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« Dans quelque instants nous arrivons en gare de Lyon, terminus de ce train. Tous les voyageurs descendent de voiture. Lyon, Lyon… »
Lorsque la voix préenregistrée se fut éteinte, les gens s’animèrent sortant peu à peu de la torpeur dans laquelle ils avaient été plongés par une force invisible. Antoine jeta un coup d’œil dans le compartiment le plus proche de lui et aperçut un homme qui s’étirait, l’air satisfait, content sans doute d’avoir endurer sans se plaindre plusieurs heures de train. D’autres descendaient leurs bagages dans une hâte à peine masquée, impatients d’être sur le quai pour embrasser tante Hélène ou Mémé Jeanne… Une gamine d’une douzaine d’années lisait encore, ses yeux sautant précipitamment d’une ligne à l’autre comme pour finir son chapitre avant l’arrivée du train… Et dans tous les wagons, c’était un murmure de soulagement, des discussions animées et joyeuses, des gens satisfaits d’être enfin libérés de l’engourdissement que procure inévitablement un voyage en train. Antoine s’était levé depuis près d’une heure et attendait patiemment près de la porte. Il ne supportait pas les voyages en train, tout du moins ceux qui s’éternisaient… Au bout d’un certain temps, il arrêtait de lire le journal ou le livre qu’il avait emmené et s’agitait sans cesse, ne supportant plus la promiscuité du lieu… à chaque instant quelqu’un peut lever les yeux de son livre et vous regarder en coin, vous jaugeant, essayant de deviner à votre allure quelle genre de vie vous menez, qui vous êtes. Et puis il y a ceux qui n’ont rien à faire et qui vous fixe d’un air narquois, repérant tout de suite la mèche de cheveux rebelle ou le reste de dentifrice au coin de votre bouche. Et surtout ceux qui, après vous avoir juger pendant plus d’une heure daignent enfin vous adresser la parole, trouvant en vous la distraction qu’il cherche et la personne sur laquelle déverser leurs palabres prétentieuses… Antoine avait toujours préféré rester debout et savourer sa solitude plutôt que d’être assis confortablement en tentant de faire preuve d’une sociabilité dénaturée,
à peine digne d’une télé réalité…
Quelques minutes plus tard, Antoine démarrait sa voiture et prenait la direction du centre ville. Savourant enfin quelques instants de tranquillité après la rumeur bruyante du wagon qui l’avait conduit de Paris à Lyon, il se prit à chantonner un air à la mode qui passait à la radio, et pour une fois la pluie ne réussit pas à anéantir sa bonne humeur…
Il était à peu près dix-huit heures lorsque Antoine se retrouva chez lui auprès de sa femme, Mathilde et de son fils, Hugo, savourant avec délectation un grand bol de chocolat chaud. C’était Hugo qui l’avait préparé et très fier de lui il racontait tout ce qu’il lui était arrivé dans la semaine…c’est très long une semaine dans la vie d’un enfant, surtout pour un père qui ne peut voir son fils que le week-end… Antoine regrettait amèrement de ne pouvoir voir grandir Hugo mais son emploi était à Paris et celui de Mathilde à Lyon. Souvent, il songeait qu’il avait raté les moment les plus émouvants et importants de la vie de son petit garçon : il ne l’avait pas vu marché pour la première fois, ni parlé, il n’avait pas été à son spectacle de l’école l’année dernière…ni à sa compétition de judo d’ailleurs… Et dimanche, le petit Hugo aurait sept ans…
C’est pourquoi ce samedi matin là, Antoine quitta de bonne heure son domicile : il n’avait pas encore acheté le cadeau d’anniversaire de Hugo. Mathilde allait lui offrir une voiture téléguidée et Antoine avait pensé à un lot de jeux vidéo, ne sachant pas trop ce qui pourrait lui faire plaisir, mais il ne savait même pas si son fils aimait jouer à la console…. C’est ainsi qu’il erra une bonne partie de la matinée dans le centre ville, indécis, scrutant les recoins de chaque magasin pour trouver la perle rare.
