête qu’elle envisageait de faire. Mathilde sécha ses larmes et elle n’eut besoin d’aucun effort pour sourire : elle avait de nouveau confiance, et le soleil brillait à nouveau sur son jardin. « Comme dans les films terrestres », songea-t-elle. « Le soleil brille lors des évènements heureux. ». Elle décida néanmoins que de simples parterres de fleurs étaient inadaptés à sa situation, et que de hautes cimes enneigées conviendrait mieux à sa joie retrouvée.
    Elle abandonna pourtant ce splendide paysage, et s’imaginant près du Doyen, la jeune femme fut transportée en quelques secondes auprès de lui. C’était un homme d’une trentaine d’années, mais cela faisait presque cinq cent ans qu’il habitait le Monde Des Morts. Il était plutôt séduisant et arborait une démarche souple et humble. Ses cheveux bruns, ses yeux noirs et rieurs et son sourire des plus étranges le rendaient très attirant. Son visage reflétait la gentillesse, mais aussi la sagesse. Lorsque Mathilde apparut près de lui, elle le trouva en train de jouer à Aladin, et elle ne put s’empêcher de sourire en voyant un homme si sage et vénérable s’amuser comme un enfant. Les Anges étaient vraiment incorrigibles !
Mais à peine une seconde s’était écoulée que  les dunes de sable avaient disparu, cédant leur place à un petit salon confortable. Deux moelleux fauteuils se faisaient face et quelque part au fond de la pièce, on devinait qu’un feu brûlait dans l’âtre. Le Doyen, du nom de François, invita Mathilde à s’asseoir.
            -Je dois dire que je m’attendais à votre visite depuis votre réveil, tout à l’heure, mais je ne sais pas encore de quelle manière je pourrai vous aider. Commencez d’abord par me raconter votre histoire.
Mathilde, acceptant cette requête, lui expliqua toute son histoire, mettant toute sa confiance dans cet homme inébranlable. Elle évoqua tous ses doutes, son envie d’observer la Terre, sa peur incontrôlable de l’oubli et son réveil parmi les Anges. Pendant qu’elle parlait, le Doyen restait silencieux, ne laissant aucune de ses émotions transparaître. Ce silence aidait Mathilde qui n’avait pas à subir d’interruptions et d’embarrassantes questions. Mettre des mots sur ce qu’elle avait ressenti pendant quinze ans lui permit de mieux comprendre sa peur et ce qu’elle était. Elle blâma beaucoup les Anges, les Anges qui ne lui avaient posé aucune question, qui n’avaient pas essayé de remédier à sa souffrance, qui préféraient rester en paix pendant qu’un de leur condisciple souffrait.
            -Je crois que les Anges sont bien plus égoïstes que ne le sont les hommes. Chacun d’eux reste dans son monde et vit pour lui seul. Après tout, la seule personne qui est venu m’aider venait tout juste de quitter le Terre, et il n’avait pas encore acquis l’état d’esprit du Menspecies. Que vaut un monde où la nature humaine est bien pire que celle de la Terre ?conclut la jeune femme.
 
    Le Doyen rougit, car il n’avait jamais entendu quelqu’un dire tout haut ce qu’il  avait toujours pensé. Il n’aimait certes pas que l’on critique le Monde Des Morts pour des futilités, mais au fond de lui, il savait que le Menspecies était loin d’être idéal. Le fait qu’il était le royaume de la fantaisie, que ses habitants étaient débarrassés de tous soucis matériels et que les Anges étaient libres rendaient le Monde Des Morts merveilleux, mais il y avait un grand défaut qui éloignait à tout jamais le Menspecies de la notion de paradis : les Anges éprouvaient très peu d’émotions humaines. L’amitié, la pitié ou même l’amour était bannis à tout jamais du royaume de l’imagination. Les Anges ne pouvaient ressentir qu’une faible copie du bonheur, mais cela ne pouvait aller plus loin. Etait-ce viable de se couper pour toujours des plus plaisantes émotions ?
François avait mis des centaines d’années pour comprendre les lacunes du Monde Des Morts, mais voilà qu’au bout de quinze ans, une jeune femme sans expérience commençait à sentir une troublante vérité : peut-être que le Menspecies était une chose vaine et peut-être qu’une vie humaine pleine d’émotions et une mort définitive étaient suffisantes ? Le Doyen comprit ainsi que ce n’était pas seulement la crainte de l’oubli qui avait poussée Mathilde à se tourner vers la Terre, mais c’était également à cause d’un manque plus profond : l’absence d’émotions humaines, ces émotions qui rendaient la vie intéressante et nécessaire. Il lui sourit : enfin un Ange qui comprenait. Il savait que Mathilde n’avait pas encore vraiment pris conscience de cette triste vérité, mais il sentait qu’elle ne tarderait pas à découvrir les insuffisances du Menspecies.
            -Je crois savoir ce que vous attendez de moi et je satisferai cette envie, ou plutôt ce besoin, mais sachez que retourner sur la Terre modifiera totalement ce que vous êtes et ce que vous avez toujours pensé. Vous apprendrez beaucoup lorsque vous serez sur Terre, et peut-être même un peu trop… Vous sentirez de nouvelles vérités vous pénétrer et cela changera beaucoup de choses en vous.  Etes-vous sûre de vouloir prendre le risque de n’être plus jamais la même ?
Mathilde fit oui d’un signe de tête, ne comprenant pas vraiment pour l’instant le sens des paroles du Doyen.
            -Bien, vous bénéficierez d’un mois de temps terrestre à partir de votre départ, et lorsque ce temps sera écoulé, vous mourrez si vous n’êtes pas de retour au Menspecies. Tel est notre loi. Vous resterez sous votre forme d’Ange, et personne ne pourra vous voir. A moins que…
François se tu, et après un court silence, il reprit :
            -Ne vous avisez pas de porter des vêtements : il trahirait votre présence… Ne mangez pas non plus, cela vous serait fatal. Sachez que vous pouvez toucher les objets terrestres, mais si vous les soulevez, prenez garde ! Il n’est pas courant sur Terre de voir les objets voler… Ce sont les seuls conseils que je peux vous donner. J’espère qu’ils vous seront utiles. Vous partirez demain. En attendant, profitez de votre vie ici. C’est peut-être la meilleure chose à faire.
Après avoir remercié, Mathilde s’éclipsa et regardant une dernière fois derrière elle, elle aperçut le Doyen la suivre du regard. Mais elle crut s’être trompée lorsqu’elle vit une larme couler sur sa joue.
           
