François Baure - Jean Mermoz et la Cordillère des Andes - texte intégral

In Libro Veritas

Jean Mermoz et la Cordillère des Andes

Par François Baure

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Table des matières
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Dans l'enfer de la Cordillère

   Devant moi se dresse la Cordillère des Andes. A cet endroit, je fais face à un véritable rempart de sept kilomètres de long qui me bouche totalement l’horizon. A vue de nez, les passages les plus praticables affichent sans forcer une hauteur de 4 500 mètres.  Mon Laté 28, mon avion fétiche, mon vieux compagnon de route, fleuron de l’Aérospostale, plafonne à 4 200 mètres d’altitude, grand maximum. Pas besoin d’être un grand mathématicien ni un pilote émérite pour deviner ce que cela signifie : j’ai un gros problème. Pourtant, je ne panique pas ; il y a forcément une solution. Dans un premier temps, je tente de trouver un passage entre deux monts à la blancheur rendue immaculée par une neige éternelle. Je n’en trouve pas. Tant pis.
   Pour franchir ce géant majestueux qui s’approche à vitesse grand V, je n’ai donc plus qu’un ultime recours. Il faut que je trouve un courant ascendant qui élève le Laté et le propulse de l’autre côté de cette barrière naturelle. A cet endroit, le vent est si fort que ce serait bien le diable si je n’en trouve pas un. Si j’échoue, nous allons nous écraser contre l’intimidante paroi rocheuse. Tout simplement. Ceci dit, il y a aussi la possibilité de renoncer et de faire demi-tour. C’est certainement ce que la plupart des gens raisonnables feraient. Moi, c’est l’idée d’abandonner que je trouve farfelue.
   La chance me sourit ; je réussis à amener mon avion dans un de ces courants. A côté de moi, Collenot, mon mécanicien pousse un cri étranglé. Je ne l’entend pas. Les froides bourrasques du vent qui s’engouffrent dans le cockpit, le bruit assourdissant du moteur, le zinc qui vibre de toutes parts rendent difficile le fait d’entendre quoi que ce soit.  De plus, je dois rester concentré.
Une seule chose compte : franchir cette foutue Cordillère des Andes.
   Devant nous, la barrière montagneuse s’approche irrésistiblement. A vrai dire, beaucoup plus vite que ne met mon avion à s’élever au-delà de la barre fatidique des 4 500 mètres qu’il nous faut atteindre.  Je tire comme un forcené sur le manche.
   Nous sommes à 500 mètres de la montagne qui nous barre la route.  Je réussirai. Je ne terminerai pas ici ma carrière. Pas question.
    200 mètres. L’instant de vérité approche : cela passe ou cela casse.
   100 mètres. Je serre les dents. L'avion passe à 3 mètres de la crête.
   Je pousse un cri de joie. Je me tourne vers Collenot qui est blanc comme un linge, déconfit. En voyant sa tête, j’éclate de rire. J’ai vaincu les éléments. Encore une fois.
   Ma gaieté est de courte durée. Le vent est trop violent. Mère Nature se déchaîne comme si elle était furieuse que nous ayons pu échapper à ses monstrueuses dents acérées ; des courants, descendants  cette fois-ci, me poussent contre la terrible montagne que nous venons pourtant de franchir in extremis. Je tente de lutter encore une fois. Peine perdue. Dans un fracas infernal, l’avion heurte la paroi rocheuse et s’immobilise sur une sorte de plate-forme au flanc de la montagne. Sur ce coup, il n’y a pas que Collenot qui est translucide. Je ne dois pas avoir meilleure mine.
   J’ai peut-être eu peur mais je reprends vite mes esprits. Il faudra bien repartir. Je tente de redémarrer histoire de vérifier que mon engin volant m’obéit. Rien. Le moteur ne répond pas.
   Nous sortons de l’appareil et commençons une inspection minutieuse. La liste des avaries est longue. Pour couronner le tout, certaines d’entre elles sont graves : moteur abîmé, train d’atterrissage endommagé et j’en passe.
   Nous n’avons pas de T.S.F et la région est totalement déserte. Pas âme qui vive à des dizaines de kilomètres à la ronde. Nous allons devoir nous débrouiller tous seuls. J’interroge Collenot :
   - On peut redécoller ?
   - Mais tu es fou, ma parole ! Non, on ne peut pas redécoller avec un avion dans cet état.
   - Bon d’accord, on ne peut pas redécoller tout de suite. Mais tu peux réparer, non ? 
   - Bien sûr que je peux réparer, s’emporte-t-il. Si tu me laisses un bon mois.
