Chapitre 45 : Satisfais tes amis
Le mot égyptien cheta, que nous traduisons par « secret » n'a pas le sens généralement attribué à ce mot français : ce que l'on veut cacher.
Cheta signifie le plus souvent « inaccessible ». L'inaccessible est ce que nous ne pouvons toucher, ou atteindre, ou connaître, à cause de l'insuffisance de nos propres moyens.
Isha Schwaller de Lubicz : Her Bak
<<Satisfaits tes amis grâce à ce qui t'advient d'heureux, ce qui advient à un homme que Dieu loue; si tu manques de contenter ainsi tes amis, on dira de toi : c'est un homme égoïste... Si des occasions de faveur surviennent, ce sont les amis qui disent : Bienvenue ! Et si l'on ne peut ramener le calme dans une maison, on a recours aux amis lorsqu'il y a quelque trouble>>
C'est en récitant cet ancien texte que Potolerri accueille ses invités. L'air de rien, Suzanne va et vient en souriant, son élève a bien appris sa leçon.
Le soleil est très chaud, l'heure de la sieste vient de s'enfuir, les chants des travailleurs s'élèvent à nouveau dans l'air chaud du printemps. Potolerri reçoit ses meilleurs amis Abram, Saraï, Sinouhit, Agar. Tous sont venus de bonne heure pour faire une promenade au bord du Nil pendant que Suzanne soigne le repas du soir.
Les amis ne trouvent pas le temps long en discutant et en cheminant. Ils ne se sont pas vus depuis quelque temps, et il y a bien des nouvelles à échanger !
Bourik est, bien sûr, de la promenade, elle porte les boissons et, câline, elle prend quelquefois part à la conversation en poussant son museau au creux du bras de Potolerri, ou en ponctuant ses avis d'un braiment sonore.
Elle a fort à faire pour lutter contre Agar qui accapare l'attention de son maître. La jeune demoiselle s'est faite belle, ses yeux noircis au khôl brillent pour Potolerri.
L'ânesse s'arrête brusquement en fixant des moissonneurs. Potolerri se demande pourquoi :
- Tu es étonnée de voir les ânes porter les gerbes dans de grands filets ?
L'ânesse ne répond pas.
- Tu es étonnée de voir les paysans couper la paille à hauteur des genoux avec des faucilles de bois garnies de silex ?
Toujours le silence de l'animal, fixe, le cou tendu.
- Ton ânesse a envie d'orge tout simplement, pouffe Saraï.
Ils se rapprochent des scribes qui notent les quantités moissonnée tout en faisant activer le travail. Les crues du Nil n'auront pas lieu demain, mais sait-on jamais ! Sinouhit marchande avec les scribes et le propriétaire de champ, puis il ramène un petit sac d'orge pour l'ânesse de l'Ami de Pharaon.
Bourik est folle de joie. Elle mâche soigneusement cette friandise encore chaude de soleil.
Au bord du fleuve, quelques pêcheurs avancent dans les basses eaux, gare aux crocodiles !
C'est une journée typiquement égyptienne, quelques amis, le Nil, le Soleil, de la nourriture, de la bière. Que vouloir de plus ?
*
* *
Suzanne a préparée le repas, simple et copieux. Un musicien gratte les cordes de son instrument en chantant des mélodies. La musique n'empêche pas les langues d'aller bon train.
Le grand sujet de conversation est Potolerri, tous veulent le marier ! Ils lui expliquent qu'il aura vite fait d'avoir une fonction à la cour ou dans les administrations, dans "la grande maison" Per âa.
Suzanne ne garde pas sa langue dans sa poche, toute gouvernante qu'elle soit ! Et elle connaît Sinouhit depuis assez longtemps !
- Comme a dit le sage Ptahhotep : "Si tu es un homme distingué, fonde un foyer, et chéris ta femme dans ta maison comme il convient. Emplis son ventre, habille son dos; c'est aussi un vrai remède pour ses membres que les onguents; rends là heureuse ainsi tant que tu vivras. C'est un champ fertile pour qui la possède. Ne la juge pas, mais tiens-là à distance du commandement, car elle déchaînerait la tempête. Lisse son coeur au moyen de ce qui t'advient d'heureux. Ainsi elle demeurera dans ta maison".
Agar a emprisonné la main de Potolerri; celui-ci ne la dégage pas. La jeune fille a un sourire épanoui et vainqueur.
La nuit est tombée, le soir est doux; Potolerri et Agar abandonnent le repas et la discussion pour aller faire un tour au clair de lune, en amoureux. Agar a une idée :
- Plutôt que de marcher en regardant la lune, nous pourrions monter sur le dos de Bourik, elle est assez forte pour nous porter tous les deux. N'est-ce pas ?
La coquine, ainsi, elle sera plus près de Potolerri, tout près même.
Dès que Potolerri est sorti, il devient le principal sujet de conversation entre Abram, Saraï et Sinouhit : "il s'est bien habitué; ils feront un beau couple; pourquoi ne pas lui avoir dit qu'un de ses amis est présent, va t-il se marier avec Agar ? ..."
Suzanne est en train de ranger la pièce; tout à coup, elle reste immobile, elle vacille sur place, elle transpire, elle a le souffle court.
La conversation s'arrête, ils se précipitent pour la soutenir.
Suzanne est en transe, elle oscille un peu plus vite et parle :
- Potolerri est en danger, je vois des hommes, beaucoup d'hommes méchants, il va disparaître ! Et elle s'écroule sur les cousins...
Sinouhit lui fait boire un peu d'eau et l'interroge :
- Cela t'arrive t-il souvent. Qu'as tu vu pour Potolerri ?
Suzanne se passe la main sur le front :
- Que m'est il arrivé ?
Laissant Saraï prend soin de Suzanne, Abram et Sinouhit ordonnent aux domestiques de prendre des gourdins, des torches et de les rattraper.
En route pour les berges du Nil, ils appellent les voisins à l'aide et leurs demandent d'aller chercher des soldats.
- Peut être que Suzanne c'est trompée, mais si les dieux ont trouvé bon de nous avertir, il faut absolument courir à son secours.
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