            De retour « chez elle », attendant avec impatience le lendemain, elle décida néanmoins de suivre les conseils de François. Profiter de la « vie » du Monde Des Morts avant de séjourner un  mois sur Terre. Mathilde était heureuse que le Doyen ait accédé à sa requête, mais en même temps, elle éprouvait un petit pincement au cœur : revenir sur Terre lui rappellerait certes de bons souvenirs, mais elle savait aussi que son imagination disposerait de moins d’espace… Et c’était dur après quinze ans de renoncer à dormir un soir dans un igloo et le lendemain dans une île paradisiaque. Ne trouverait-elle pas la vie triste et sans goût là-bas ? Refoulant ces sombres pensées, la jeune femme songea qu’elle sortirait bientôt de l’oubli en même temps que ses vieux souvenirs abandonneraient leur malle. Rassérénée, elle décida de se plonger toute la soirée dans les délices de l’imagination…
Elle commença par devenir une sirène, et c’est sans aucun souci qu’elle envoûta des princes grecs. Et l’un d’eux, fort séduisant, ressemblait étrangement au Doyen. Plus tard, elle devint une pauvre bergère qui avait pour seul confident un chien fidèle du nom de Théo. Elle erra ainsi toute la nuit, laissant les aventures se succéder sans s’accorder de repos. Ce n’est qu’au petit jour qu’elle accepta l’invasion du sommeil en s’endormant par mégarde dans une forêt enchantée. Quelques heures plus tard, le Doyen la trouva sous un chêne, près du plus mignon des torrents. Des lapins bondissaient dans les buissons, quelques lutins mangeaient goulûment des champignons, se croyant sans doute à l’abri des regards et on devinait au loin un cavalier, sans doute le prince charmant, qui attendait que le conte se finisse pour faire son entrée en scène.
François vit l’expression de sérénité qui régnait sur le visage de Mathilde, et il hésita à la réveiller. Mais, regardant aux alentours, il se dit qu’il valait mieux que ce soit lui qui le fasse plutôt que la vieille sorcière qui rôdait dans les parages.
            -Il est l’heure, lui murmura-t-il à l’oreille. Les autres Anges vous attendent.
La jeune femme fit un signe de tête tout en esquissant un sourire timide.
            -Et bien au revoir…
François disparut du champ de vision de Mathilde. Celle-ci fit disparaître le monde enchanté qu’elle avait créé, et quelques instants plus tard, elle se trouvait auprès des autres Anges, tout près du Passage…
            Le Passage se trouvait au centre du Menspecies, et il ne pouvait être ouvert qu’en présence de la totalité des Anges, ce qui empêchait de revenir sur Terre sans approbation. D’ailleurs, le Passage était très peu emprunté, et il n’avait pas été ouvert depuis deux cent ans, ou plus peut-être… Personne ne savait vraiment, et personne ne se souciait de le savoir.
Mathilde observa l’assemblée autour d’elle et remarque de nombreux regards avides et curieux : ils auraient  tous voulu savoir pourquoi elle repartait sur Terre. Les yeux de la jeune fille se posèrent sur le Passage, et pour la première fois, elle le vit tel qu’il était vraiment. A l’ordinaire, quiconque le contemplait ne pouvait voir qu’une immense porte grise, quelque peu délabrée, qui semblait menacer de tomber au moindre souffle de vent. C’est ainsi que Mathilde l’avait toujours vu, et c’est comme cela que le voyait les autres Anges présents. Pourtant, aujourd’hui qu’elle s’apprêtait à le franchir, le Passage était devenu beaucoup plus séduisant et fascinant.
C’était une porte, mais elle n’était pas faite de simple bois. Cela pouvait paraître complètement fou, mais elle était faite de lumière. Une lumière rose, bleue et verte, une lumière qui ressemblait à la fois à de la neige fraîchement tombée et au soleil qui se couche, une lumière qui était celle du reflet de la lune sur l’océan, une lumière qui tombait en cascade sur le sol et qui s’évaporait soudain vers le ciel en fines gouttelettes comme…
            -Comme la rosée du matin, fit doucement François à son oreille.
La jeune femme se retourna, étonnée qu’il puisse lui aussi contempler la beauté de l’arche qui s’ouvrait devant eux.
            -J’ai appris à la voir telle qu’elle est depuis quelque temps déjà, répondit-il sans qu’elle eut le temps de poser la question qui lui brûlait les lèvres. C’est un des avantages de la connaissance de la vérité, ajouta-t-il énigmatiquement. Allez-y maintenant. Pensez très fort à l’endroit où vous voulez atterrir et c’est là que vous serez après avoir franchi le Passage.
            Mathilde ferma les yeux en traversant le Passage. Une douce chaleur l’envahit au moment où elle touchait le sol, et sans pouvoir faire quoi que ce soit, elle s’endormit.

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