Chapitre 1
Nombre d’hommes donneraient tout pour connaître l’existence de cet étrange monde où débute notre histoire. Mais pas un ne le connaîtra avant d’avoir rendu son dernier souffle…
Le Monde Des Morts ne se trouvait certainement pas dans les cieux et peu de ses habitants auraient pu le localiser précisément. Il était là tout simplement, quelque part à gauche des souvenirs et des rêves. Tous les hommes n’y avaient pas accès et certains morts l’étaient définitivement, avec pour seul avenir le néant. Ne croyez pourtant pas que la sélection se basait sur la vertu, comme pour le paradis chrétien. Non, il suffisait d’avoir beaucoup d’imagination. D’ailleurs de nombreux enfants vivaient dans ce monde, et qui mieux qu’eux savaient inventer et rêver ?
Le Menspecies, comme ses habitants l’avaient nommé, était au-delà de tout entendement humain. Bien loin d’être une copie améliorée du monde terrestre, il était le fruit des imaginations de tous les habitants, les Anges. Presque sans limite, ce monde s’étendait jusqu’à la frontière des rêves et chaque Ange décidait de quoi serait fait le paysage. Une vallée emplie de cascades et de chevaux, une sombre grotte occupée par quelques pirates, une mer de nuage ou de rayons de lumière, un manoir hanté ou plus simplement des rayonnages de livres s’étendant à l’horizon. A chaque pas, c’était une nouvelle surprise, un nouveau commencement. Il n’était pas rare de croiser des personnages sortis tout droit de romans et appelés par les Anges. Ainsi, Harry Potter côtoyait sans complexe Don Quichotte ou Sherlock Holmes et un Ange pouvait facilement devenir Esmeralda ou Gandalf le Gris. Les Anges passaient la plupart de leur temps à vivre les aventures qu’ils avaient imaginées ou à lire et à relire les romans qui avaient bercé leur vie terrestre.
Ils aimaient aussi beaucoup la musique, la sculpture et la peinture, mais aucune des préoccupations de leur vie antérieure ne pouvait les atteindre. Ils avaient rompu le lien avec les choses matérielles et terrestres, pour ne vivre que de rêves, de poésie et d’imagination.
Pourtant, au moment où commence cette histoire, un Ange semblait avoir oublié le monde dans lequel il vivait. La jeune femme, qui se prénommait Mathilde paraissait absente du Menspecies et toute trace d’imagination avait disparu en elle. Son esprit vagabondait bien au-delà des limites du Monde Des Morts, et dans ses yeux, on aurait pu apercevoir le reflet de terres inconnues. Depuis bien longtemps, elle avait oublié et ignoré ce qui se passait autour d’elle et en elle. Elle restait assise, seule. Elle ne lisait, ni ne peignait ou sculptait ; elle n’imaginait plus. Il était facile de voir que toute trace de création et de fantaisie l’avait quittée: aucun monde merveilleux ne l’entourait, aucun personnage ne l’égayait et elle n’avait que le néant pour compagnie. Il est certes difficile pour nous, pauvres mortels, de concevoir ce qu’est le néant, pourtant c’était bien au milieu du vide que flottait Mathilde. Assise, plongée dans une étrange torpeur, seule dans une sorte de trou noir, elle apparaissait aux yeux des autres Anges comme l’image du désespoir et de la peur. A cause de cela, Mathilde aurait pu être exclue du Menspecies : en effet, elle avait rompu l’unique Loi du Monde Des Morts. En oubliant d’imaginer, elle avait tracé une frontière entre elle et les autres Anges. Ils n’osaient plus l’approcher, redoutant sans doute de sombrer à leur tour. Pourtant, ils n’osaient pas non plus la bannir : l’exclure aurait été synonyme d’échec, et tous voulaient comprendre où se trouvait la faille dans le Menspecies.
Comment cette jeune femme, autrefois écrivain, avait-elle pu renoncer à l’univers de magie du Monde Des Morts ?
La faute n’était pas au Menspecies, il n’y avait aucune faille. C’était dans le cœur de Mathilde que se trouvait la brèche.
