Chapitre 33 : Séduction
Le nageur qui, paisiblement, traverse le torrent, est un bon nageur.
Celui qui peut entrer dans les remous et en sortir vainqueur, est un très bon nageur.
Mais celui qui sait plonger dans le torrent, se laisser saisir par le tourbillon et rejeter par lui en toute sérénité, celui-là est un nageur parfait et pratique le Tao.
Lao-Tseu
Dans la ville de Pi-Ramsès entre le désert du Sinaï et le Delta du Nil, la garnison est en éveil. Le ministre de l'Égypte, le Vizir Amenemhat est de retour du Sinaï où il est allé chercher des pierres pour le tombeau de Pharaon Nebtaouirê Mentouhotep,Vie, Santé, Force.
D'habitude, la garnison reste à l'ombre sous les palmiers, pour voir passer les caravanes et empocher les taxes. Mais, aujourd'hui, ce n'est pas possible !
Il faut recevoir dignement le Vizir, sinon gare à la bastonnade. Les uniformes sont soigneusement nettoyés. Le cuivre et le bronze des armes, des glaives et des lances, brillent de tous leurs feux.
Des coursiers couverts de sueur et de poussière sont passés par là, en route vers la capitale, vers Pharaon, Vie, Santé, Force...
Ils ont transmis plusieurs nouvelles:
- Une bande de pillards longe la côte, avec des bateaux. Ils attaquent et pillent.
Des nomades se sont portés au secours du Vizir, lui permettant de repousser les bandits. Ces bédouins accompagnent le Vizir en Égypte. L'ordre est donné de les ravitailler et de prévoir un emplacement pour leur troupeaux.
Accueillir des Bédouins ! Cet ordre semble stupide aux soldats... Ils ricanent tout en obéissant. Pourquoi les Égyptiens prendraient soin de ces nomades semblables aux sauterelles ! D'habitude, ces envahisseurs vont vers l'Ouest, au pas de leurs troupeaux. Leurs chèvres mangent tout ! Ils ne s'arrêtent que quand ils se heurtent aux Lybiens, les autres envahisseurs venus de l'Est !
Le commandant de la place s'active à une tâche plus importante que le campement des nomades. Il doit trouver des porteurs et une escorte fraîche pour le Vizir. La bataille avait causé des pertes et le Vizir Amenemhat tient à atteindre la Capitale avec une troupe en bon état. Il faut rassurer Pharaon, le représentant des dieux, sur la réalisation de son tombeau.
Le peuple murmure et s'inquiète car les demeures d'éternité du père et du grand-père de Pharaon, vie, santé, force, n'ont jamais été terminées... Les dieux détournent-ils leurs visages de l'Égypte ? La dernière crue du Nil a été trop faible, les moissons ont été insuffisantes.
*
* *
Tout est prêt quand les troupes du Vizir pénètrent en bon ordre dans l'oasis. Les soldats marchent au pas, cachant leurs blessures... Les carriers avancent en bon ordre, la taille ceinte d'un tablier de cuir, la masse sur l'épaule... Les lourdes pierres sont traînées par les esclaves, les pirates capturés...
Ensuite, dans un concert de bêlements viennent les nomades précédés de Abram et de Lot.
Hommes et bêtes ont hâtent d'oublier le sable du désert, l'eau croupie, et de se reposer dans la verdure, les herbages, sous les palmiers...
Ils avaient presque oublié que c'est le printemps, la saison des vertes couleurs, des fleurs, la joie d'une vie neuve.
Un espace leur est réservé Pendant que les animaux se désaltèrent et broutent, les hommes dressent les tentes.
Potolerri agit machinalement... Le montage et le démontage des tentes ne lui posent aucun problème, il a vite appris. Charger et décharger Bourik a été plus difficile, la technique ancestrale échappait au citadin du 20ème siècle. Mais à force, il y était arrivé.
Potolerri agit machinalement car il est malheureux. Tout est gris pour lui sous le chaud soleil. Son âme est froide et il frissonne. Depuis la mort de Messouada, un ressort est brisé en lui...
Saraï a tout tenté pour l'aider. Elle a passé de d'innombrables heures auprès de lui, en vain.
Même les sourires des belles Égyptiennes à peine vêtues l'ont laissé insensible. Pourtant, le soir autour des feux, leurs danses avaient de quoi enflammer les célibataires les plus endurcis !
Où est le Potolerri qui désirait si fortement aller voir les danses du ventre ?
*
* *
Abram chemine, pensif, observant tout avec un vif intérêt. Entre le désert du Sinaï et le Delta du Nil, la ville de Pi-Ramsès[1] est un lieu de passage privilégié. Les routes caravanières s'y croisent, la Grande Verte (la Méditerranée) est à côté.
