Chapitre 46 : Conspirateurs
La corde peut former des circonvolutions, des boucles et des noeuds, changer de direction ou de nom : elle reste la force conductrice qui reliera une existence à l'autre...
Isha Schwaller de Lubicz : Her Bak
Au bord du Nil, un chant d'ivrognes sort d'une taverne. A quelques pas de là, des ombres furtives frappent à une porte, se font reconnaître, et entrent précipitamment.
La maison a été louée par Nashash le serpent, il accueille plusieurs de ses bons amis, Gil le crocodile, Mesdjer l'oreille, et, il l'espère, de futurs alliés, le prince Djehutynakht toujours accompagné de son chien Ankhu, le nomarch Djehutyhopte, lady Khu.....
Après les présentations, Nashash assure que Gil est assez fort pour lutter contre les dieux grâce à la foudre. Il rentre dans le vif du sujet :
- Maintenant, il nous faut votre aide pour que les nobles et le peuple me suivent afin de détrôner Pharaon, nous pourrons avoir plus de richesses et de pouvoir.
Le prince Djehutynakht lance le débat :
- Pharaon, Vie, Santé, Force, est celui qui émet les paroles OUDJ MEDOU et celui qui partage équitablement OUDJâ.
>> Il est plein de bonnes intentions, je peux vous en dire un peu plus car j'ai assisté à son conseil.
>> Pharaon, Vie, Santé, Force, ne désire pas une expansion ambitieuse, il nous a tracé les grandes lignes d'une politique raisonnée de défense et de développement économique; la ligne en serais
VERITE et JUSTICE[1].
>> En quelques mots :
- une co-régence sera instituée, le fils de Pharaon gouvernera avec lui.
- les fonctions du Vizir sont revues; les "chargés de mission" auront des pouvoirs plus étendus.
- les nomarques abandonnent le statut de roitelet et ils redeviennent des fonctionnaires; leur dignité devient honorifique à la Cour, ils perdent le Pouvoir; leur charge ne sera plus héréditaire.
- les nomes (les provinces) seront re-délimités, ainsi que le partage des eaux; Pharaon tient à fixer lui-même la ligne de partage des eaux.
- l'Oasis du Fayoum sera réaménagée, un canal partira du Nil pour alimenter le Mer our (lac Moeris). Un système d'écluses permettra d'éviter les inondations.
- la politique extérieure sera plus active et énergique; un renforcement de la sécurité des frontières, et des alliances avec les peuples voisins pour servir de première ligne de défense contre des envahisseurs. Cette politique étrangère conduit à reconquérir le Sud et à barrer la route aux Bédouins. Nos frontières seront défendues par un ensemble de fortifications.
Le prince Djehutyhotpe se dresse, contrarié :
- Nos droits et nos pouvoirs s'en trouvent amoindris, mais cela permettra de rendre sa grandeur à notre pays ! Et, il se rassoit, confiant en l'avenir de son pays.
Nashash persifle :
- Je suis de l'avis de Gil, il faut laisser tomber les anciennes coutumes, penser à la situation future de nos enfants; il faut assujettir les artisans et les paysans.
>> Nous pouvons faire comme nos aïeux lors de la Vème dynastie. Le pouvoir royal s'est amoindri, ainsi que le pouvoir des prêtres de Rê. Les cultes locaux ont repris de l'importance, chaque région est devenue indépendante. Ce fût un paradis pour commercer, des fortunes se sont faites sans contraintes.
Le prince Djehutyhotpe l'apostrophe :
- Oublies tu, homme, qu'à cette période, où les plus forts ont pris des parcelles de pouvoir, ont succédés deux siècles de troubles, chaque région étant souveraine, il y eut plusieurs dynasties royales en parallèle, une forte crise morale, le doute et l'angoisse. Le culte de Rê étant amoindri, le peuple a basculé vers un culte polythéiste.
Gil essaie de revenir à des intérêts plus terre à terre et immédiats :
- Plusieurs dieux ou aucun, c'est la même chose; et cela permet de vendre plus de statues, de fabriquer plus d'ex-votos. Les prêtres se multiplient et s'enrichissent, il suffit de bien s'entendre avec eux pour en prendre une bonne part.
Lady Khu les interrompt :
- A chaque période de trouble, les femmes sont les perdantes, elles ne peuvent plus gérer leurs biens, leurs maris et leurs enfants risque la torture ou la mort. Ma grand-mère n’avait même plus de quoi manger alors que ses servantes s'empiffraient et achetaient des plumes d'autruche. Combien de femmes pleuraient parce que le Nil charriait le corps d'époux, d'enfants, de pères, de frères ? Combien de femmes se sont retrouvées avec un homme invalide à la maison ?
>> Si Pharaon, Vie, Santé, Force, est puissant, le calme et la prospérité règnent, les crues du Nil sont bonnes, les réserves de blé se constituent; le partage en est réglementé au lieu que les greniers soient pillés.
>> Je suis pour Pharaon, celui qui reçoit les forces d'en-haut et redistribue les forces et les biens, celui qui porte les sceptres Hekat et Nekhakha.
Le prince Djehutynakht approuve et ajoute :
- Les troubles détruisent la noblesse et renversent les fortunes. Les troubles précédant, ainsi que ceux de la Vème dynastie, ont failli détruire l'Égypte; je peux vous réciter des extraits de la lamentation de Ipou-Our :
>> Voyez donc, le visage est blême, ce qu'avait prédit les ancêtres est atteint; le pays est affligé de bandes de voleurs, et l'homme doit aller labourer avec un bouclier.
>> Voyez donc, le visage est blême et l'archer est en armes, car le crime est partout; l'homme d'hier n'existe plus...
>> Voyez donc, les hommes démunis sont devenus propriétaires de richesses et celui qui ne pouvait faire pour lui même une paire de sandales en possède des monceaux...
>> Voyez donc, beaucoup de morts sont jetés au fleuve; le flot est une tombe, et la Place Pure est maintenant dans le flot.
>> Voyez donc, les riches se lamentent, les miséreux sont dans la joie, et chaque ville dit : "laisser nous chasser les puissants de chez nous"
>> Voyez donc, les hommes sont moins nombreux; et celui qui met en terre son frère, on le rencontre en tout lieu.
>> Voyez donc, on ne reconnaît plus le fils de l'homme bien-né, car l'enfant de la maîtresse est maintenant l'enfant de la servante.
>> Voyez donc, le désert se répand dans le pays, les nomes sont saccagés et des Asiatiques sont venus en Égypte...
>> Voyez donc, on court et on se bat pour s'approvisionner...
>> Voyez donc, en vérité, une chose a été faite qui n'était pas arrivée auparavant; on est tombé assez bas pour que des misérables enlèvent le roi...
>> Voyez donc, en vérité, on est tombé assez bas pour que le pays ait été dépouillé de la royauté par un petit nombre de gens sans raison....
>> Voyez, aucune fonction n'est plus à sa place, tel un troupeau qui s'égare sans berger...
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[1] Les décisions d'Amenemhat 1er n'ont pas toutes été réalisées sous son règne. Il a fallu plusieurs générations pour faire une noblesse de Cour sans pouvoir, et les grands travaux du Fayoum.
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