Chapitre35 : Le Pouvoir
Puissiez-vous vivre du parfum de la terre, et comme une plante, vous sustenter de lumière.
Khalil Gibran
Comme une traînée de poudre, la nouvelle de l'attaque et de la mort de Pharaon, Vie, Santé, Force, s'est répandue !
Aux portes des maisons, les femmes hurlent leur chagrin et s'arrachent les cheveux.
Quelques hommes surmontent leur peur et reviennent vers le lieu de l'attaque... Il fallait préparer Pharaon pour sa demeure d'éternité !
À leur grande surprise, le dernier Mentouhotep respire encore !
La lame de Gil n'a fait qu'une longue ouverture dans les muscles abdominaux. Les tripes royales pourrissent en plein air, exhalant une odeur agréable aux mouches.
Les plus grands médecins accourent de Memphis, et aussi essoufflés que leur porteurs, ils arrivent tous à la même conclusion : les secours sont arrivés trop tard, les chairs commencent à pourrir. On ne peut pas recoudre.
De fines bandes de lin, trempées dans de l'eau vinaigrée, finement bandées sur le ventre royal retiennent l'ensemble. Un mélange odorant de plantes et résines est badigeonné sur la toile pour enrayer l'infection et éloigner les mouches et l'odeur.
Amenemhat s'est précipité au chevet de Pharaon. Autour de la couche, et à l'extérieur de la tente, les langues vont bon train. Pharaon meurt sans descendance, et nombreux sont ceux qui veulent participer à la course au trône, ou miser sur les favoris.
Le premier favori, de sang royal, est le Vizir Amenemhat. Ami du général Ameny, il a le soutien de l'armée...
Le second favori, le prince Djehutynakht se prépare à quitter la ville de El-Bersha avec sa petite armée, direction Memphis et le pouvoir.
Dans l'ombre, s'agitent déjà bien des conspirateurs : Lady Khu, Nashash remis de sa courte détention, et bien d'autres. Ils savent que tout est possible par ces temps troublés, un empoisonnement ou un meurtre peut renverser le jeu des alliances.
Seuls îlots de calme, sous la tente royale, le scribe Urirenptah et le poète Inyotef.
Le scribe, assis aux pieds de son maître est prêt à écrire sur le papyrus les moindres paroles qui sortiront des lèvres royales. Les archives de la Maison de Vie conserveront son Histoire et ses décisions.
Le poète, jeune et déjà remarqué grâce à son talent, reprend un chant magique de résurrection sur son luth :
<<Réveille toi !
Lève-toi !
Dresse-toi !
Sois pur !
Réveille-toi, réveille-toi !
Lève-toi !
Assied toi !
Secoue la terre loin de toi !
Je viens !>>
Les portes de la tente s'ouvrent soudainement ! Tous se mettent à flairer le sol en signe de respect. Le Vizir Amenemhat, en futur Pharaon, entre d'un pas assuré et vainqueur. D'un air satisfait, il regarde les derrières dressés vers le ciel, le nez sur les tapis ou sur le sable.
Le vizir Amenemhat pense : « À cinquante ans, je peux être Pharaon si cette masse pestilentielle retourne vers Anubis. Mon principal ennemi est Djehutynakht. A moi de jouer serré. »
Le Vizir se précipite vers Pharaon, il s'incline profondément sur la couche, et il récite un poème de rétablissement d'une voix émue et chaleureuse.
Touché par le dévouement de son Vizir, Pharaon pose une main sur sa tête et il murmure quelques mots d'une voix basse, terminant sa phrase dans un dernier soupir...
Délicatement, Amenemhat remet la main de Nebtaouirê Mentouhotep sur sa poitrine, sur le coeur qui a battu si vaillamment pour le pays des dieux.
Il se redresse. Son regard fait le tour de l'assistance. Le général Ameny est en armes, son estafette est prête à transmettre ses ordres.
Un moment idéal pour un coup d'état ![1]
- Les pieds de Pharaon frappent la terre pour prendre son essor vers le ciel. Le voilà qui monte au ciel, il s'élève sur la fumée de la grande exhalaison (l'encens qui brûle) il vole comme un oiseau, il se pose tel un scarabée sur le trône vacant qui est dans ta barque, ô Rê.>>
Amenemhat laisse passer une minute de silence, et reprend :
- Pharaon vient de partir à la rencontre d'Anubis. Son coeur va être pesé par Maât. Cet homme juste vient de mourir de la main d'un chien de barbare et son Ka demande JUSTICE.
>> Pharaon, dans ses dernières paroles, me demande d'être son fils et de le remplacer.
>> Je ne peux que lui obéir. Je vais être votre nouveau père et oeuvrer pour remettre le pays en ordre et lui rendre sa prospérité.
Le Pharaon Amenemhat marque une longue pose, juste troublée par le vrombissement des mouches en quête de charogne...
- Les dieux me demandent de vous transmettre ce qu'ils trouvent bon. Je décrète et ordonne :
>> Pour venger Nebtaouirê Mentouhotep, que les troupes du prince Djehutynakht partent immédiatement vers le Delta. Que ces chiens soient traqués, tués, démembrés et abandonnés aux crocodiles et aux chacals. Que leurs kâs errent à jamais !.
>> Que le corps de Pharaon soit emmené à la cité des morts pour être préparé à séjourner dans sa demeure d'éternité.
>> Que le tombeau et le temple funéraire du dernier des Mentouhotep soient achevé. Que notre maître des travaux, Khenbik fasse ce qui est nécessaire pour rendre sa demeure inviolable.
>> Que les greniers soient sévèrement gardés. Je veux un compte exact des réserves. Les prêtres des temples vont se porter garant de leur exactitude sur leur vie. Il faut économiser pour tenir jusqu'à la prochaine et avoir des semences.