   Je grimace. Je jette un rapide coup d’œil autour de moi. Nous sommes en plein milieu de la Cordillère des Andes, sur le flanc d’une montagne, près d’une vallée inhabitée, inhospitalière, encaissée, cernée par deux énormes barrières rocheuses dont les crêtes blanches étincellent sous les rayons d’un soleil qui ne réchauffe pourtant pas. La température avoisine les - 15 degrés. Je n’ose imaginer le froid que nous allons devoir affronter une fois la nuit venue. Le pire, c’est que nous n’avons ni vivres, ni vêtements chauds. Nous allons peut-être payer comptant cette légèreté.
   - Non, nous n’avons pas un mois. Il n’y a donc plus qu’une seule solution. Nous allons refaire le chemin inverse. Mais à pied. On devrait trouver des passages assez faciles que nous avons repérés à l’aller. Cela prendra un peu plus de temps, c’est tout. Et puis de toutes les façons, la marche, c’est très sain.
   Collenot me regarde incrédule, comme si je n’avais plus tous mes esprits. Il a d’ailleurs peut-être raison.
   Je m’appelle Jean Mermoz et je suis pilote dans l’Aéropostale. Je suis un pionnier de l’aviation, un aventurier.
   Pour certains, je suis un héros, pour d’autres, je suis aussi un fou. Ces derniers ont peut-être raison. Mais c’est avec les rêves de fous que l’humanité peut progresser. J’ai depuis longtemps fait fi de la normalité, je vole au dessus d’elle en défiant les cieux. Je suis libre mais la liberté a un prix qu’un jour je devrais certainement payer. Peut-être ce jour est-il arrivé.
   J’ai été chargé d’ouvrir une voie aérienne entre le Chili et l’Argentine via la célèbre Cordillère des Andes afin d’acheminer le courrier. Une gageure. En même temps, c’est mon métier, ma vie de tous les jours. En contemplant émerveillé cette nature sauvage, indomptée, emmurée dans un silence pesant, presque surnaturel, je prends alors conscience que le défi pourrait s’avérer mortel et ces deux vertigineuses rangées de pierre se transformer en tombeau. Bah, j'ai l'habitude.
   Collenot maugrée puis finit par répondre :
   - C’est d’accord, tentons de revenir sur nos pas. Il n’y a que ça à faire. Je n’ai qu’une hâte, c’est quitter cet endroit et prendre en bon bain chaud, dit-il en claquant des dents.
   Je regarde une dernière fois mon fidèle appareil. Je le quitte à regret mais je fais silencieusement la promesse solennelle que je reviendrai. Oui, j’ai peut-être échoué aujourd’hui, mais, si je m’en sors, je repasserai cette maudite chaîne.
   Nous nous mettons alors en route. Direction le sommet. Très vite, l’entreprise s’avère ardue. Le froid nous brûle la peau, l’altitude nous essouffle rapidement, la faim commence à nous titiller et le terrain est difficilement praticable : la pente, la neige, le verglas, le sol rocailleux parsemé de crevasses et autres méchantes fissures sont autant d’obstacles machiavéliques qui se dressent sur notre route.
   Bien au dessus de nos têtes, des oiseaux que je n’arrive pas à identifier se livrent à un bien étrange ballet. Ce sont les premiers signes de vie que nous apercevons et ils ne sont pas rassurants.
   Collenot glisse sur une plaque de neige verglacée. Je le rattrape de justesse par le bras et lui évite une sacrée descente sur les fesses. Nous nous arrêtons. Nous sommes éreintés. Pourtant, nous avons quitté l’avion que depuis une heure. Mais le verdict est sans appel. En une misérable petite heure, nous avons parcouru quatre cent mètres. Autant dire une broutille. Et le sommet est encore loin. A ce rythme-là, nous serons morts largement avant d’avoir atteint l’autre versant de cette montagne.
    Je brise le silence ambiant :
  - Nous n’avons pas d’autre choix, mon bon Collenot. Nous devons retourner à l’appareil et tenter de le réparer.
   - Je te l’ai déjà dit, cela prendra trop de temps.
   - Cela en prendra bien plus de s’évertuer à traverser cette saleté. J’ai fait une erreur, j’ai cru que ce serait facile. Il faut se rendre à l’évidence. Il ne nous reste plus qu’à réparer. Mais tu es certainement un des meilleurs mécaniciens de l’Aéronavale et tu as tous tes outils avec toi. Je t’aiderai, nous travaillerons jour et nuit s’il le faut mais nous réussirons. On peut y arriver.