Il était près de midi et Antoine s’apprêtait finalement à se rabattre sur son idée initiale, c'est-à-dire le lot de jeux vidéo, lorsqu’il passa devant la boutique d’un antiquaire. Ces objets anciens, ces livres poussiéreux, cette vaisselle ébréchée l’avait toujours fasciné et il trouvait plutôt amusant le fait que certaines de ces choses quelconques et inanimées avaient survécu à leurs propriétaires. Reculant d’un pas comme pour mieux contempler la vitrine, Antoine entraperçut un objet en bois, masqué par une pile de livres… Il avait toujours été un rat de bibliothèque, mais les livres ne l’intéressaient plus tout à coup et il ne songeait qu’à voir cet objet en bois de plus près… Il voulait être sûr… Antoine poussa précipitamment la porte de la boutique et se tourna immédiatement vers la vitrine. Il avait bien raison, il en était sûr à présent, c’était lui et aucun autre… c’était le train dont il avait rêvé durant toute son enfance…
Il se rapprocha de l’objet et c’est d’une main tremblante qu’il le caressa: il était aussi lisse qu’auparavant, sans la moindre imperfection et le contact du bois lui procurait encore cette étrange sensation d’euphorie… Ses doigts parcouraient hâtivement les lignes voluptueuses de ce train… on aurait dit que ses mains se promenaient amoureusement sur le corps d’une femme désirable, s’attardant tout à coup dans le creux de ses reins, sur la rondeur de ses seins ou sur son sexe florissant… Et pendant qu’il effleurait avec son index les courbes parfaites de la locomotive, tout lui revint en mémoire.
Antoine devait avoir sept ou huit ans, il habitait Lyon et menait une vie modeste et paisible avec ses parents et sa petite sœur. Chaque jour, en rentrant de l’école du quartier, il passait devant une boutique de jouets, une véritable caverne d’Ali Baba … Le vendredi, ses parents rentraient plus tard et Antoine pouvait donc entrer dans le magasin quelques instants pour admirer les jouets. Un vendredi pluvieux du mois de novembre, le petit garçon osa s’aventurer tout au fond de la boutique, découvrant avec émerveillement des objets en bois de toutes les formes. Les jouets étaient simples et sans artifice dans ce coin du magasin: ils n’avaient pas de couleurs vives et bariolées ni même de clochette qui tinte. Mais ils étaient beaucoup plus beaux et désirables aux yeux d’Antoine que tous les jouets qu’il avait pu voir auparavant. Il y avait d’étranges poupées faites entièrement de bois, sans cheveux ni visages, des maisons et leurs petites figurines sculptés dans du bois aussi et une quantité d’autres merveilles… Mais il y avait surtout le train… d’une taille assez imposante, il comportait une locomotive et six wagons, tous sculptés dans du bois et ornés de petites gravures figurant les roues, les portes ou les fenêtres… Il était doux au toucher et lisse comme un galet, sauf lorsque les doigts s’égaraient accidentellement sur une gravure. Vert tendre à l’ordinaire, il pouvait soudain apparaître bleu ou rose sous un autre jour et la locomotive semblait fière de guider ce train aux couleurs de l’arc en ciel. Antoine ne savait pas vraiment pourquoi mais il avait toujours vu en ce train une femme ; une femme qui semblait fière mais non prétentieuse, une femme digne et noble mais certainement pas hautaine… Une vraie reine des temps anciens en quelque sorte… Antoine se serait presque attendu à voir de grands yeux gris le regarder…
Mr Michelet, le vendeur lui avait dit que le train était un véritable objet d’art et il avait annoncé au petit Antoine le prix de l’objet convoité avec orgueil : il était sans doute le seul vendeur de jouets de Lyon à posséder une telle pièce…
Et le train avait hanté les jours et les nuits d’Antoine : il n’avait bien sûr pas l’argent pour l’acquérir et tous les vendredi, il se rendait au fond de la boutique et affichait à chaque fois un sourire émerveillé comme à l’aboutissement d’un long pèlerinage… Il ne manquait pas de caresser avec délice le train et s’imaginait pouvant enfin le faire rouler sur le plancher de sa petite chambre. Il voyait le sourire intéressé et jaloux de sa petite sœur et l’air stupéfait de ses parents face à un tel ouvrage d’art. Et qu’aurait dit son meilleur ami face à un tel jouet ?...