Elle se trouvait dans le monde de la fantaisie depuis presque quinze ans et jamais elle n’y avait été malheureuse. Pour cette adoratrice des fées et des lutins, vivre d’imagination et de livres avait été un rêve. Chaque jour, chaque seconde, la jeune femme s’était plongée avec enchantement dans des histoires de princes charmants et de sorcières démoniaques. Pourtant, dès la première minute de cette seconde vie, Mathilde avait ressenti en elle une envie coupable. Une envie qu’elle ne pouvait décemment pas satisfaire ou même dévoiler : cela aurait été contraire aux principes de vie des autres Anges. Mais elle ne pouvait s’empêcher de penser à ce désir enfoui en elle, et à tout moment, elle mettait entre parenthèse le Menspecies en tournant son regard vers la Terre et vers ceux qui avaient partagé sa vie terrestre. Mathilde savait bien qu’il était inutile et même malsain pour un esprit pur de se tourner vers le passé, mais le désir était là, tapi quelque part, toujours prêt à la ronger. Au début, elle avait pu en faire facilement abstraction, mais il était devenu de plus en plus pressant au fur et à mesure des années.
Pourquoi, me direz-vous ? Non pas qu’elle aspirait à revoir les siens. Pas par nostalgie d’un autre mode de vie. C’était juste qu’elle avait peur de l’oubli ; peur d’être oubliée dans la mort, peur qu’après sa disparition corporelle, on oublie ce qu’elle avait été et ce qu’elle avait voulu apporter à la civilisation humaine.
C’était une crainte ridicule car la reconnaissance et le souvenir ne pouvait rien lui apporter, elle en était consciente, mais c’était en même temps une peur quelle ne pouvait maîtriser. L’angoisse était là, la torturant à chaque instant, la détournant de ses douces rêveries.
Au fil des années, la peur de l’oubli s’était faite plus présente, et les contes de fées que Mathilde imaginait devenaient plus sombres, tandis que ses personnages prenaient les visages de ses parents ou de sa sœur. Et un jour d’angoisse, son esprit cessa d’imaginer et se concentra tout entier sur le monde des vivants. Il n’était bien sûr pas très facile pour un ange de voir clairement ce qui se passait sur Terre, mais en focalisant son esprit durant de longues heures sur un point précis, la jeune femme réussit à obtenir des images nettes. Nettes mais pourtant désolantes pour Mathilde, car ce qu’elle redoutait s’était produit. Un oubli progressif de ce qu’elle avait été… Elle ne pouvait apercevoir que sa sœur et devinait la mort de ses parents, mais elle ne pouvait discerner aucune photographie d’elle dans leur ancienne maison. Les livres qu’elle avait écrits semblaient ne pas bouger de leur étagère poussiéreuse, les discussions sur elle étaient inexistantes et les reliques de sa vie passée étaient remisées au grenier : Max le lion en peluche avait une patte en moins, sa précieuse collection de parfum pourrissait dans une malle, ses bijoux, séparés de leur coffret semblaient disséminés et certains avaient du être vendus au premier venu… Et depuis ces tristes découvertes, Mathilde vivait dans le néant, scrutant sans cesse la Terre, espérant voir une évolution qui n’arrivait jamais…
En fait, la jeune fille avait oublié où elle était et concentrée sur la vie terrestre, elle n’avait pas remarqué le désarroi qu’elle provoquait parmi les Anges. D’ailleurs aucun d’eux n’avait essayé de la réveiller, de la sortir de ce néant où elle s’enfonçait de plus en plus. Cette situation semblait infinie, car Mathilde ne pouvait s’extraire de ses pensées sans aide et les Anges avaient trop peur de perdre ce qui leur était le plus cher, leur imagination, pour oser s’approcher d’elle…
Mais c’était sans compter un petit garçon de dix ans au regard rêveur, Pierre, nouveau venu dans le Menspecies. On avait oublié de lui recommander de ne pas s’approcher de Mathilde, et intrigué, il avait fait ce que les Anges n’avaient jamais osé. Il était rentré dans le néant de la jeune femme, sans que rien de fâcheux ne lui arrive, et tout doucement il avait passé plusieurs fois la main devant les yeux de Mathilde en murmurant : « Réveille toi jolie dame, réveille toi ».