   Collenot réfléchit un court instant puis lance :
   - C’est d’accord. De toutes les manières, contrairement à toi, le sport, c’est pas mon truc. Par contre, la mécanique… Mais si nous y arriverons pas ?
   - Alors nous irons nous écraser contre la paroi en face ou alors au fond de la vallée, mais notre mort sera rapide.
Avec un peu de chance, elle sera même indolore. Alors que mourir de faim et de froid…
    Je ne finis pas ma phrase. Collenot m’a parfaitement compris.
   La décision est donc prise et notre destin scellé. Mais nous sommes curieusement ragaillardis. En effet, nous n’allons pas jouer aux montagnards du dimanche. Non, nous allons nous en remettre à nos qualités propres : le talent de mécanicien de mon compagnon et mes capacités de pilote.
   Nous redescendons vers notre bon vieux Laté 28. Dès que nous l’avons atteint, Collenot se met aussitôt au travail avec une énergie sans commune mesure. Pour réparer, il se sert de tout ce qui peut lui tomber sous la main : de la ficelle, des bouts de tissu. Je l’aide comme je peux. Mon rôle consiste plutôt à alléger l’avion le plus possible : il faut se débarrasser des sièges inutilisés, vider au maximum les réservoirs d’essence par exemple. En effet, le coucou doit impérativement atteindre les 4 500 mètres d’altitude sinon la probabilité est forte pour que nous demeurions ici ad vitam aeternam.
   La nuit tombe mais nous continuons, ne nous accordant que quelques rares moments de pause quand nous sommes vraiment trop fatigués. Mais il nous faut bouger pour ne pas penser au froid qui nous paralyse dès que nous prenons un temps d’arrêt, à la faim qui nous tord les boyaux, à la fatigue. Alors, après quelques minutes de repos, nous reprenons notre labeur.
   Un autre jour se lève et nous poursuivons encore, comme obsédés. Plus les heures passent dans cet environnement hostile et plus nous approchons de notre dernier soupir. Nous travaillons avec l’énergie du désespoir. Une deuxième nuit se profile à l’horizon.
Comme nous n’y voyons goutte, nous sommes obligés de nous arrêter. Nous nous réfugions alors à l’intérieur de l’appareil, nous serrant l’un contre l’autre pour ne pas trop ressentir les - 20 degrés. Nous devons réparer au plus vite. Nous ne tiendrons pas longtemps dans ces conditions inhumaines. Chaque heure compte.
   Encore un autre jour qui se profile à l’horizon. Je laisse mon mécanicien à sa tâche et je vais examiner le terrain. L’espace est insuffisant pour décoller : quelques dizaines de mètres en contrebas nous attend un joli précipice. Nous n’allons pas avoir le choix : nous allons devoir monter l’avion sur quelques centaines de mètres. Tout en calculant la distance nécessaire au décollage, je déblaye notre piste improvisée. Je découvre que l’avion devra franchir deux crevasses assez profondes. Cela va être chaud. Mais j’ai confiance. Ce sera moi qui serai aux commandes. J’aurai notre destin entre les mains. Le pilotage, c’est mon domaine. Je redescends et Collenot ne tarde pas à m’annoncer fièrement :
   - C’est bon, cela devrait marcher, je pense.
   Nous nous engouffrons dans l’appareil, impatients. Je mets en marche fiévreusement. Le moteur se met à vrombir dans le silence de la vallée. Enfin !  Mais je déchante vite : le radiateur rend l’âme presque aussitôt.
Collenot, énervé par ce qu’il considère comme un échec personnel, se remet immédiatement au travail avec ses matériaux de fortune.  Il progresse avec rage et, cette fois, il ne faut pas attendre bien longtemps avant que la réparation ne se termine. Nouvel essai. Cette fois, tout fonctionne parfaitement et le radiateur semble lui aussi ne plus vouloir faire des siennes.
   Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines pour autant.
Nous allons devoir maintenant traîner les 2500 kilos du Laté sur 500 mètres d’un terrain en pente.  Qui plus est, inutile de dire que nous ne sommes pas au paroxysme de notre forme après trois jours à avoir affronter froid intense, manque de sommeil, faim et soif. Nous sommes las mais nous n’avons pas le choix. Nous attachons l’avion avec deux pauvres bouts de corde que Collenot par miracle n’a pas utilisées pour les réparations et nous nous mettons à tirer.