La voie maritime part de Byblos, sur la Méditerranée, continue par les branches pélusiaques du Nil, le Ouadî Toumilat, les lacs amers, et aboutit à la Mer Rouge.
Abram espionne la vie de la garnison. Il observe la distribution de la solde. « Solde » est un bien grand mot, pour nous, synonyme d'espèces sonnantes et trébuchantes. L'Égypte ancienne n'a jamais voulu connaître les échanges monétaires. Le troc lui permettait d'échanger un bien contre un autre, ou de rémunérer un service. Par exemple, en échange d'un chevreau bien gras, j'obtiens une petite hache en cuivre. Un coupon de tissu est échangé contre une oie gavée. Abram sait déjà que le bronze est très coûteux car il est importé[2] (1).
Pour faciliter le troc, pendant les deux premiers millénaires, les Égyptiens utilisaient une monnaie fictive : le chât. Cet étalon était la référence qui permet d'évaluer le prix des denrées, des objets manufacturés, des services et des esclaves. Et, surtout, le chât devait sûrement aider à écourter les longs marchandages en créant des valeurs de référence.
Abram est tiré de ses observations par des cris et du mouvement. Une messagère accourt vers lui. Elle lui transmet les salutations du Vizir qui repart et qui lui demande de le rejoindre à la cour avec sa soeur Saraï. La messagère lui demande aussi où est Potolerri. Elle a un message à lui transmettre, le Vizir a pris des dispositions pour l'héberger en Égypte.
Là-bas, il y a un mouvement de foule, des cris, de la poussière !
Encadrés par les soldats, une douzaine d'hommes courent soutenant le Vizir. Sur sa magnifique chaise à porteurs, Amenemhat se précipite vers Memphis ! Il lui faut rendre compte à Pharaon, Vie, Santé, force, de de sa mission. Il faut aussi avouer que le Vizir a hâte de reprendre ses fonctions et la vie dorée à la cour royale.
À cette cour, il va impatiemment attendre l'arrivée de Potolerri. Pendant la traversée du Sinaï, ils sont souvent allés chasser ensemble, loin de la lente progression des carriers et des troupeaux.
Potolerri est physiquement en forme, il a minci, il s'est musclé, il est physiquement endurci, mais son esprit est envahi par une nuée de papillons noirs, il rumine son chagrin.
Loin de s'émerveiller sur le faste du Vizir, assis sous un palmier de Pi-Ramsès, Potolerri essaie de faire le point, de planifier l'Avenir... Doit-il rallier Héliopolis et revenir à son époque, ou joindre les armées de Pharaon, explorer la côte, retrouver l'assassin, et tout oublier, dans la poussière et le sang ?
Il a besoin de calme et surtout la solitude.
Une expression d'agacement lui crispe les lèvres. Encore quelqu'un dans son rayon visuel. Ne puis-je être seul ?
Puis un pâle sourire détend ses traits. Il vient de reconnaître Agar qui attend patiemment à quelques pas de lui. Cette ravissante égyptienne, a souvent joué du luth pour bercer ses soirées dans le désert du Sinaï.
Agar est juste sortie de l'adolescence. Elle est vêtue d'un court pagne de lin bleu. Sa poitrine s'offre aux rayons du soleil. Sa lourde perruque exhale de doux parfums. Son visage est entièrement repeint, ses yeux bordés de khôl étincellent de milles étoiles, pendant que ses lèvres délicatement ourlées affichent un sourire boudeur.
- Bonjour, Agar, de la maison de Sinouhit. Tu n'aides pas ton parent à tenir la maisonnée du Vizir Amenemhat ?
- Le Vizir est parti voir le Pharaon, Vie, Santé, Force. Il me demande de te transmettre ses salutations et regrette de ne t'avoir pas trouvé avant son départ.
>> Il lui faut rendre compte de sa mission. Il veut rapidement envoyer des troupes fraîches pour traquer les pillards.
>> Pour le bien de L'Égypte, le Vizir veut aussi vérifier comment sont appliquées les mesures pour pallier au manque de récolte. Le peuple a pris l'habitude de se révolter quand les greniers sont vides.
>> Tu sais, il doit aussi assumer d'autres fonctions. Le Vizir est responsable de l'administration centrale, il envoie des "directeurs de mission" qui sont ses yeux et ses oreilles. Il est le chef de la justice, du trésor et de l'agriculture. Il est responsable des archives, de la police et du transport fluvial.