Pendant dix longues années environ, il revint voir le train sans jamais pouvoir l’acheter malgré les faibles économies qu’il faisait. Au fur et à mesure qu’il grandissait, il prenait conscience que le train était plus qu’un jouet… C’était la beauté incarnée, l’image discrète et subtile d’un être parfait, un objet qui réunissait en lui tous les possibles…l’éclat du soleil sur l’écume des vagues, de grands sapins offrant leurs cimes aux nuages duveteux, des larmes de joie sur des joues rosies ou une expression de plaisir sur le tendre visage d’une jeune femme…
Et puis un vendredi il ne le trouva plus à sa place habituelle. Il chercha plusieurs fois dans tout le magasin, puis se résigna à demander au vendeur ce qu’il savait déjà : le train avait été vendu ; il avait définitivement disparu dans les rues de Lyon, dans les bras brutaux d’une gamine inconsciente ou dans les mains d’un jeune garçon incapable de comprendre la subtile beauté de ce train…
Antoine sourit à l’évocation de ces souvenirs d’enfance et se rappela avec quelle rage il était rentré ce jour-là chez lui…il n’avait plus jamais été dans la boutique de Mr Michelet, surtout que ce profane avait voulu lui proposer en contrepartie un de ces trains multicolores qui fonctionnent électriquement et seulement sur des rails…
Antoine songea que c’était sans doute le meilleur cadeau qu’il pouvait faire à son fils, et même si Hugo ne comprendrait sans doute pas tout de suite quelle merveille il possédait, au fil des ans, il s’apercevrait de ce que ce train représentait... Antoine acheta donc le train et avec une expression de plaisir intense sur son visage, il l’imagina déjà trônant sur la commode d’Hugo…
Le samedi s’écoula longuement tout autant pour Antoine que pour Hugo et lorsque le dimanche arriva, ils arboraient tous deux un large sourire. Hugo commença à déballer ses cadeaux, découvrant les livres de sa grand-mère (« j’aime pas lire… ! »), puis la voiture téléguidée de sa mère (« ah !!! »), les jeux vidéo de sa tante (« ouais !!!!! ») et enfin le train de son père. Il le regarda à peine, se disant sans doute que c’était un jeu pour les « petits », et il s’empressa d’allumer sa console…
Antoine contempla tristement l’emballage déchiré du vieux train de bois. Il eut soudain la vision de ce train enfouit au fond de la malle à jouets, faisant pâle figure à côté des ours en peluche orange ou rose et des voitures miniatures avec leur garage décoré d’autocollants… Il soupira car son rêve venait de s’écrouler. Non parce que son fils avait trouvé le jouet inintéressant : il n’y avait rien d’étonnant à cela car après tout Hugo était le fils de la société de consommation et de la publicité et il était très jeune; mais lui-même trouvait que dans cet appartement ultramoderne, le train faisait pâle figure… Vieux et abîmé,
il avait perdu toute sa superbe et ne semblait avoir sa place qu’au fond d’un grenier. Le sublime reflet d’une beauté intouchable avait disparu. Il ne restait que l’ombre du souvenir d’une caresse volée il y a très longtemps dans le recoin d’un magasin et le goût amer d’une lourde perte…
Antoine effleura une dernière fois le train sans ressentir le moindre plaisir. Il l’abandonna sur la table du salon et s’assit avec Hugo en prenant une des manettes de la console ; il embrassa Mathilde et décida de passer une journée formidable avec son petit garçon plutôt que de courir après le secret d’une beauté introuvable….