   Nous avançons pas à pas, lentement. Nous mettons le peu de forces qui nous restent dans cette rude bataille avec un acharnement dont bien peu d’hommes seraient capables. Chaque mètre représente une victoire sur nous-mêmes, une victoire contre la mort. Je ne ressens plus le froid ni la faim. Une seule chose compte : avancer encore et encore. J’entends mon brave compagnon de galère gémir en tirant tel le forçat. De temps à autre, malgré l’essoufflement provoqué par l’altitude, on s’encourage mutuellement :
   - Allez, un pas, encore un. Oh hisse ! Oh hisse !
   Depuis combien de temps tirons-nous comme des bêtes de somme ? Je n’en ai aucune idée. Je suis incapable d’avoir une pensée cohérente et m’échine comme un automate. Enfin, je découvre la marque que j’avais placée le matin même pendant ma reconnaissance. Je me laisse choir sur le sol enneigé et lance avec le peu de souffle qui me reste :
   - C’est bon. Nous sommes arrivés.
   Hélas, la nuit tombe. Il n’est pas possible de partir maintenant. Qui plus est, nous sommes extenués. Nous retournons l’avion pour qu’il soit prêt au décollage. Puis nous tentons de trouver un repos bien mérité.
En vain.
   Un autre matin blafard vient nous sortir de notre torpeur. Collenot inspecte l’avion une fois encore. Quant à moi, je parcours la piste et ôte ici ou là quelques petits rochers et autres cailloux. Je retourne au Laté 28. Il est temps de tester l’art du bricolage de mon mécanicien.
   Le moteur ronronne doucement. Mon mécanicien a encore fait des miracles. A moi maintenant d’en accomplir un. Je fixe la piste, tente surtout d’apercevoir les deux crevasses que nous allons devoir franchir. Collenot ôte les cales et monte dans l’avion. Je mets les gaz. C’est parti.
   L’avion prend progressivement de la vitesse mais, à cause des aspérités du terrain, il sautille beaucoup plus qu’il ne roule, provoquant des soubresauts intempestifs dans le cockpit qui nous font presque décollés de nos sièges, le tout étant accompagné de craquements pour le moins inquiétants. La première crevasse se profile à l’horizon. Si j’ai bien calculé mon coup, le Laté aura pris suffisamment de vitesse pour sauter gaillardement cet obstacle. Encore 100 mètres avant le verdict. L’heure de vérité a enfin sonné. Arrivé au bord de la première fissure, l’avion décolle légèrement et retombe sur la piste improvisée dans un bruit assourdissant. Première crevasse franchie.
   Pas le temps de souffler que déjà la deuxième se profile à l’horizon. Comme l’avion prend de plus en plus de vitesse, cela devrait être une formalité. Là encore cela passe. La troisième difficulté arrive mais c’est là que tout va se jouer : nous devons impérativement décoller avant les prochains 200 mètres sinon nous plongeons irrémédiablement dans le vide. Vous avouerez que la perspective n’est pas folichonne.
Mais de saut, il n’y aura pas ; l’avion finit par décoller pour de bon. Pourtant, nous ne sommes pas encore victorieux. En effet, l’immense paroi au bout de la vallée se dresse encore devant nous. Jusqu’au bout, la nature sauvage cherche à nous capturer dans ses rets et, jusqu’au bout aussi, nous allons combattre contre elle. C’est donc maintenant que nous allons voir si l’allègement de la machine auquel nous avons procéder va porter ses fruits. Je vire à gauche et évite de justesse l’immense rempart de pierre. Pendant ce temps, l’avion prend de plus en plus d’altitude et nous nous élevons ainsi juste au dessus de la barre fatidique des 4 500 mètres. Nous avons triomphé et nous ne pouvons nous empêcher de pousser un cri de victoire. A ce moment-là, nous oublions toutes nos difficultés.
   Nous nous extirpons de cette maudite vallée qui a bien failli nous happer pour l’éternité. Nous laissons derrière nous la barrière de montagnes et survolons la plaine. Nous sommes sains et saufs. Heureux, riants, nous constatons notre énième panne avec un certain stoïcisme : les tubulures craquent et l’eau jaillit par tous les côtés. Ce n’est pas grave car l’aérodrome de Copiapo se dessine devant nous. Nous atterrissons enfin après ce sacré périple. Je lance à Collenot :
   - Eh bien, mon vieux Collenot, nous nous en sommes tout de même tirés !
   Je m’appelle Jean Mermoz. J’ai depuis longtemps fait fi de la normalité, je vole au dessus d’elle en défiant les cieux. Je suis libre mais la liberté a un prix qu’un jour je devrais certainement payer. Mais ce jour n’est pas encore arrivé.