- Il est vrai que je ne connaissais pas les fonctions du Vizir. Comment un tel homme peut-il être envoyé comme carrier ? Je ne connais pas plus ton peuple. Je connais des peuples étranges dont tu ne peux avoir idée. Je connais aussi les Assyriens, leurs temples richement décorés.
- Est-ce là que tu as rencontré Abram ? demande Agar, tout en s'asseyant sur le sol, les jambes croisées comme un scribe.
- Oui, dit pensivement Potolerri, sans même regarder devant lui tous les trésors de charme et d'intimité dévoilés par la jeune femme
>> Oui, j'ai rencontré un homme sensible, cherchant l'Harmonie Divine sur terre. Il respecte la Nature et les Hommes. Il voulait inaugurer une nouvelle façon de vivre en Canaan.
- Et, il n'a pas réussi ? demande Agar intéressée, tout en ajoutant un zeste de lascivité à sa position.
- Il a été bien accueilli en Canaan. Il a parcouru la région en toute amitié avec les habitants. Mais il pense que son but sera atteint quand il aura trouvé son Dieu. Il pense le trouver à Héliopolis.
- Il est vrai que le Dieu parle dans la Maison de Vie d'Héliopolis.
Potolerri est étonné :
- Les statues des dieux parlent ?
Agar rie de bon coeur:
- Non, non, le dieu d'Héliopolis n'a pas de statue. Dans notre langue, quand l'on dit que le dieu a parlé, cela veut dire que l'on a trouvé des messages de ce dieu, sous formes de signes, ou dans des archives de la Maison de Vie, où est consigné tout ce qui se passe en Égypte.
>> Veux tu toujours mieux connaître l'Egypte et ce qui fait sa beauté ? demande Agar en respirant plus rapidement, le bout des seins dressés.
Le visage de Potolerri s'illumine, il s'assoie plus droit, souriant un peu, la première fois depuis longtemps :
- Oh oui, cela me ferait plaisir, fais moi connaître sa beauté.
Agar entr'ouvre une bouche gourmande et, d'un imperceptible mouvement du corps, elle s'apprête à fondre sur sa proie.
- Oui, cela m'intéresse, continue Potolerri. Raconte-moi comment est le peuple d'Égypte.
Déçue, Agar repose ses adorables fesses sur ses talons et elle respire un grand coup pour cacher sa déception. Entre-eux, l'espace d'un instant, s'étend le corps froid de Messouada, le coeur transpercé.
- Écoute, oh homme, raconte Agar, les yeux perdus au loin. Écoute... Notre peuple vit du dieu Soleil et du dieu Nil. Nous avons beaucoup d'autres dieux, mais ces deux là sont présents et indispensables tous les jours.
>> Nous ne faisons pas de sacrifices humains comme nos voisins, cependant nos dieux nous donnent tout ce dont nous avons besoin. C'est pour cela que mon peuple est fort, gai et insouciant.
>> Nous apprécions les biens de cette terre, les maisons et les beaux jardins, les vêtements et les bijoux, les pourritures, vins, bières, les jeux, les danses et surtout la musique.
>> Nous ne pouvons concevoir une journée sans fleurs, sans rires, sans soleil.
- Ton peuple me donnerait envie d'avoir toujours vécu ici, soupire Potolerri, rempli de chagrin au souvenir de sa chaleureuse amante, aujourd'hui sous le sable sec du désert.
- Écoute, oh homme, ce poème de mon pays... Agar psalmodie un vieux poème en se rapprochant de lui :
<<Ce qui a existé doit disparaître à nouveau. Jeunes gens et jeunes filles, tous vont vers les lieux auxquels ils sont destinés. Le soleil se lève à l'aube, et descend à l'Ouest, derrière les collines. Les hommes engendrent, et les femmes conçoivent. Les enfants, eux aussi, vont là où ils doivent aller.
Ainsi donc, soit heureux.
Viens, des odeurs et des parfums sont déposés devant toi ainsi que des fleurs pour les bras et le cou de ta bien aimée.
Viens, des chants et de la musique t'attendent. Mets de côté tout souci; ne pense qu'à la joie jusqu'à ce que vienne le jour où tu descendras vers le pays qui aime le silence.>> finit-elle en ouvrant les bras.
Potolerri tombe dans ses bras, et, à la grande déception d'Agar, il se contente d'éclater en sanglots.
============= Notes =============
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[1] Bien sûr, à l'époque, cette ville avait un autre nom. Pi-Ramsès a été créée par le Pharaon Ramsès, après le décès d'Akhenaton.
[2] Le bronze n'a été que faiblement produit en Égypte au cours du 1er millénaire av. JC.
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