>> Que mon scribe Urirenptah sois responsable de la distribution de nos réserves et qu'il s'assure que les scribes et les prêtres respectent la loi de Maât, le respect de la Vérité
>> Que Abram ici présent soit remercié pour m'avoir aidé. Il est nommé à ce jour conseiller personnel de Pharaon.
>> Que Potolerri, ici présent accepte mes remerciements pour s'être courageusement porté à mon secours. Qu'il accepte de se reposer près de nous. Nous lui offrons une maison et de quoi vivre, avec nous à Memphis, ou dans tout autre ville à sa convenance. Que le général Ameny tienne à sa disposition les moyens militaires que Potolerri jugera bon d'employer pour oeuvrer à détruire nos ennemis communs.
>> Mon nom Amenemhat signifie « AMON EST LE PREMIER » A partir de ce jour, l'Égypte est sous l'égide du dieu Amon.
>> Que les prêtres de Knoum, le dieu potier, transmette le culte du bélier au seul dieu Amon.
>> Que ce bélier soit le symbole de la corne d'abondance, qu'il redonne la suffisance à notre pays, et qu'il nous donne la force de lutter contre nos ennemis.
>> Que l'Égypte soit à nouveau réunie. Pour gouverner plus efficacement, le gouvernement va quitter Thèbes, pour la nouvelle ville de Ity-Taoui Saisir les deux pays que nous allons créer à 25kms au sud de Memphis.
>> Que Meri et Khenbik, mon architecte, me dessinent les plans de notre nouvelle capitale.
>> Que les dieux me permettent de différer les autres mesures qu'ils trouvent bonnes, et que les prêtres prévoient mon investiture. Que soit noués ensemble le lys et le papyrus. Que soit posé sur mon front la double couronne rouge et blanche, symbole de l'union du Nord et du Sud de l'union de Kemi,[2] l'Égypte.>>
Respectueusement, l'intendant présente le sceptre et le fouet royal, les symboles de l'autorité.
Le nouveau Pharaon dit :
- Mon nom de couronnement est Shetepibrê "celui qui apaise le coeur de Rê".
>> Donnez moi les sceptres, le Hekat le crochet de l'action du ferment et le Nekhakha, le bâton à trois fouets pour émettre le triple flux.>>
Dans un coin, l'incorrigible Potolerri sourit :
- Il est comme tous les hommes politiques. Il a un bras long pour prendre et l'autre bras est court pour distribuer.
Sinouhit lui fait les gros yeux :
- Chez nous, on remplit les greniers, quelquefois par la force, en prélevant l'excédent des récoltes des paysans.
>> Ensuite, Pharaon, Vie, Santé, Force, redistribue suivant les besoins.
>> Apparemment ta plaisanterie ne t'attirera pas d'ennuis, car ta remarque est juste, une main donne, l'autre reçoit. La Justice dépend de Pharaon. Écoute :
- Hekat est tenu par la main gauche, le côté qui reçoit, le Nord, le Haut; et Nekhakha est tenu de la main droite, le côté qui rend, le Sud, le Bas.
>> Pharaon, Vie, Santé, Force, est la nature active et réactive, il reçoit et il donne[3].
D'un geste ample, Amenemhat 1er fait sortir tout le monde de la tente. Il retient Ameny et Sinouhit d'un geste discret.
L'odeur du mort de le gêne plus, celle du pouvoir est, ô combien, plus enivrante.
Le nouveau Pharaon se retourne, il contemple la dépouille de son prédécesseur, et, il dicte ses ordres :
- Les femmes de Pharaon sont liées à Pharaon par un contrat de mariage; seule la mort peut rompre ce contrat.
>> J'assume la continuité du dernier Mentouhotep, que ses femmes se préparent à me recevoir.
>> Que mes concubines rejoignent le Harem, et, qu'elles prient le divin Amon et le divin Apis pour que les forces du bélier et du taureau soient en moi.
>> Prend tout ton temps pour ramener mes épouses et concubines dans leur nouveau Harem. Il faut me laisser le temps de faire connaissance avec mes nouvelles épouses.
>> Et puis, va et ajoute Saraï à mon Harem. Cette belle jeune femme sera un ornement dans mon palais. Elle est de race noble, faisons-en un symbole d'alliance avec les Bédouins.
>> Va maintenant et que l'intendant du Vizir prenne soin de Pharaon.
- Général Ameny, mon ami, je veux que tu prennes quelques dispositions. Il faut que le prince Djehutynakht aille manoeuvrer avec ses troupes dans le Delta. Comprend, il faut l'éloigner, qu'il oublie le pouvoir. Bien sûr, un accident serait le bienvenu.
>> Je veux aussi que le Delta soit à l'abri des incursions des Lybiens et de l'invasion des Bédouins. Prépare-moi, en secret, un moyen de les retenir hors de nos frontières. Nous le mettrons en place dès que nous aurons assez de puissance pour les contenir et renvoyer les Bédouins qui vivent déjà sur notre terre.
>> Je t'autorise à lever d'autres troupes. Les prêtres d'Amon me font parvenir un peu de leur or, et je compte rendre assez de prospérité à notre pays pour lui redonner sa puissance.
============== Notes ============
============== Notes ============
[1] La mort du Pharaon Mentouhotep III n'a jamais été explicitée; son vizir a pris le pouvoir et il a inauguré la XIIeme dynastie.
[2] Kemi est le nom que les habitants donnaient à leur pays. Il signifie la noire. à cause de la couleur des alluvions du Nil.
[3] pour une explication claire des symboles égyptiens, voir les ouvrages de ISHA SCHWALLER DE LUBICZ :
- Her Bak pois chiche
- Her Bak disciple
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