Sentant cette présence étrangère, la jeune femme ouvrit tout doucement les yeux, coupant ainsi le lien qu’elle avait créé avec la Terre. Elle regarda le petit garçon, sans comprendre ce qui se passait, puis, voyant les regards interrogateurs et suspicieux des autres Anges, tout lui revint en mémoire. Son désir de voir la vie terrestre, l’abandon du Menspecies et de l’imagination, et surtout l’oubli dont elle était la victime. Elle s’excusa auprès de tous, sans leur expliquer ce qu’ils brûlaient de savoir ; et pour leur montrer qu’elle était revenue à la normalité, Mathilde fit de nouveau marcher son imagination et emplit les alentours du plus beau jardin. Lorsque les Anges se furent dispersés, elle se réfugia sous un chêne, dans un champ de coquelicots, et des larmes commencèrent à couler sur son doux visage.
Pourquoi était-elle tant affectée par ce qui était purement matériel et futile ? Sa crainte de l’oubli était insensée, mais elle ne pouvait se raisonner, et elle se souvint que même lorsqu’elle était encore vivante, la mort ne l’effrayait que lorsqu’elle songeait à l’oubli. L’oubli avait toujours été et était resté le mot le plus effroyable du dictionnaire selon Mathilde, et durant sa courte vie, elle avait tout fait pour y remédier. Les romans qu’elle avait écrits étaient les témoignages de la femme et de la petite fille qu’elle avait été, les photos qu’elle prenait et conservait jalousement l’assurait que sa forme corporelle ne serait pas oubliée… Elle avait aussi conservé tous ses agendas scolaires, des rédactions dont elle était particulièrement fière et des dessins faits dans son enfance. La jeune femme avait aussi apposé son nom sur tous les livres qu’elle possédait, y ajoutant la date à laquelle elle les avait achetés, comme pour montrer que ces objets avaient fait partie de la vie de Mathilde Séguret. Tout cela en vain se disait-elle, car elle avait bel et bien été effacée de la mémoire de ceux qu’elle avait connus. Les larmes de Mathilde redoublèrent d’intensité et à l’image de son humeur, une pluie fine se mit à arroser le jardin qu’elle avait créé…
Elle serait sans doute encore en train de pleurer, si le petit Pierre n’était pas venu lui apporter une bouffée d’espoir. Il n’était pas reparti quand les Anges s’étaient dispersés et il n’avait cessé d’observer Mathilde. Il s’approcha à pas feutrés, traversant un verger et la plus mignonne des roseraies, et s’assit sur une pierre recouverte de mousse.
-Je ne sais pas pourquoi vous êtes malheureuse, mais une dame comme vous ne devrait pas pleurer… Vous êtes si belle ! fit-il admirativement.
-Belle peut-être, mais aimée de personne, murmura Mathilde amèrement.
-Oh, moi je vous aime. Je vous ai aimée dès que je vous ai vue, dit-il gentiment, en caressant la main de la jeune femme.
Mathilde laissa échapper un petit rire et ajouta :
-Tu es le plus gentil garçon que je connaisse, mais je ne crois pas que tu puisses m’aider ou me comprendre. D’ailleurs, ajouta-t-elle après un court silence, j’ai l’impression que personne ne le peut dans le Menspecies. Dommage que je ne puisse choisir de mourir définitivement…
Le petit garçon plongea ses yeux gris dans les yeux tristes de la jeune femme, et il dû y voir du désespoir, car il lui dit fermement qu’il pouvait l’aider, tout du moins indirectement.
-Allez voir le doyen du Menspecies. Il est ici depuis si longtemps… Son expérience est si grande… Je crois qu’il pourra vous aider…
Pierre déposa un baiser sur la joue de Mathilde et retourna à ses propres occupations.
Chapitre suivant : Chapitre 2